CHAPITRE XXX VI
surface des eaux. Malheureusement, un épais champ de glace vint nous barrer la route; j'aurais, sans aucun doute, pu m'y frayer une voie si le navire eût été plus solide : mais impossible maintenant de songer à la lutte; le pack n’était pas à dix-huit kilomètres du rivage groënlandais, et je retournai à l’île Littleton, d'où je pouvais au moins surveiller le mouvement des glaces.
Nous trouvâämes un bon mouillage entre les îles Littleton et Mac Gary et nous étions à peine ancrés qu’une tempête, accompagnée d’épaisses ondées de neige et que l'état du ciel nous avait fait prévoir, se déchaïna avec violence et nous retint à l'ancre pendant plusieurs jours; nos gens trouvèrent quelques distractions dans la chasse. Un troupeau de rennes campait dans l'île, et les morses étaient fort nombreux dans les eaux environnantes.
Hans en captura quatre, sans embarcation, et à la vraie manière esquimaude. Ces amphibies couvraient au loin la berge sur laquelle ils prenaient le soleil; Hans s’approcha à pas de loup, et accrocha l’une après l’autre ses victimes avec son harpon. La ligne fut fixée à un roc et filée jusqu’à ce que les animaux fussent épuisés de fatigue; on les ramena alors, et les carabines les achevèrent promptement. Je désirais avoir un jeune morse pour ma collection; je choisis sur la plage celui qui me convenait et le tuai du premier coup. Toute la bande s'empressa de disparaître sous les eaux; mais la mère ne parut quitter le bord qu'avec la plus grande répugnance, et quand, revenue à la surface et se tournant vers la terre, elle vit son petit gisant encore sur le rocher, quand elle s’aperçut qu’il ne répondait pas à ses cris d'appel, elle s’élança frénétiquement au-devant du danger, et en face même de la cause de ses maux (car j'avais eu le temps d’accourir) elle se traîina hors de l’eau, et tout en gémissant douloureusement, elle rampa autour du corps de ma victime et le poussa vers la mer. J’essayai d’abord de l’efirayer, et dans
mon zèle de naturaliste, je tirai même sur elle, mais, quoique grièvement blessée, elle réussit à cacher son petit sous sa poitrine et plongea avec lui dans les flots. Je n'avais jamais vu chez aucun animal d'exemple aussi touchant de dévouement maternel, et j'étais loin de m'attendre à le trouver chez les morses.
La tempête de neige nous faisant des loisirs, j'allai à Cairn-Pointe examiner encore le détroit de Smith. Je dus y attendre un jour avant que l'atmosphère s’éclaircit assez pour me laisser voir distinctement le cap Isabelle. La ligne des glaces solides partait de ce promontoire, et venait aboutir à quelques kilomètres au-dessus de notre pointe en formant une vaste courbe irrégulière.
Du côté du sud, et jusqu'aux Eau du Nord, la mer était remplie par un pack très-disloqué.
Nous levèmes l’ancre le lendemain de notre retour; l'ouragan avait disséminé les glaces et nous pûmes les traverser sans encombre et atteindre en deux jours la côte opposée, près de la pointe de Gale, à dix-huit kilomètres environ du cap Isabelle. Je remontai en baleinière jusqu'à ce promontoire, mais il me fut impossible de le doubler ; nous nous halèmes dans une crique et je grimpai sur la colline,
Le spectacle que j'avais sous les yeux acheva de me convaincre de la folie d'essayer de pousser plus loin avec le navire. Je n’hésitai plus, même en pensée, et voici mon opinion, telle que je la résumai alors :
Il ne me reste plus le moindre doute sur le parti à prendre, il nous faut retourner en Amérique, et revenir l’année prochaine, ravitaillés, radoubés et renforcés d’une machine à vapeur. Mon désir me pousserait encore à affronter les glaces, mais la raison me dit que ce serait une imprudence inexcusable. Aussi bien, pour pénétrer dans ce terrible détroit de Smith, autant vaudrait prendre en guise de béliers les légers steamers de la rivière Hudson