CHAPITRE XXX
que, dans sa colère, le Tout-Puissant avait froncé le sourcil sur ces montagnes et ces mers.
Nous n'avions pas rencontré un seul ours depuis le départ de Cairn-Pointe, quoique nous en eussions trouvé quelques pistes en divers endroits, au cap Frazer surtout. Un de ces animaux aurait été pour nous un bienfait du ciel, et m'eût délivré du souci que me causaient mes chiens; sa chair leur aurait fourni plusieurs journées de rations un peu plus substantielles que ce bœuf desséché dont nous les nourrissions depuis si longtemps.
Dix heures de marche ce jour-là, et quatre le lendemain nous amenèrent à la pointe méridionale d’une baie si profonde que, selon notre habitude, nous préférâmes la traverser plutôt que de suivre la ligne sinueuse du rivage. Mais à peine avions-nous fait quelques kilomètres que notre course fut arrêtée : nous cheminions au large de la côte, sur une bande de glace ancienne, et nous nous dirigions vers l'énorme promontoire qui forme l’éperon septentrional de la baie qui nous apparaissait bien près du quatre-vingt-deuxième parallèle, à trente-six kilomètres de nous, environ; je désirais ardemment y atteindre. Par malheur, le vieil icefield qui nous portait se termina soudain, et après avoir cahoté au milieu de sa frange de hummocks, nous nous trouvâmes sur la glace nouvelle. L'instinct infaillible des chiens les avertit du danger. Ils avancèrent d'abord avec des précautions inusitées, puis s'éparpillèrent à droite ou à gauche, refusant d’aller plus loin. Cette manœuvre m'était trop familière pour me laisser le moindre doute sur ce qui pouvait la causer : nous trouvâmes en effet la glace pourrie et en très-mauvais état. Je pensai que cela venait de quelque circonstance locale, de la direction des courants par exemple, et je repris notre vieux champ pour en sortir un peu plus vers l’est. Je marchais en tête des chiens pour soutenir leur courage, mais à peine étions-nous de nouveau sur la glace de l’année qu’elle céda
sous mon bâton et que je dus retourner en arrière pour chercher encore un passage plus loin:
Deux heures perdues en efforts semblables, et pendant lesquelles nous fimes plus de sept kilomètres au large, me démontrèrent l'impossibilité de franchir la glace au delà du golfe; notre persévérance ne pouvait infailliblement aboutir qu'à de graves accidents. Si la croûte se rompait sous notre poids, mème en admettant que nous ne fussions pas noyés, nous serions inévitablement trempés et ce plongeon, non-seulement nous retarderàit beaucoup, mais aussi détruirait peut-être notre dernière chance d'atteindre le rivage opposé. Nous revinmes donc à notre champ de glace, et halant cette fois vers l’ouest, nous essayâmes encore de traverser la baie, mais la route n’était pas meilleure, et les chiens refusaient obstinément de marcher lorsqu'on abandonnait les anciens glaçons. Je persistais toujours, et je fis tentatives sur tentatives, jusqu'à ce que nous fussions bien convaincus que le chemin était impraticable et qu’il ne nous restait plus qu'à tâcher d'arriver à notre but en suivant les circuits de la glace de terre.
Je voulus m’assurer combien cette route nous ferait dévier de la ligne droite, et pendant que mes chiens se reposaient, je marchai le long du rivage, jusqu'à ce que je pusse voir la tête du golfe : elle paraissait à peu près à trente-six kilomètres. La baisse de nos provisions ne nous permettait pas un si long détour qui nous eût pris deux journées, si ce n’est trois, et fatigués de douze heures de travaux, nous remimes au lendemain des observations plus étendues. L'état des glaces de la baie me surprenait beaucoup, et pour tàcher d'en reconnaitre la cause et voir si je ne découvrirais pas vers l’est un passage plus direct que la courbure du golfe, je me résolus de gravir la colline élevée qui se dressait au-dessus de nous; mais il me fallait d'abord prendre quelque repos, les durs la-