‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 221 sur 241 · I. — ICE-BERG ET ICE-FIELD · texte numérisé non relu

I. — ICE-BERG ET ICE-FIELD

« . .. . Vice-berg, à la mer, se reconnaît à la transparence de la glace, à des détritus terrestres et organiques, à une densité, moyenne plus grande et à ses dimensions colossales. On en a mesuré qui jaugeaient plusieurs millions de tonneaux, et qui, ayant 100 ou 200 mètres audessus de l'eau, devaient avoir 600 ou 1000 mètres d'épaisseur totale, d'après la densité moyenne.

Quand ces masses se trouvent dans certaines conditions calorifiques, sous l'influx solaire, elles se fendillent, se gercent, et parfois éclatent brusquement, se brisant en mille pièces en produisant un fracas que des témoins auriculaires, Hayes entre autres, comparent au bruit de la décharge simultanée de plusieurs centaines de pièces d'artillerie.

Lorsque Vice-berg se décharge dans des chenaux étroits comme le sont tous les passages entre les îles de l'Amérique du Nord, il n'a même pas le temps de fondre dans la mer qui le baigne ; il se trouve saisi de nouveau dans les glaces de mer, et, loin de diminuer, il augmente encore jusqu'à la saison suivante, ou le hasard des courants et des vents occasionne sa fonte ou le préserve encore.

.... C'est surtout aux alentours du pôle sud que l'on rencontre les masses les plus formidables de glaces flottantes ; elles vont même quelquefois jusque par le 40» parallèle, poussées comme des navires à voiles, ou charriées, entre autres, par le courant du Mentor; au Nord, les ice-bergs encombrent toutes les passes de l'archipel du Nord-Amérique, de môme que la côte du Groenland et de la Nouvelle-Zemble.

Si une mer entourait le massif des Alpes ou de l'Hymalaya, par exemple, cette mer serait de même encombrée et cernée par des

lignes compactes d'icc-fter^», quoique avec une intensité moindre, corrélative à la moindre intensité dans les changements thermiques.

C'est en ce sens que l'on peut affirmer qu'il doit exister au pôle sud un massif de terre compacte et montagneux, donnant lieu à la production d'immenses glaciers qui se déchargent à l'Océan à des intervalles inégaux, quelquefois séculaires, et dont la ceinture arrête le navigateur.

C'est ainsi que l'illustre Cook avait déclaré ([ue l'on ne dépasserait pas la limite qu'il avait atteinte au sud. L'année de son voyage avait pu correspondre à une plus grande production de gigantesques glaces flottantes. L'Anglais Weddell et l'Anglais John Koss ont prouvé que l'on pouvait largement dépasser la limite de Cook ; peut-être aussi le hasard de la période glaciaire les a-t-il mieux servis.

A la mer, le phénomène de la formation de la glace a un tout autre caractère. La neige tombant en flocons pressés recouvre la surface; et avant qu'elle ait eu le temps de fondre ou d« se dissoudre, elle forme comme une sorte de bouillie épaisse. Si le temps est beau, la mer calme, le vent paisible, tout cela se prend et se fige sur une petite épaisseur, en formant une glace moitié franche, moitié nevé.

Dès que le vent se lève, tout se brise, s'émiette, et produit un des spectacles les plus admirables que l'on puisse voir.

Chaque petit morceau de glace, en fondant, s'entoure d'un véritable bain de pied d'eau douce qui ne se môle pas avec l'eau de la mer ; les rayons d'un soleil dont la hauteur est très-basse viennent iriser toutes ces flaques d'eau, en reproduisant sur une échelle énorme le phénomène des anneaux colorés de Newton, et en reflétant toutes les nuances du spectre, mais avec une telle pâleur générale de ton que le charme s'évanouit pour faire place à une impression pénible et lugubre; il semble, par instant, que la nature s'entrevoit tout entière comme à travers une sorte de suaire ou de linceul de gaze.

Ce sont là des embryons de banquise. S'il vient un grand froid, tout se coagule, moitié glace d'eau douce, transparente, verte, moitié nevé granuleux, neige agglutinée ; puis, si la neige retombe, la mer se prend sur de vastes espaces ; à la saison d'hiver, elle se congèle probablement d'un bout à l'autre, dans la zone des froids, et l'on passe en traîneau d'Asie en Amérique. Quand arrivent les fortes chaleurs de juin, tout se disloque; c'est la débâcle, dont les débris forment d'immenses banquises ou champs de glace^ ice-fields. Il n'est pas rare de rencontrer des plaques ayant plusieurs kilomètres de superficie ; cette glace de mer est peu épaisse ; vers les côies elle s'accroît sur place ; mais au large, elle n'émerge pas de plus d'un mètre; elle est très-hétérogène, sans transparence, d'un blanc laiteux, elle ne recèle jamais aucun débris terrestre ou végétal. De loin , du haut de la mâture , ces surfaces semblent polies et unies

comme un miroir ; en réalité, elles sont fort rugueuses et rappellent les ondulations que présente l'aspect de nos champs couverts de neige, quand la bise en a plissé le manteau blanc, grenu et cristallin. Le marin expérimenté ne doit pas pénétrer dans la mer Arctique avant que la débâcle ne soit accusée.

Dans tous les lieux où il y a des champs de glace, il y a de vastes superficies de mer; si les ice-bergs sont mêlés à ces champs, c'est qu'ils viennent d'ailleurs, sous l'impulsion des courants et des vents.

Ainsi, Ton peut considérer comme un fait établi : que Vicf-berij naît à terre et meurt à l'Océan, tandis que l'rce-field a une origine entièrement maritime, j

Gustave Lambert, Projet <V exploration au pôle Nord.

DÉRIVE DU PACK OU GLACE DU MILIEU DE LA BAIE DE BAFnN.

(Page 50.)

« .... Le 18 août 1857, nous nous trouvions à mi-chemin de la baie de Melville au détroit de Lancastre, quand tout à coup, cernés par une immense accumulation de glace en dérive, nous nous vimes condamnés à passer l'hiver au milieu du plus vaste champ de glaces flottantes dont j'aie entendu parler dans ma carrière de marin. Incapables de gagner un rivage quelconque ou d'établir un observatoire fixe sur la surface instable de l'immense radeau qui nous entraînait, nous fûmes réduits à l'étude des vents et des courants dont nous étions les jouets. Contrairement à une théorie récente (celle du lieutenant Maury), nous reconnûmes que l'influence atmosphérique était plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, et nous ne pûmes saisir le moindre indice du contre-courant sousmarin qui devrait porter au nord. Au contraire, de hautes montagnes de glace qui, suivant cette théorie, auraient dû marcher en sens inverse du Fox^ dérivèrent, en lui tenant une compagnie plus fidèle que rassurante, depuis le Ib' 30' jusqu'au cercle arctique.

Pendant l'hiver, les forces élastiques des couches marines ouvrirent souvent de longues crevasses ou chenaux dans la voûte solidifiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace se produisaient si violemment, que parfois de longues files de glaçons étaient projetées, comme par l'effet d'une mine, à plusieurs pieds en l'air, et formaient de véritables chaussées de chaque côté des crevasses d'où elles étaient sorties. Heureusement pour le Fox, il ne se trouva jamais dans l'axe même d'un de ces soulèvements, bien que quelques-uns d'entre eux eussent lieu k une cinquantaine de mètres de nous, tout au plus. Pendant notre hivernage, nous nous procurâmes, dans ces sortes de canaux d'eau ouverte, environ 70 phoques, qui nous fournirent de la nourriture pour nos chiens et de l'huile pour nos lampes.

La .poursuite de ces amphibies et quelques rencontres avec des ours blancs, rencontres où nous ne fûmes pas toujours assaillants, furent les intermèdes les plus actifs de notre captivité ; de même que les clairs de lune, les aurores boréales, la disparition du soleil le 5 novembre et son retour le ^5 janvier, formèrent les scènes les plus intéressantes de nos spectacles....

Nous ne retrouvâmes notre liberté que le 25 avril seulement, par 63» 30' de latitude, et au milieu de circonstances dont tous les hommes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête s'éleva au sud-est . l'océan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa voûte flottante, et, lançant dans un chaotique désordre les masses désagrégées du champ de glace, menaça vingt fois de broyer le Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de notre salut qu'à la Providence d'abord, puis à la supériorité de notre machine motrice et de la forme de notre étrave, taillée en coin. »

Cap. Mac-Clintock, The voyage of the Fox, etc.

Cet épisode du voyage du Fox est un incident très-commun dans la navigation de ces mers, comme le prouvent les exemples suivants :

I. c .... Le 1" septembre 18^9, les vaiseaux V Entreprise et Plnvestigator (envoyés à la recherche de l'exp édition de Franklin) luttaient vainement contre les glaces du détroit de Barrow, qui leur interdisaient les abords de l'île Melville , lorsqu'une forte brise, s'élevant tout à coup, poussa sur nous la banquise et la souda autour de nos navires, dont les coques furent mises à une rude épreuve par la plus épouvantable pression. Du haut des mâts on n'apercevait qu'une seule nappe continue de glaces agglutinées, et les montagnes flottantes qui s'y étaient superposées formaient autour de nous une véritable chaîne.

« Nous fûmes alors pleinement convaincus que les navires étaient arrêtes pour tout l'hiver, et quelque affreuse que fût cette perspective, elle était de beaucoup préférable à celle d'être entraîoés le long de la côte ouest de la baie de Baffîn; car les montagnes de glaces échouées sont en si grand nombre sur les bancs qui s'étendent le long de cette côte, qu'il doit être presque impossible à des navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction complète.

< Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vîmes toute la niasse de glace dériver vers l'est avec une vitesse de huit à dix milles par jour. Tout effort de notre part était devenu totalement inutile, car aucune puissance humaine n'aurait pu faire dévier les navires d'un seul pouce; ils étaient ainsi complètement soustraits à notre action, et fixés au milieu d'un champ de glace de plus de cinquante milles de circonférence, ils étaient entraînés le long de la c^te sud du détroit de Lancastre.

« Après avoir dépassé l'entrée de ce détroit, la glace nous emporta au midi, le long de la côte occidentale de la baie de Baffin.

jusque par le travers de la baie de Pond, au sud de laquelle étaient amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de manière à nous barrer le passage, et nous offrant la triste perspective de voir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, ad moment où nous nous y attendions le moins, nous fûmes dégagés presque miraculeusement. L'immense champ de f;laco qui nous enveloppait se rompit en mille pièces, comme par l'effet d'un pouvoir inconnu. « L'espérance était revenue dans nos cœurs; tout le monde travailla avec énergie, et des remorques furent établies de chaque côté des navires pour leur faire dépasser les grosses masses de glaces. L' Investigator atteignit un espace libre dans la soirée du 2k, et le lendemain l'Entreprise le rallia. Il est impossible de se faire une idée de la sensation que nous éprouvâmes en nous voyant encore une fois libres; plus d'un cœur reconnaissant adressa ses actions de grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue. »

(Sir James Ross. — Rapport à Vamirauté sur les opérations des navires l'Entreprise et l'Investigator, pendant les années 1848 à 1850.)

IL A la fin de septembre 1850, les deux navires américains de Vexpédition Grinneîl, sous le commandement du capitaine de Haven, recherchaient les traces de Franklin dans le canal de Wellington. Ils y devinrent les jouets des glaçons, des vents et des courants. Enveloppés sous le 7'»'* 25" de latitude par une banquise qui dérivait vers le sud, ils furent ramenés avec une force irrésistible dans le Lancaster-Sound, au milieu de chocs et de secousses d'une telle violence qu'ils ne pouvaient garder ni feu ni lumières à bord, où tout ne tarda pas à geler sous une température de 18" au-dessous de zéro. Durant l'hiver entier, il leur fut impossible de se délivrer de l'étreinte de la glace, dont les convulsions sous-marines les portaient quelquefois sur les flancs et même sur les sommets de ses aspérités extérieures. Pendant tout ce temps les équipages se tinrent constamment prêts pour l'abandon des navires, et pendant trois semaines n'ôtèrent pas leurs habits. Ce ne fut. que le LO juillet 1851, après dix mois de cet emprisonnement jusqu'alors sans exemple, et une dérive non moins extraordinaire de près de quatre cents lieues , que le capitaine de Haven parvint à dégager ses vaisseaux , vers le milieu de la mer de Baffin!

III. Dans le courant de l'été 1867, on a vu rentrer au port de Hull un baleinier que l'on croyait perdu depuis plus d'une année. Il avait passé tout ce temps emprisonné dans le pack de la baie de Baffin, avec lequel il avait dérivé depuis les eaux du nord, jusque par le travers du cap Farewell. En proie pendant ce temps à la famine et au scorbut, il avait perdu plus de la moitié de son équipage.

(Ferd. de L.)

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