‹ La mer libre du pôle [microforme]Chapitre 87 sur 256 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

pect de notre baie; les glaces fendues, brisées, ont été poussées vers le sud-ouest, et la mer libre est maintenant à trois kilomètres et demi de nous, elle baigne les pieds de Castor et de Pollux, et les Dioscures flotteraient au large s'ils n'étaient solidement échoués sur le fond; un des repères de notre triangulation vogue déjà sur la surface de l'Océan, et le piége à ours l’a suivi emportant ma pauvre ancre. La débâcle s’étend au loin, et on ne voit plus un seul glaçon se projeter comme une tache blanchâtre sur les lames sombres qui se heurtent dans l'obscurité contre les écueils du cap Alexandre.

Pendant tout ce mauvais temps, la température était fort douce; et malgré le vent du nord-est, elle n’est jamais descendue à zéro Fahrenheit (— 18° C.)

3 novembre.

Enfin notre petite bande est en route, et ce soir, à dix heures, j'étais presque désappointé de ne pas la voir revenir. Je ne pensais pas que Sonntag püt doubler le cap Ohlsen; il a probablement réussi et il poursuit son chemin; la tempête a dù ouvrir de nombreuses crevasses et former beaucoup de hummocks : je crains bien que pour Jensen un voyage d: cette sorte ne soit la plus dure des épreuves. Sur la glace unie, lorsque le traineau vole au grand galop d’une meute bien dressée, Jensen est un admirable cocher, il manie son attelage avec une aisance superbe ; mais aujourd’hui il lui faudra se traîner péniblement par-dessus les amas de neige et les ravines qui les séparent, il lui faudra soulever le traineau lorsqu'il s'arrêtera devant quelque obstacle ou chavirera sur la glace brisée. En pareil cas les chiens s’irritent, se jettent les uns sur les autres; les traits s’'emmélent, le tumulte commence et un combat général en est le résultat inévitable. Pour faire face à tous ces ennuis, on aurait besoin d'une patience

presque surhumaine, et si Jensen sort de cette épreuve avec des notes favorables, je n'aurai rien à craindre pour lui dans l'avenir. C'est un homme de six pieds de haut, solidement charpenté et d'une force musculaire remarquable; il est resté huit ans chez les Groënlandais et parle l’esquimau tout aussi bien que les naturels; le peu d'anglais qu'il a ramassé parmi les baleiniers, lui permet de nous servir d’interprète, et son concours nous a été fort précieux.

Mes hommes sont très-occupés à coudre les peaux de phoques, à les transformer en jaquettes, pantalons et chaussures pour leur toilette d'hiver ; toute leur éloquence a échoué auprès de Mme Hans : cette indo:ente créature se refuse obstinément à toucher une aiguille. C’est la femme la plus entêtée qui se puisse voir; elle a su se rendre indépendante de tout et de tous, boude terriblement à la plus petite contrariété, et tous les quinze jours au moins déclare très-positivement qu’elle va abandonner son époux et les hommes blancs pour retourner dans sa tribu. Une fois mème, donnant suite à cette menace, elle partit bougonnant, le poupon sur son dos, et se dirigea rapidement du côté du cap Alexandre. Hans sortit de sa tente comme si de rien n’était, et s’accouda tranquillement à la fenêtre, la pipe à la bouche, regardant devant lui de l’air le plus indifférent du monde. Comme la fugitive allait disparaitre vers le sud, je crus de mon devoir d’appeler sur elle l’attention de son seigneur et maître.

« Oui, moi voir.

— Où s’en va-t-elle, Hans ?

— Elle, pas partir, — elle revenir encore — C’est bien!

— Mais elle va geler en route, Hans!

— Elle, oh non! elle venir tout à l’heure, vous voir cela. »

Et il continua à fumer avec un paisible ricanement comme un.homme bien au fait des caprices de sa bien-aimée. Deux heures après, elle nous revenait un peu honteuse et toute grelottante. la figure rudement fouettée par le vent.

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