‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 45 sur 256 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

bord avaient entretenu le bonhomme dans la pensée que nous allions pêcher des phoques.

30 août, une heure du matin.

Le vent souffle de l’est, et les grains deviennent plus fréquents et plus lourds. Nous dérivons tantôt vers les rochers, tantôt vers la mer, et je crains que, si cet état de choses continue, nous ne soyons forcés de fuir devant le temps à sec de toile. Ge n’est pas une perspective réjouissante : un pack et des milliers d’icebergs sous le vent, et sous nos pieds un bâtiment que nous ne pouvons plus manœuvrer. Mac Cormick lutte courageusement et fait tous ses efforts pour atteindre la côte.

Dix heures du matin.

Nous avons atterri ce matin à trois heures, et mouillé par trois brasses de fond. L’arrière du navire, tourné vers les rochers, a été fixé à ceux-ci par notre plus forte aussière; mais presque aussitôt un grain tomba sur le schooner avec tant de violence que, malgré nos voiles serrées, l’aussière cassa comme une ficelle, et il ne resta pour nous retenir que l’ancre du bossoir, avec l’ancre à jet, sur trente brasses de chaîne dehors.

Et maintenant, heureux de cette sécurité relative, l’équipage se livre au repos; fatigués, usés par le froid et la lutte avec les éléments, nous en avons tous grand besoin. de fais distribuer une bonne ration de café chaud, et quelques-uns d’entre nous, oubliant déjà leur lassitude, veulent aller toucher cette terre de l’extrême nord.

Huit heures du soir.

Je reviens d’une longue et pénible ascension sur les

falaises. Parvenu à douze cents pieds, je me suis arrêté pour examiner la mer; elle paraît libre jusque vers l’ile Littleton, d’où le pack s’étend sur les eaux du nord aussi loin que le regard peut le suivre; du côté du cap Isabelle, il me semble que la mer est comparativement ouverte, mais, naturellement, je ne puis voir le rivage; la glace a l’air d’être solide au-dessous du promontoire. En somme, quoique tout ceci ne soit pas fort encourageant, je tenterai le passage au premier vent favorable.

Ma petite excursion n’a pas été sans quelque danger. Au sommet de la falaise, un grain subit faillit me précipiter dans l’abime et sans un bloc de pierre auquel je m’accrochai je n'aurais pu continuer mes observations. Le même coup de vent emporta le chapeau de Knorr qui montait avec moi et le fit tournoyer comme une plume sur la surface de la mer. — La scène étalée devant nous était, sur une plus vaste échelle, celle que j'ai essayé de décrire hier : une lutte sauvage et grandiose des éléments furieux. Bien loin au-dessous de nous, le schooner chancelait et se tordait sous la rafale, il tirait sur ses ancres comme une bête féroce sur ses chaînes. Les nuées de neige poudreuse tourbillonnant à travers les gorges de rochers le cachaient souvent à nos yeux; puis le calme se fit soudain, le blanc rideau s’abattit sur la mer et après avoir encore roulé pendant quelques minutes, notre petit navire reposa paisiblement sur les eaux tranquilles, et, à l'abri de ses rochers protecteurs, s’endormit au soleil comme l'oiseau de mer qui retrouve son nid.

Il reste sur les collines quelques derniers vestiges de l'été; dans les vallées d’où la bise a balayé la neige, on rencontre çà et là de petites pelouses d'herbe et de mousse vertes, et je cueillis un bouquet de mes vieilles connaissances, les pavots , et de cette Saxifraga flagellaris dont Les tiges velues font songer à des pattes d’araignée. La gelée et la neige n'avaient pas encore flétri leur aimable beauté. —

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