‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 72 sur 256 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

venturer pendant l'automne à courir la mer en traineau. Dans ces parages où elle se forme de bonne heure, la glace n’est jamais complétement raffermie avant que la longue nuit polaire soit tout à fait tombée; alors les voyages sont non-seulement très-difficiles, mais causent aussi des fatigues excessives qui prédisposent le corps à l'invasion de cette terrible maladie si funeste aux expéditions arctiques, — le scorbut. Tous ceux qui m'ont précédé dans ces régions disent que la fin du printemps et le commencement de l’été sont les seules époques où l’on puisse entreprendre une excursion de quelque durée; si ma mémoire ne me trompe pas, deux chefs d'expédition tout au plus se sont hasardés à faire tenter l’aventure en automne, et ces essais furent aussi désastreux qu'inutiles. Les hommes souffrirent encore plus de l'humidité que de l’extrême froid : ils se mouillaient souvent, et, découragés, exténués , ils devinrent la proie du scorbut dès que les ténèbres de l'hiver les eurent entourés; et toutes ces peines, tout ce travail furent en pure perte : au printemps suivant, les dépôts qu'ils avaient établis se trouvèrent presque tous détruits par les ours ou impropres à servir de nourriture. |

Sur la terre ferme, le cas est tout à fait différent : on ne court guère risque de se mouiller, et par le froid le plus vif, je n’ai jamais éprouvé de graves désagréments dans nos excursions, aussi longtemps que j'ai pu garantir ma petite troupe de l’humidité. Il est impossible, du reste, de s’en défendre entièrement, et ce n’est pas la moindre des difficultés que rencontre le voyageur dans ces loinlaines entreprises ; même par les plus basses températures, il ne peut éviter que ses habits et sa couche de fourrures n’en soient plus ou moins imprégnés, la chaleur de son corps faisant fondre la neige sur laquelle il s’étend pour dormir.

Tout le monde voulait être de ce premier voyage : j’a-

vais d’abord compté partir seul avec mon attelage et son conducteur ordinaire, mais Jensen, que je consulte volontiers en semblable circonstance, déclara que les chiens n'étaient rien moins que propres à des excursions de ce genre, et je me rendis à un avis motivé, du reste, par le souvenir du baromètre brisé de Sonntag. La suite me prouva que j'aurais peut-être tout aussi bien fait de suivre mon idée; les chiens m’eussent été fort utiles sur le piateau des glaciers.

M. Knorr, John Mac-Donald, Harvey Heywood, Christian Petersen el l'Esquimau Peter devaient former ma petite caravane, Mac-Donald, petit homme trapu, solidement bâti et ne reculant devant aucune tâche, est un de mes meilleurs matelots; Christian lui ressemble par la carrure, le caractère, le courage; tout charpentier qu'il est, il met souvent la main à la manœuvre du bord; il à vécu plusieurs années au Groënland et s'est endurci à toutes les intempéries de ces dangereux climats. Heywood « planteur de choux » du Far-West, s'est joint d’enthousiasme à l’expédition : intrépide et énergique, il a persisté à vouloir en faire partie, quoique je n’aie pu lui offrir dans le navire qu’une position bien inférieure à son mérite *. J’ai déjà présenté Peter au lecteur.

Le lendemain de notre fête, 22 octobre , nos préparatifs étaient terminés : un traineau portait une petite tente de toile, deux peaux de buffle en guise de matelas, une lampe à cuisine et des provisions pour huit jours; notre équipement personnel ne sera pas long à décrire : chacun de nous avait une paire de bas de rechange en fourrure, une tasse de fer-blanc et une cuiller de fer.

La petite troupe se mit en route et ne s'arrêta qu'au pied du glacier ; un premier campement, chose assez peu

1. Le lecteur apprendra sans doute avec satisfaction que M. Heywood, pendant la guerre.civile, a nablement conquis un grade dans l'état-major du corps du génie militaire. (H.)

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