‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 179 sur 256 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Notre simple repas terminé, nous replongions dans les hummocks pour jouer notre dernière carte. Nous traversâmes d’abord une baie si profonde, que si nous avions dù suivre sur la glace de terre les sinuosités de ses rivages, notre route eût été plus que quadruplée. Je voulais maintenant, pousser aussi loin que le permettraient nos ressources, atteindre la plus haute latitude possible, me choisir un lieu favorable d'observation, et me former une opinion définitive au sujet de la mer du pôle et des chances de la parcourir avec le navire ou un de nos bateaux. Je me trouvais déjà plus au nord que n’était parvenu, en 1854 (vers la mi-juin, un mois plus tard dans la saison), le lieutenant Morton, de l'expédition Kane, et je contemplais la mème étendue, d’un point situé à cent ou cent dix kilomètres du cap Constitution, où la mer ouverte avait arrêté sa marche.

Je désirais avancer vers le nord autant que faire se pourrait. En ménageant avec soin nos provisions, il m’en restait encore suffisamment pour terminer avec succès une exploration qui approchait de son terme, comme nous le disait assez l'obscurité croissante qui s’amassait sur le ciel du nord-est et nous révélait la présence des eaux.

La première étape ne fut pas encourageante : la glace était anguleuse et la neige profonde, et après neuf heures de très-rude trave'l, nous dûmes faire halte sans avoir franchi plus de seize kilomètres. Presque dès le début, notre marche s'était trouvée ralentie par une brume épaisse qui, nous empêchant de voir notre chemin à plus de vingtcinq mètres de distance, nous forçait à recourir à la boussole.

Quand le brouillard se dissipa, nous nous sentions bien reposés, et nous poursuivimes, le long du rempart de glace, une route souvent interrompue par des incidents auxquels j'étais habitué, depuis que nous avions touché le rivage au-dessus du cap Napoléon. La côte présentait les mêmes caractères : à notre gauche, de hauts rochers perpendicu-

laires, à notre droite, une chaîne déchiquetée de glaçons empilés, formant pour ainsi dire une frange de cristal aux sombres falaises de la terre de Grinnell. Nous marchions dans un défilé sinueux, resserré d'un côté par la terre, de l’autre par cette muraille qui surplombait à cinquante pieds au-dessus de nos têtes, et sauf les endroits où une coupure subite nous permettait d'entrevoir la mer, nous étions aussi complétement renfermés que dans un cañon des Cordillères. De loin en loin une baie échancrait la ligne élevée des côtes, et lorsque, parvenus à son éperon méridional, nous nous tournions vers l’ouest, une vallée en pente douce s’ouvrait devant nous, étageant lentement ses terrasses depuis la mer jusqu’au pied des montagnes qui se dressaient vers le ciel avec une imposante grandeur. Je ne fus jamais plus impressionné de la morne tristesse, de la nudité du paysage arctique. Certes, mon excursion sur la mer de glace ne m'avait, il me semble, guère laissé de marge pour agrandir encore le tableau d’une désolation sans bornes, mais pourtant, sur ce rivage stérile, la diversité des lignes, la variété des contours, frappaient davantage l'esprit et prolongeaient, pour ainsi dire, le rayon de ia pensée.

Nos regards erraient sur ces pics hardis amoncelés les uns au-dessus des autres, ils s’arrêlaient sur les sombres falaises fendues par les gelées et descendaient le rempart de glace pour se reposer sur la mer : partout ils trouvaient à l’œuvre les forces silencieuses de la nature qui, depuis des siècles sans nombre, agissent sous l’œil de Dieu seul, par les ténèbres de l’hiver comme dans les éblouissantes splendeurs de l’été, et je sentais combien sont chétifs tous nos travaux et tous nos efforts! Puis je cherchais les traces de la présence d’un être vivant, quelque passée d'ours, de renard ou de renne, et je ne voyais que deux hommes affaiblis et nos pauvres chiens luttant contre ces terribles obstacles, et il me semblait vraiment

Page 1