CHAPITRE XUL
endormi sur les corps dépouillés, sa dernière bouchée encore suspendue entre ses lèvres,
L1 1e" novembre.
Le nouveau mois s'annonce par une tempête; nos voyageurs devaient partir ce matin, mais le mauvais temps les retient à bord ; la pleine lune est passée depuis trois jours, et je crains que l'obscurité croissante ne les force à renoncer à leur projet.
Mac Cormick et Dodge ont établi un piége à ours entre les deux Gémeaux; il a pour appât un morceau de renne et pour support ma meilleure ancre à glace; je plains le pauvre animal qui y mettra le pied.
Je viens d'examiner notre charbon et d'en régler l'emploi pour l'hiver : nous en avons trente-quatre tonnes, et nous n'allumons que deux feux. Deux seaux et demi au fourneau de la cuisine, un seau et demi à celui des officiers, voilà une ration quotidienne qui nous garantit très-bien du froid et nous donne notre provision d'eau; la glace, très-pure et très-limpide, est apportée d’un petit iceberg arrêté à l'entrée du havre, à un demi-mille environ du schooner. Un poële me serait un meuble aussi embarrassant qu'inutile; j'ai de bonnes fourrures, et la chaleur qui, à travers le dôme, me vient de la cabine de ces messieurs et pénètre par les fentes de ma porte, entretient dans ma chambre une température de + 4° à + 16° C.; Je suffoquerais chez mes voisins. Leur fourneau ronfle sans fin ni trêve, et leur thermomètre, parfois à+ 25° C., ne descend jamais au-dessous de + 16° GC. Nous ne connaissons pas l'humidité, et la ventilation est parfaitement établie : une portion du grand panneau au-dessus du logement des matelots est toujours ouverte, et l’écoutille du dôme est rarement fermée; ces ouvertures donnent sur le pont déjà abrité lui-même, et y entretiennent une température assez douce, transition tout. à fait indispensable entre l'en-
tre-pont et l'air extérieur. C'est là que nos gens s'occupent à tous les ouvrages qu'ils ne pourraient faire dans les cabines, et à la faible lueur du fanal suspendu à la maîtresse poutre, on peut les voir diversement groupés, travaillant ou jouant suivant l'heure et la besogne. A l’une des extrémités de notre demeure est dressée la tente de peaux dont les trous nombreux laissent passer, avec la paisible clarté d’une lampe, les chants de la mère esquimaude endormant son joli mignon; du côté opposé se trouve la boucherie où les rennes attendent le couteau de Marcus et de Jacob. Tout auprès, courbé sur l’enclume et ne s’'interrompant que pour activer le feu de la forge portative, Mac Cormick cogne à tour de bras sur quelque objet inconnu : « il tue le temps », dit maître Dodge. Devant les fenêtres sont placés l’étau, la vis, l’établi du charpentier, sur lesquels frappent sans cesse les marteaux de Christian, Jensen, Péter et Hans qui réparent l'équipage des chiens ou leur attirail de chasse, tandis que, mêlés au hasard sur le pont, officiers et matelots fument leurs pipes en n'ayant l'air de s'occuper d'autre chose que de s’amuser autant qu’il est possible de le faire par ces nuits boréales. Une vive lumière jaillit des écoutilles et nous porte l'écho de maint rire joyeux, :es fusils sont rangés en bon ordre autour du grand mât; Mac Cormick y a installé en outre un immense porte-manteau, où chacun suspend à une cheville ses fourrures de voyage ou de promenade, qu’il est defendu de descendre dans les cabines : vu la différence de température, elles y seraient bientôt saturées d'humidité.
2 novembre,
Nos voyageurs, je l'espère, pourront partir avant longtemps : le baromètre qui, hier au soir, marquait —3"C. remonte visiblement : la tempête s’apaise peu à peu; mais dans sa furie sauvage elle a singulièrement modifié l’as-