CHAPITRE XXI
nuis qu’à Kalutunah lui-même, Sipsu était mort, — mais quand je voulus des détails, le chef hésita un moment, puis finit par me dire qu'on l'avait tué; le sorcier était devenu fort impopulaire et un soir, dans une hutte sombre, il fut frappé par quelqu'un d’un mauvais coup, d’une blessure mortelle ; on l'avait trainé dehors etenseveli dansles pierres, et la neige, ou le froid et la souflrance terminèrent bientôt sa vie et ses méchancetés.
Depuis cinq ans, la mort avait fait chez eux de terribles ravages, et Kalutunah se plaignait avec amertume des misères de l'hiver dernier. La peste qui enleva mes chiens avait aussi attaqué ceux de la tribu, et je crois bien que ses ravages se sont étendus sur tout le Groënland. — Malgré cette pénurie générale, il se faisait fort de me procurer quelques bètes de trait; comme preuve desa sincérité, il m'offrit deux de ses quatre chiens; j’en achetai un autre de Tattarat, et Myouk me troqua le sien contre un beau couteau.
Les chasseurs étaient enchantés de leur marché; ils s’en allaient riches en fer, en couteaux, en aiguilles, trésors qui leur paraissaient bien plus précieux que les masses d’or et d'argent que l’Inca Atahuallpa abandonna aux rapaces Espagnols, ou que les lacs de roupies que per fas et nefas arrachèrent aux malheureux rajahs de l'Inde les griffes de l’impitoyable Hastings. Notre traité de paix et d'amitié fut ratifié par des promesses solennelles, dignes d'un nalegak et d'un nalegaksoak. Le nalegak devait fournir des chiens au nalegaksoak, et celui-ci s’engageait à les payer comptant. La simplicité de cet arrangement peut étonner le lecteur, mais elle l’est encore moins que celle d’un traité analogue, fameux dans l’histoire : — celui qui mit les Ilessois sous les drapeaux de Burgoygne.
1. Ce Sipsu avait été linstigateur du complot dont Hayes et ses compagaons faillirent être victimes en décembre 1854, et auquel il a été fait allu- SiOu, p. 119. (Trad.)
Si je m'étais contenté de dire à Kalutunah que je répandrais mes bienfaits sur sa tribu, il aurait hoché la tête; le sauvage n'est pas aussi naïf qu'on le croit, el ne se laisse pas duper par des protestations bénévoles; il est assez pratique pour comprendre la signification du proverbe : a À donnant, donnant. » — Mais je me permis un innocent artifice d'une autre sorte; je fis entendre à mon homme qu'il était parfaitement inutile de chercher à me tromper, vu que je lisais, non-seulement dans les actions, mais aussi dans les pensées des Esquimaux; pour le bien persuader de mon pouvoir occulte, j'exécutai devant lui quelques tours de passe-passe, et après avoir levé une carte avec beaucoup de sérieux, je lui dis exactement (et cela sans me risquer beaucoup) tout ce qu'Outinah et Jambe-de-Bois nous avaient dérobés. Sa surprise fut grande; il reconnut avoir vu lui-même les objets volés; il me prenait évidemment pour un magicien de premier ordre; il n'avoua du reste qu'il n'était pas sans s'occuper un peu de sorcellerie, mais quand je lui parlai de ses voyages au fond de la mer en qualité d'angekok pour aller rompre le charme par lequel Torngak, le malin esprit, retenait les morses et les phoques dans les jours de famine, il détourna fort adroitement la conversation et commença à me décrire une chasse à l'ours dont le souvenir paraissait l'amuser beaucoup; l'animal blessé s'était débarrassé des chiens, et, se tournant vers un des chasseurs, l'avait écrasé d'un coup de sa patte; Kalutunah riait à cœur joie en me racontant cette « bonne farce. »
Nos hôtes sauvages, après quelques jours passés avec nous, s’en retournèrent chez eux en nous promettant de nous ramener bientôt des hommes et des chiens. Je les accompagnai pendant quelques milies et nous nous séparàmes sur la glace. Quand ils furent un peu éloignés, Myouk saula au traineau pour ramasser quelque objet tombé; aussitôt et sans doute fort heureux de débarrasser d'autant
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squimaux.
Kalutunah, chef d'une tribu d’E