CHAPITRE XIII
cette gazette, si impatiemment désirée, répondit à l'attente du public, et la naissance de notre Courrier a été accompagnée de toutes les cérémonies qui ont cours chez nous en semblable occurrence. L'organisation du journal luimème est la plus comique parodie de celles des grandes feuilles de New-York ou de Boston. Rien ne nous manque ici : état-major d’éditeurs et de correspondants, bureau de nouvelles générales, rédacteur en chef chargé du « premier Port-Foulke», agence télégraphique en communication prompte et sûre non-seulement avec tous les points du globe, mais encore avec le soleil, la lune et les étoiles, nous avons tout, et même « nos artistes spéciaux » ayant mission de dessiner dans tous les lieux du monde les événements extraordinaires qui peuvent s’y passer. Naturellement, le début est chose fort importante, et avant même l'entrée en scène, nos éditeurs n’ont rien épargné pour exeiter la curiosité du public : circulaires, affiches monstres et tous autres appâts inventés par les fournisseurs de la gourmandise intellectuelle du bon public. Mac Cormick leur avait apporté son concours en préparant le menu d’un diner meilleur que de coutume : de sorte que quels que fussent les mérites du journal tant désiré, son apparition ne pouvait manquer d'être bien accueillie. Tous les détails matériels reposaient sur M. Knorr; c'est lui qui gardait le nouveau-né, et à peine la nappe fut-elle enlevée que des cris tumultueux réclamerent l'entrée de son jeune nourrisson. Il marchait gravement, vers son oreiller sous lequel il l'avait jusqu'alors soustrait à tous les yeux, lorsqu'un des assistants demanda la parole pour une motion importante. « Nous conformant, dit-il, à l'usage national, nous devons procéder régulièrement et ne pas laisse” s'accomplir avec une légèreté frivole l'événement appelé à produire dans le monde une aussi grande sensation. Non, messieurs! une assemblée générale organisera un comité, qui à son tour nom-
mera un orateur. Alors, et seulement alors, on pourra dire que nous avons dignement inauguré l’entreprise dont il est question. Le public de Port Foulke serait à juste titre fort mécontent, si nos voix restaient muettes à l'heure solennelle où la presse libre est établie sur ces limites reculées de la civilisation! »
Cette proposition fut accueillie avec une certaine faveur, et un meeting, immédiatement organisé, appela M. Sonntag au fauteuil; on procéda ensuite à l'élection des vice-présidents et des secrétaires, et M. Knorr fut nommé orateur par acclamation. Alors s’éleva dans la salle un effroyable tapage; on battait des mains, on trinquait avec les tasses de fer-blanc, les cris de : « A l’ordre! Écoutez! écoutez! » essayaient en vain de dominer le bruit, mais l’orateur se jucha sur le buffet et du haut de cette tribune, s’adressa en ces Lermes à l'assemblée.
« Mes chers concitoyens!
« Appelé par le vote unanime de cette communauté, hélas! si peu éclairée, pour inaugurer l’aube nouvelle qui s’est levée sur cette région ténébreuse, j'ai l'heureux privilége de vous annoncer qu'aux dépens de nos heures, de nos ressources, de nos labeurs, nous venons de combler une lacune depuis trop longtemps ressentie à Port Foulke. Uoncitoyens ! nous jouissons maintenant de l'inaliénable droit de naissance de tout Américain, la presse libre! cette voix retentissante de l'opinion publique.
« Accablé sous le fardeau de cette situation, je me trouve dans l'impossibilité de vous adresser nn discours à la hauteur de la solennité et de l'importance de cet événement. Cependant je dois à mon collègue, je me dois à moi-même de vous dire que si, nous conformant à une coutume consacrée par les âges, nous conservons nos opinions pour nous, du moins nous ne serons point aævares de nos raisonnements. Les habitants de Port Foulke désirent le prompt retour du soleil? — Nous serons les ardents