‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 220 sur 241 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

lente convulsion ébranlait les bases de l'union nationale, et le pays' que j'avais connu ne pouvait plus être jamais ce qu'il était autrefois. Puis j'en vins à penser à ma propre carrière. En marchant par ces rues désertes, le récit de la bataille meurtrière dans les mains, je compris, pour la première fois, qu'il me fallait désormais abandonner une tâche qui m'avait déjà coûté tant de peines et d'efforts, laisser avorter en sa fleur une œuvTe à laquelle j'avais donné toute mon énergie et sacrifié les meilleures années de ma vie d'homme; qu'il fallait me dépouiller de toutes les espérances qui m'avaient bercé, de toutes les ambitions qui m'avaient soutenu à travers les fatigues et les périls, et cessant de poursuivre cette renommée attachée à l'heureuse conclusion de toute grande entreprise , renoncer à me faire une place honorable parmi ceux qui ont illustré l'histoire de leur pays et rehaussé l'éclat de son drapeau. En face des nouvelles qui , depuis Halifax , ne cessaient de nous arriver, de plus en plus désastreuses, en face du devoir imposé à chacun par la patrie en danger, hésiter n'était plus possible.

Avant de redescendre dans ma cabine , lorsque tous nos amis ignoraient encore notre retour, j'avais pris la résolution d'ajourner à un avenir douteux rœu\Te dont je m'étais chargé, et je m'assis pour adresser au président Lincoln la demande d'un emploi immédiat dans le service public et l'offre de mon navire pour le transformer en canonnière.

Cinq années se sont écoulées depuis que le schooner les États-Unis se traînait vers son ancrage au milieu des ténébreuses vapeurs du port de Boston. La terrible commotion est maintenant calmée et fait partie des événements du passé. Les destinées des individus suivent toujours celles de leur pays, et en présence des révolutions politiques et sociales, où les idées sont flanquées de baion-

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nettes et où tous les intérêts sont en jeu, il n'y a pas de place et de loisir pour les études scientifiques et les travaux qui ne concourent pas à la défense de la patrie.

Aussi, pendant longtemps, je ne m'occupai guère de l'avenir de mon entreprise, et les résultats acquis ont été en grande partie sacrifiés paf ces retards; je ne saurais dire maintenant quand il me sera possible de la recommencer, mais je n'y renonce point, et mes visées sont toujours les mêmes. Je désire fonder à Port-Foulke une colonie temporaire, en faire le centre d'une série d'explorations scientifiques très-étendues, et mon expérience personnelle démontre suffisamment que le lieu est bien choisi. L'exécution de ce plan est d'autant plus désirable, que le gouvernement prussien, de son côté, va se lancer dans les expéditions arctiques, et suivant les conseils du célèbre géographe Aug. Petermann. veut essayer d'arriver au pôle par les mers du Spitzberg.

Cette entreprise, comme la nôtre, momentanément retardée par la guerre, pourra s'effectuer, m'assure-t-on, dans l'été de 18;7 ou 1868 au plus tard'. Le docteur Petermann espère, et avec raison, je le crois, que des navires à vapeur pourront s'ouvrir une route à travers la ceinture de glaces qui entoure le nord et l'ouest du Spitzberg, et pénétrer par là dans la mer libre du Pôle. Cette voie présente certains avantages sur celle du détroit de Smith, mais une exploration ayant pour base une station comme celle que j'ai projetée au Port-Foulke aura des chances exceptionnelles de succès.

Notre dix-neuvième siècle sait profiter des recherches entreprises dans les diverses branches de la science par des hommes qui ne songeaient certainement pas au résultat pratique qu'on pourrait retirer plus tard de leurs laborieuses études. Les travaux désintéressés qui reculent les

1. Au moment oi'i ces pages sont livrées à la presse (mai 1868), l'entreprise allemande est en voie d'exécution. (Trad)

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limites de nos connaissances, servent tous au progrès du commerce, de la navigation, des arts, de tout ce qui concerne le bien-être de l'humanité. Les découvertes qui ont eu le plus d'influence sur la marche de la civilisation n'avaient à l'origine qu'une valeur abstraite et n'excitaient guère d'intérêt en dehors des sociétés savantes. Le vaste système de communications que la vapeur infatigable étend au monde entier, en fécondant toutes les industries, dérive des expériences d'un enfant sur le couvercle de la bouilloire à thé de sa mère; le merveilleux réseau de fils télégraphiques qui parcourent les continents et plongent sous les mers, en donnant les ailes de la lumière à nos pensées, nous vient de la rencontre fortuite de deux morceaux de métal dans la bouche de Volta; les lentilles du gigantesque télescope de lord Rosse, qui font servir à des usages pratiques le mécanisme des cieux, sont le résultat d'observations sur le pouvoir grossissant des gouttes d'eau ; l'aiguille magnétique, qui guide les marins vers leur destination lointaine, est issue du contact accidentel de l'aimant et de l'acier; partout, les progrès les plus remarquables ont eu les commencements les plus infimes au premier abord. L'imprimerie, les machines à tissage, la photographie, toutes ces merveilleuses inventions ont eu des origines pareilles : des esprits attentifs ont interrogé la nature et levé le voile qui en cachait les mystères, sans se douter de la mine féconde qu'ils ouvraient aux chercheurs futurs. La marche de la science est la marche de la race humaine; on ne demande plus — à quoi bon? à ceux qui viennent nous annoncer des vérités encore nouvelles pour nous. Quelque part que les hommes aient essayé d'agrandir les domaines de la richesse, de la puissance ou de l'utile, la science les a guidés, instruits, soutenus. Partout où des hommes de bonne volonté ont voulu planter au milieu des peuples barbares l'emblème de la vraie religion, la science a marché devant eux, leur ouvrant les portes

et leur aplanissant le chemin. Elle a déchiré l'épais rideau qui couvrait l'esprit humain, préparé les voies au christianisme qui a banni les superstitions anciennes de l'Occident et qui chaijue jour précipite dans la nuit du passé les débris du sombre panthéisme de l'Orient , et le grossier fétichisme des tribus encore sauvages.

La science et l'Évangile parcourent le monde en se donnant la main, renversent les barrières des préjugés, enseignent à l'esprit les choses pratiques de la vie présente, et à l'àme celles qui concernent la vie à venir.

I. — GLOSSAIRE DE QUELQUES TERMES USITÉS PARMI LES NAVIGATEURS DES MERS POLAIRES.

Banquise. — Zone de glace, fixe ou en dérive, couvrant les abords des régions polaires.

Berg. — Montagm. Voyez Ice-berg.

Blink. — Lueur. Voyez Ice-blink.

Brash. - Glace brisée en petits fragments.

Calf. — Veau. Masse détachée d'une falaise de glace ou d'un glacier, et flottant ou apparaissant soudainement à la surface de la mer. Cette appellation singulière dérive sans doute de l'épithète encore plus étrange que les Esquimaux du Groenland donnent aux fiords^i terminés ou surplombés par des glaciers; épithète qui signifie littéralement : la baie qui vêle, qui met bas.

Drift ice. — Plateau de glace en dérive et charriant des matières étrangères, telles que roches, terres, etc., etc.

FioRD. — Golfe étroit, profond ; toute échancrure abrupte de la côte communiquant avec la mer.

Floe. — Portion détachée d'un champ de glace.

Glacier. — Masse de glace formée sur une lie, ou un continent, par les dépôts atmosphériques, et aboutissant parfois à la mer.

HuMMOCKS. — Vides, sillons, aspérités de glaçons brisés et superposés par la collision des champs de glaces.

ICE-BELT. — Margelle ou tablette continue de glace, qui, dans les hautes latitudes arctiques, adhère aux rivages des terres, au-dessus du niveau ordinaire de la mer.

IcE-BERG. — Grande masse de glace flottante, détachée d'un glacier.

Ice-blink. — Apparence particulière de l'atmosphère, blancheur de l'horizon due à la réverbération des glaces.

ICE-FiELD. — Champ de glace. Vaste surface de glace flottante, formée à la mer.

ICE-FOOT. — Glace praticable à un piéton. Expression applicaole aussi à la tablette de glace adhérente au rivage.

IcE-RAFT. — Radeau de glace. Tout champ, floe ou montagne flottante, transportant des matières étrangères.

ICE-TABLE. — Une surface plate de glace,

Land-ice. — Glace adhérente à la côte.

Old-ice. — Vieille glace. Glace âgée de plus d'une saison.

Pack. — Vaste étendue de glaces flottantes, de toute forme et de toute origine, plus ou moins entassées et soudées les unes aux autres.

PoLYNiA. — Mot russe désignant une étendue d'eau ouverte, un espace de mer libre de glaces.

Water sky. — Ciel d'eau. Apparence particulière du ciel au-dessus d'tme étendue de mer ouverte. Teinte sombre de l'horizon, due à la réflexion des eaux.

YoiiNG-icE. — Jeune glace. Glace formée pendant le dernier hiver.

( Ferd. de L. )

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