‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 48 sur 256 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

à tout risquer plutôt que de reculer encor. ; aussi longtemps que nous pourrions tenir la mer, je devais essayer d'arriver au cap Hatherton.

Débarrassés des glaçons et nous faufilant par une passe étroite, nous parvinmes bientôt à une large nappe d’eau libre; mais ce succès ne fut pas de longue durée, et en moins d’une demi-heure la route devenait tellement tortueuse, que nous fûmes forcés de louvoyer encore et de tourner vers la terre; pendant une partie de la journée nous continuâmes de même, virant sans cesse de bord, gouvernant à droite ou à gauche, pour éviter nos dangereux voisins, et perdant en quelques minutes le terrain qu'il nous avait fallu des heures pour conquérir.

L'espace dans lequel nous pouvions manœuvrer se rétrécissait de plus en plus, les collisions devenaient aussi de plus en plus fréquentes; nous reculions loujours, et la glace se fermait du côté de la terre. Aucun chenal, pas mème une trouée; il était trop tard pour retourner en arrière, la glace s’amassait avec une vitesse merveilleuse ; au bout d’une heure, à peine si de la dunette on pouvait voir çà et là quelque tache d’eau libre, et les glaçons accumulés pressaient le schooner comme des vis gigantesques; entièrement à la merci de ces formidables mâchoires, il ne nous restait plus qu’à attendre notre sort avec tout le calme et toute la résignation possibles.

La scène qui nous entourait était aussi imposante que terrible. Si ce n’est dans les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques, la nature ne déploie nulle part autant de forces qu’au milieu des banquises des mers arctiques. Lorsque les vents ou les courants les chassent contre la terre ou tout autre obstacle résistant, les glaces s'entre-choquent avec la puissance d’impulsion propre à un poids de plusieurs millions de tonnes, et le désordre, les craquements, le fracas sont vraiment épouvantables.

Nous nous trouvions au centre d’une des plus effrayantes

de ces exhibitions des forces polaires et nous comprenions avec anxiété que le schooner allait devenir une sorte de dynamomètre. Lorsque les parois de ces immenses glaçons se brisaient l’une contre l'autre, de vastes débris étaient projetés en dehors, pour retomber à grand bruit dans la mer quand la pression s'exerçait du côté opposé, et tout autour de nous, la hauteur de ces décombres, amoncelés comme par les pulsations des glaces, dépassait celle de notre grand mât et nous disait la force de l’ennemi qui nous tenait en son pouvoir.

Nous avions réussi à nous glisser dans un espace triangulaire formé par le contact de trois icefields, et quoique absolument renfermés, nous pouvions nous tourner en toute liberté et nous croire à l'abri d’un danger immédiat; mais les coins des glaçons protecteurs furent bientôt emportés, notre petit havre se rétrécit peu à peu, et consternés, à bout d'espoir, nous écoutions les grincements, les craquements horribles de la glace, nous en suivions les progrès avec terreur; elle approchait, elle touchait le navire.

Il gémit comme un mourant dans sa dernière agonie, et tremblant dans chacune de ses membrures, depuis les pommes des mâts jusqu’à la quille, il se tordit et se débattit comme pour échapper à son puissant adversaire; ses flancs allaient céder; les rivures du pont se courbèrent en dessus et les coutures des bordages s’ouvrirent; je le croyais perdu ce pauvre schooner qui nous avait si bravement portés au milieu de tant de dangers, mais ses murailles étaient solides et ses couples résistants. La glace à bâbord agissant peu à peu sur ses œuvres vives, détermina une secousse qui nous fit tous chanceler et souleva le navire; les glaçons s’emassaient, se pressaient toujours; de leurs débris se formait graduellement un entassement immense autour et au-dessous de nous; et comme si un millier d'énormes crics eussent à la fois travaillé sous le

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