‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 46 sur 256 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La formation rocheuse de cette côte offre partout ce grès mélangé de trapp dont j'ai déjà fait mention.

Mac Cormick a remplacé par une voile neuve notre vieille misaine partagée en deux, et a fait raccommoder la grande voile et le grand foc que l'orage avait mis en morceaux.

Une immense quantité de glaces a passé près de nous, mais nous sommes trop enfoncés dans notre petit havre pour que des masses considérables puissent nous atteindre. Trois petits icebergs cependant viennent de s’échouer droit derrière le navire, et si nous chassions sur nos ancres, nous serions infailliblement jetés contre eux.

Une véritable avalanche de vent tombe des falaises sur nous, et la bise se met à souffler presque continuellement au lieu de venir par bourrasques comme hier et ce matin. La température est de — 3° cent.

J'ai fait jeter la drague, mais nous n’avons ramené du fond que deux échinodermes : Asterias grœænlandica et À. albula. L'eau fourmille de crevettes, parmi lesquelles abonde surtout le Crangon boreas; celui-ci mesure un pouce de long lorsqu'il a atteint toute sa croissance et sa cuirasse nuancée teinte la mer de pourpre violacé.

31 août, huit heures du soir,

La nuit se fait sur un jour de malheur, un jour de sinistre augure’, je le pressens bien. Mon pauvre petit schooner est terriblement avarié.

Hier au soir, après avoir fini d'écrire, je r’étais couché et je dormais profondément, lorsqu'on me réveilla soudain avec la nouvelle désagréable que nous chassions sur nos ancres. Mac Cormick manœuvra de manière à sauver celle du bossoir, mais notre ancre à jet fut perdue : elle mordit dans un rocher au moment critique, et l’aussière s'étant rompue, nous fümes drossés sur les icebergs qui,

je l'ai dit plus haut, s'étaient fixés derrière nous. La collision fut un vrai désastre ; l’embarcation de l'arrière vola en éclats, les murailles de la hanche de bâbord furent enfoncées, et l'avant du schooner pirouettant avec une grande violence, le bout-dehors du foc fut enlevé et le beaupré et le mât de misaine se fendirent à grand bruit; je ne sais par quel miracle nous pümes échapper, et dans ce triste état et à sec de toile, commencer à fuir devant le temps. Arrivés tout près d'un grand nombre d'icebergs et de la terrible banquise, il nous fallut faire un peu de toile, mais à peine la grande voile était-elle déployée qu'elle fut déchirée en mille morceaux : notre position était aussi critique que jamais ; heureusement la tempête se calma peu à peu, nous nous efforçämes de tenir le vent, et une fois encore nous revinmes dans le détroit de Smith; de nouveau le vent semble s'être apaisé, le ciel s'éclaircit du côté du nord, mais notre mâture ne nous permet plus de porter le foc et le grand hunier, fâcheux état de choses au moment de nous engager dans le pack.

Le thermomètre est à — 5° cent. et le verglas couvre les ponts; le pied glisse à chaque instant; les filins, les poulies, les étais, les drisses et tout le reste sont entourés d'une couche épaisse de givre et des glaçons d’un pied de longueur pendent des lisses et du gréement. S'ils font assez bon effet au soleil, ils nous parlent trop de l'hiver et ne sont guère une parure désirable pour un vaisseau. ‘

J'ai essayé, ce matin, d'atteindre le cap Isabelle, mais j'ai remonté le pack à l'endroit même où il nous avait déjà arrêtés; quelques flaques d’eau libre s’étendaient encore au milieu, mais nous, nous n’avons pu réussir à traverser la glace qui nous en séparait. La seule chance qui me reste est de suivre les côtes du Groënland, de m'attacher, pour ainsi dire, à la glace de terre et de profiter des moindres passages que le vent à pu pratiquer dans

Vue du cap Alexandre.

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