CHAPITRE II
La colonie de Prüven. — Les nochers groënlandais. — Rareté des chiens. — Libéralité du résident, — La flore arctique, — Kayaks et oumyaks.
Nous fûmes accueillis dans le port de Prôven par la plus singulière flottille et les plus étranges bateliers qui aient jamais escorté un navire. C’étaient les Groënlandais et leurs fameux kayaks.
Le Kayak est certainement la plus frêle des embarcations qui aient jamais porté le poids d’un homme. Construite en bois très-léger, la carcasse du bateau a neuf pouces de profondeur, dix-huit pieds de longueur ei autant de pouces de large, vers le milieu seulement ; elle se termine à chaque bout par une pointe aiguë et recourhée par le haut. On recouvre le tout de peaux de phoques rendues imperméables, et si admirablement cousues par les femmes au moyen de fil de nerfs de veaux marins, que pas une goutte d’eau ne passerait à travers les coutures; le dessus du canot est garni comme le fond ; seulement, pour donner passage au corps du chasseur, on a laissé une ouverture parfaitement ronde et entourée d’une bordure de bois sur laquelle le Groënlandais lace le bas de sa blouse également imper-
méable; il est ainsi solidement fixé à son kayak où l’eau ne saurait pénétrer. Une seule rame de six pieds de long, aplatie à chaque bout, qu'il tient par le milieu et plonge alternativement à droite et à gauche, lui sert à diriger cette embarcation, aussi légère qu’une plume et gracieuse comme un caneton nageant ; elle n’a pas plus de lest que de quille et rase la surface de l’eau; la partie supérieure en est nécessairement la plus lourde, aussi faut-il une longue habitude pour conduire un kayak avec succès, et jamais danseur de corde n’eut besoin de plus de sang-froid que le pêcheur esquimau. Sur ce frêle esquif, il se lance sans hésiter dans la tempête et se glisse à travers les écueils blancs d’écume; cette lutte sauvage est sa vie, et, en dépit de la mer furieuse, il poursuit sa route sur les grandes eaux".
Je les suivais des yeux pendant qu’ils se massaient autour du navire et nous assourdissaient de leurs indiscrètes demandes; la civilisation leur a appris à tenir en haute estime le rhum, le café, le tabac; mais, en gens avisés, nous en
1. Pour les besoins de leur ménage et le transport de leurs effets, du campement d'été à la station d’hiver, ces Grüenlandais ont bien une autre embarcation, l’oumyak, large machine quadrangulaire, rappelant par sa forme et son peu de profondeur les bacs grossiers de nos petites rivières, mais n'ayant, du reste, que ces points de ressemblance avec ces inventions primitives de l’art nautique. 11 est construit des mêmes matériaux que le kayak, c’est-à-dire d’une membrure de bois ou d'os de cétacés, revêtue de peaux de phoques, si bien cousues et tannées qu'elles sont imperméables, et si solides que, malgré leur transparence parcheminée qui laisse entrevoir sous elles la couleur et la profondeur des ondes, elles supportent le poids de huit, dix et jusqu’à douze nautoniers. Ceux-ci, du reste, sont toujours choisis parmi le beau sexe; car jamais un Esquimau ne monte à bord d'un oumyak, même quand sa famille y voyage ; il l'accompagne au besoin, scellé dans son kayak, lui sert de guide et de pilote; mais il laisse philosophiquement sa femme, ses filles et ses sœurs pagayer à tour de bras et diriger l’embarcation vers le point convenu entre eux. Rappelons que c’est dans un oumyak et avec un équipage’ féminin, que de 1828 à 1830, le capitaine Graah, de la marine royale de Danemark, après avoir franchi les étroits canaux qui découpent l’extrémité méridionale du Grôenland, put visiter et relever géographiquement une centaine de lieues de cette côte orientale qui fait face à l'Islande, et dont une banquise, permanente, depuis plusieurs siècles, interdit les abords aux navigateurs venant du large, (Trad.)
La haute école du kayak.