CHAPITRE XXXVI
que nous servir de notre pauvre NERO: avec sa proue en si mauvais état!
Voici les résultats que j'ai obtenus, et dont je suis, par force, obligé de me contenter aujourd’hui.
lo En ramenant mon équipage en bonne santé je démontre ‘ainsi que l'hiver arctique n’engendre pas nécessairement le scorbut et le mécontentement.
2° On peut vivre dans le détroit de Smith, même sans le secours de la mère patrie.
3° Une station se suffisant à elle-même peut être établie au Port Foulke et y devenir la base d'explorations étendues.
4° Du Port Foulke, il est possible d'explorer la région tout entière; c'est de ce point que, sans aucune autre troupe pour coopérer avec moi, et dans les c'rconstances les plus défavorables, j'ai pu pousser mes découvertes au delà de toutes celles de mes prédécesseurs.
5 Je suis porté à croire, et par de bonnes raisons, qu'avec un fort navire on peut traverser le détroit de Smith et déboucher directement dans la mer polaire.
6° La mer libre du pôle existe.
Et maintenant, je vais retourner à Boston, réparer le schooner, me procurer un petit navire à vapeur, et revenir ici, autant que possible vers les premiers jours du printemps. J'installerai le schooner au Port Foulke et n’y demeurant juste que le nombre de jours nécessaires pour organiser les chasses, rassembler les Esquimaux et établir la discipline de la colonie, j'atteindrai le cap Isabelle avec mon navire à vapeur, et de là, je marcherai vers le nord par la route désignée. Je ne réussirai peut-être pas à atteindre mon but en une seule saison, mais je recommencerai l’année suivante : dans tous les cas, j'aurai au Port Foulke d’abondantes ressources en vivres et en fourrures, et un bâtiment pour les transporter au cap Isabelle, si je suis obligé d’y retourner; de plus, on m'élèvera à la station tous les chiens dont je puis avoir besoin. Enfin, dans le cas
où mon entreprise éprouverait une insuffisance de fonds et serait abandonnée à ses propres forces, nous pourrions retirer du commerce des huiles, des pelleteries, de l’ivoire de morse, du duvet d’eider, assez de profit pour faire vivre notre colonie et payer au moins une grande partie du salaire des employés. Les environs du Port Foulke abondent en gibier et un chasseur peut nourrir une vingtaine de bouches : l'hiver et l’été derniers m'ont suffisamment démontré la justesse de cette opinion; la mer est riche en phoques, morses, narvals et baleines blanches, comme les vallées en rennes et en renards; pendant la belle saison, les îles et les rochers se couvrent d'oiseaux ; les glaces sont les domaines des ours.
Voilà pour l'avenir, revenons au présent.
La carte d’Inglefield reproduit avec une grande exactitude les lignes évasées du détroit de Smith, ainsi que j'ai pu le constater, soit en allant au cap Isabelle, soit en retournant au rivage opposé. Il a placé quelques promontoires trop au nord, par suite d’une légère erreur dans l’axe du détroit. Sa pointe Victoria est l'extrémité orientale de mon ile Bache et son cap Albert est le cap Est de mon ile Henry.
Du haut du cap Isabelle, l’aspect du détroit est vraiment magnifique. La noire falaise des côtes, rendue plus sombre encore par son contraste avec l'immense manteau blanc qui couvre les terres, est coupée en maints endroits par des glaciers nombreux que les vallées versent à l'Océan. La mer de glace est fort étendue; la surface en est trèstourmentée, les pentes très-rapides, et elle donne à cette côte une apparence grandiose et pittoresque qui manque à celles du Groënland. Les montagnes, très-élevées, sont partout cachées sous les glaces et les neiges, et les larges nappes de cristal qui en descendent, font penser à un vaste lac qui en occuperait le sommet et inonderait les vallons de ses eaux subitement congelées.