‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 63 sur 256 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

à Upernavik, que les Groënlandais ouvrent le renne pour en retirer les entrailles aussitôt qu'il a rendu le dernier soupir. Voici, je pense, l'explication de ce fait assez insolite à première vue : la surface de l'animal mort gêle immédiatement au contact de l'air ; il se forme ainsi autour de lui une couche de glace, corps très-mauvais conducteur qui bouche les pores et renferme à l’intérieur la chaleur vitale qui ne peut s'évaporer. Cette chaleur précipite la décomposition et engendre des gaz qui pénètrent les tissus et les rendent impropres à la nourriture de l'homme; aussi les cas de putréfaction instantanée, pour ainsi dire, sont beaucoup plus fréquents pendant les grands froids de l'hiver qu'au milieu de l'été.

19 octobre.

Aujourd’hui une alerte petite bande a visité la vallée de Chester : Sonntag et Jensen sur un traineau, Knorr et Hans sur l’autre. Sonntag emportait le théodolite et la chaine pour mesurer le glacier; les autres, comme de juste, ont préféré leurs carabines. Ils ont vu de grands troupeaux de rennes, mais n’en ont rapporté que trois seulement L'un d'eux, trophée de M. Knorr, a failli lui coûter cher. Le pauvre animal, blessé dans la vallée, grimpait péniblement sur trois jambes les rampes escarpées qui la bordent. Knorr, qui le suivait de près, l’atteignit d’un second coup tiré à moins de vingt mètres; mais le chasseur et sa victime se trouvaient en ligne droite, et celle-ci en roulant sur la pente entraîna son agresseur qui dégringola de roc en roc au grand effroi des témoins de cette scène. La chronique ne dit pas par quel miracle notre jeune ami, au lieu d’avoir les os brisés, en a été quitte pour quelques contusions seulement.

Sonntag a eu aussi son aventure. larvenu au pied du Frère John, il'dut suivre pendant deux milles une étroite gorge formée d’un côté par le mur de glace, de l’autre par

le talus de la montagne, avant d'en pouvoir tenter l'as: cension; il se lailla ensuite un escalier à coups de hache el réussit à gagner lu surface du glacier. Cette surface esl traversée par des crevasses profondes et d'autant plus dansereuses qu'elles sont recouvertes d'une couche de neige : un de ces ponts fragiies céda sous les pas de M. Sonntag, el il eüt disparu dans l’abime, si le baromètre qu'il tenait à la main, n'avait arrèlé sa chute en se plaçant en travers de la fissure, fort étroite heureusement, Inutile de dire que le baromètre, notre meilleur, hélas! fut complétement mis hors de service.

Carl et Christian, mes deux recrues danoises d'Upernavik, se préparent à la pèche aux phoques, selon la méthode groënlandaise, De grands filets de lanières de cuir à treslarges mailles sont maintenus sous la glace dans une position verticale par de grosses pierres attachées au bord inférieur; l'innocent animal, nageant à la poursuite d'une bande de crevettes, ou cherchant dans la voute qui l’emprisonne un trou par lequel il puisse respirer, s'embarrasse dans les mailles du filet et ne tarde pas à se noyer. Au Groënland la pèche de ces amphibies ne se fait guère autrement pendant l'hiver, et les chiens en sont les auxiliaires tout à fait indispensables : ils transportent rapidement d'un point à un autre leur maître qui visite ses filets el dépose sur leurs traineaux le produit de sa chasse. La glace nouvelle est le principal danger de ces expéditions toujours très-hasardeuses, et Jensen anime souvent nos soirées du récit de ses aventures. Une fois, entre autres, la glace sur laquelle il se trouvait se détacha du rivage et se init à floiter vers la grande mer; il était perdu si son radeau de cristal n’eùt touché la pointe d’une petite île sur laquelle il sauta lestement, et où il dut rester sans abri et sans nourriture jusqu’à ce que la gelée lui eût construit un nouveau pont. On ne saurait trop admirer le courage et la témerité des chasseurs groëntandais.

Rennes sauvages.

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