CHAPITRE VIII
paraissait abondant, et nous n’étions pas gens à dédaigner cette ressource.
A quinze kilomètres nord-est du cap Alexandre, nos quartiers d'hiver étaient éloignés de ceux du docteur Kane de trente-six seulement en latitude et de cent cinquante en contournant les côtes. Port Foulke est une petite crique bien enfoncée dans une chaîne de rochers escarpés, à l’aspect lugubre, aux falaises de syénite d’un brun rouge sombre ; au fond de la baie, cette chaine est interrompue par une série de terrasses. Elle se termine à une de ses extrémités par trois petits îlots qui figurent dans mon journal sous le nom des Trois Jouvenceaux, et qui portent sur ma carte ceux de Knorr, Radcliffe et Starr.
La glace se referma bientôt derrière nous.
Je m'occupai sans retard de tout organiser pour l’hivernage : navire d’abord, équipage ensuite; sans doute, la science ne fut pas oubliée, mais il fallait surtout pourvoir au plus pressé; il y avait fort à faire, heureusement je n’en étais pas à mon premier voyage arctique.
MM. Sonntag, Radcliffe, Knorr et Starr se chargerent des recherches scientifiques qu'il nous était possible d’entreprendre. Jensen, Hans et Pierre formèrent le corps spécial des chasseurs de l’expédition. Sous les ordres de M. Dodge, une escouade, comprenant la majeure partie de nos hommes, descendit la cargaison dans les canots et la transporta au rivage, d’où, au moyen d’une grue improvisée, on la déposa sur une des terrasses inférieures, à trente pieds audessus de la marée haute, dans un magasin construit en pierres sèches et recouvert de nos vieilles voiles. Cette opération présenta de graves difficultés : l'eau étant peu pro- (onde, la berge très-inclinée et la glace trop récente pour porter un traineau, il fallut former et entretenir un canal pour le va-et-vient continuel des bateaux entre le navire et le rivage.—Mac Cormick et le charpentier, aidés du reste de bras disponibles, préparaient le schooner pour son long som-
meil d'hiver : les voiles furent détachées, les vergues descendues, le haut des mâts bien enveloppé et le pont couvert d’un toit de planches formant une chambre de huit pieds de hauteur vers le faite et de six et demi sur les côtés; une tenture de papier goudronné en cachait tous les joints; quatre fenêtres servaient à la ventilation et permettaient à la lumière d’entrer aussi longtemps qu’elle le pourrait. Entre les ponts, la besogne ne manquait pas : la cale planchéiée, raclée, lavée à l’eau de chaux, fut convertie en cabine pour l'équipage; on installa le poêle de la cuisine au centre de la pièce, sous la grande écoutille à laquelle fut adapté un appareil très-simple pour fondre la neige et la glace; ce n'était autre chose qu’un long cylindre double en fer galvanisé et chauffé par la cheminée du fourneau; une énorme baril recevait l’eau claire et très-pure qui en découlait sans cesse : notre /ondeuse, comme nous l’appelions, fournissait largement à tous les besoins du bord.
Le 1° octobre, tous nos préparatifs furent terminés et nous pendions avec une certaine solennité la crémaillère dans nos quartiers d'hiver; le festin fut des plus présentables, assurément : pour relevé de potage, on nous servit un saumon d'Upernavik, et la table pliait sous le poids d’un plantureux cuissot de renne, flanqué de gibelottes de lapin et de pâtés de gibier.
En vérité l’état de notre commissariat aux vivres nous rassurait contre la venue de l'hiver. Accrochés aux haubans transformés en étal, une douzaine de rennes attendaient leur tour, et nombre de lapins et de renards étaient suspendus aux agrès. L'appétit formidable et les estomacs vigoureux que nous assuraient l'air vivifiant et nos rudes labeurs, pouvaient se déclarer satisfaits du présent et confiants dans l’avenir. Nos Nemrods revenaient rarement bredouilles : ils rencontraient fréquemment des troupeaux de quinze à cinquante rennes, et Jensen, qui, pendant plusieurs jours, campa sur le terrain de chasse, avait déjà