CHAPITRE IX
La bise souffle sans merci; cependant, je suis allé de l’autre côté du fiord, au village d’Étah, à sept kilomètres au nord-ouest; la hutte qui m'était familière autrefois, est maintenant inhabitée; des vestiges nombreux m’ont montré toutefois qu’elle n’était pas restée sans maître depuis la nuit de décembre 1854 : cette nuit que je n’oublierai jamais.
Tout auprès de la cabane, un renne splendide écartait d’un pied impatient la neige qui recouvrait la mousse et l'herbe desséchée et prenait un repas, sinon très-savoureux, du moins honnêtement gagné. Je me trouvais sous le vent et l’approchai sans peine; il était tout à son affaire, et il avait l’air si confiant, il soupçonnait si peu qu’un ennemi püt le chercher dans ces solitudes paisibles, que je sentis le cœur me manquer, et je dus viser trois fois avant de faire feu. En dépit de mes hésitations, il est maintenant suspendu aux haubans de la goëlette, et j’espère en manger ma bonne part sans trop de remords de ma cruauté d’aujourd'hui.
20 octobre.
Depuis quelques jours j'ai remarqué une sourde rivalité entre mes deux chasseurs groënlandais, les plus utiles, Hans et Peter. Ce dernier, Esquimau pur sang au teint fonce, à la chevelure de jais coupée carrément sur le front, selon la mode du pays, est un petit homme, très-honnèête, toujours tenu fort proprement et d'assez bon air; il joint une adresse merveilleuse à ses talents de chasseur et j'ai là une foule de petits objets, coupe-papier, cuillers à sel, ete., qu'il m'a sculptés dans une défense de morse avec beaucoup
1. A la fin de 1854 le D' Hayes et sept hommes du navire l’Advance, bloqué dans le port Van Rasselaer, après avoir tenté en vain d'atteindre Upernavik en canot, et succombant au retour sous le froid et les privations, faillirent périr victimes des embûches d’une partie des Esquimaux alors établis à Étah. (Kane's arctic explorations, tome I, p. 435-440.) Voir la relation particulière de cet épisode, publiée par Hayes (An arctic Boat-Journey in the autumn of 1854, etc., in-18. Londres, 1860). (Trad.)
d'art et de goût, sans autres instruments qu’une vieille lime, un couteau et un morceau de papier sablé. T1 s'empresse de se rendre utile en toute occasion, et comme je récompense volontiers le zèle et le travail, il se trouve aujourd'hui l’heureux possesseur d'un beau costume en drap pilote et de quelques chemises de flanelle rouge : toutes choses que Hans ne peut lui pardonner. Il m'est impossible de montrer la moindre bienveillance à mes autres Groënlandais, sans rendre Hans très-malheureux; il n'ose guère murmurer en ma présence, mais il devient boudeur et ne veut plus chasser, ou s'arrange de manière à ne pas trouver de gibier. Hans est la vivanté incarnation des plus mauvais côtés du caractère de sa race. Étrange peuple que ces Esquimaux, et encore plus intéressants à étudier que mes chiens, tout en m'étant beaucoup moins utiles. Le chien obéit au fouet brandi par un poignet énergique; mais qui réussira jamais à conduire l'animal humain qui répond au nom d'Esquimau? C’est un être en quelque sorte négatif en toutes choses, sauf en une seule : sa très-positive inconsistance comme créature sociale. Au premier abord, il semblerait qu’une certaine sociabilité est le fond des rapports mutuels de ces hyperboréens, mais suivez-les de près : ils ne ferment pas leur porte à leur frère m°lade, pauvre ou en détresse, mais jamais ils ne lui offriront spontanément le secours dont il a besoin; ils n'ont pas même l'air de se douter qu’on puisse venir volontairement à l’aide du prochain malheureux. Le chasseur qui a perdu son attelage ou ses filets, la famille privée de son chef, le prodigue ruiné, le paresseux même entre librement dans la pauvre hutte du rude habitant de ces déserts glacés ; il se sert de tout ce qu'il y trouve, comme s'il était membre de la petite communauté; on ne le repoussera point : mais si, à quelque distance, un malheureux se débat dans les angoisses de la faim, personne ne songera à lui porter le morceau de phoque qui lui sauverait la vie. Chacun ne compte que sur soi-