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primes notre traîneau. Nous avancions diffcilement, rencontrant à chaque instant, sur l'immense plateau de glace où nous étions, des cours d’eau qu’il fallait passer à gué, nous arrêtant la nuit sous des tertres de neige qui surplombaient les rochers; nous fûmes une fois surpris par la marée et obligés de passer une partie de la nuit debout, soutenant, pour les empêcher de se mouiller, les peaux de buffle qui nous servaient de lit. Le côté comique de notre situation nous aida beaucoup à en supporter l'ennui; imaginez huit cariatides américaines, dans l’eau jusqu’au genoux, élevant en l’air ceux de leurs dieux domestiques qui craignent l’humide élément.
Dan: notre voyage nous traversaämes un glacier très-étenau. J’eus plusieurs fois l’occasion de mesurer l'élévation des côtes, dont la hauteur moyenne est de mille trois cents pieds (395 mètres). Le 5 septembre, nous fûmes arrêtés par la plus grande rivière peut-être du Groënland nord. Ce cours d’eau impétueux, couvert d’écume, bondissait sur son fond de roche comme un vrai torrent. Il peut avoir trois quarts de mille (1200 mètres) de large; la marée y remonte à trois milles envi ron (5000 mètres). Je baptisai cette rivière du nom de Mary-Munturn, d’après une sœur de M. Grinnell. La flore de ses rives était remarquable pour ce pays; au milieu des mousses et des graminées
étincelaient la corolle pourpre des lychnis et les blancs pétales des monties ; j'y rencontrai même un solitaire hesperis, la giroflée de muraille de ces régions arctiques.
Nous passèmes la rivière à gué, le 6, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture; à sept milles de là, nos observations avec le théodolite nous donnèrent latituc.» 7852’; l'inclinaison de la boussole marquait 84°49'; notre longitude était 78°41' ouest.
Nos provisions s’épuisaient. Ne pouvant songer à aller plus loin, je cherchai un point élevé pour faire une dernière reconnaissance, Je n'oublierai jamais l’aspect désolé qui s'ofirit à mes regards quand après une fatigante journée de marche je me trouvai à une hauteur de onze cents pieds. Ma vue atteignait par de là le 80° latitude; à ma gauche, la côte ouest du détroit se perdait à l’horizon ; à ma droite, des terrains primaires s’étendaient en ondulant jusqu’à une masse de couleur profonde et sombre, que je reconnus plus tard comme appartenant au grand glacier Humboldt; au delà se déployaient ces terres qui portent maintenant le nom de Washington; leur promontoire le plus avancé, le cap Jackson, formait un angle de 14° avec le cap J. Barrow, situé sur la côte opposée. Toute cette ligne de côtes formait comme un cirque gigantesque encadrant un océan
glacé. À mes pieds, une plaine immense, où les ,9
nummocks' se dressaient comme les retranche- Ni à : ments d’une cité assiégée, où çà et là d'abruptes
(ER montagnes de glace surgissaient semblables à
! 1 } d'inébranlatles forteresses, tandis qu'au loin, # 1h jusqu'aux limites les plus reculées de l'horizon
I) Ë un entassement d’icebergs accumulés les uns sir
El ! les autres formait un infranchissable rempart,
| Nous revinmes sur nos pas; nos compagnons
LE nous attendaient avec anxiété ; je leur expliquai
| comment, n'ayant pas trouvé de baie aussi favorable pour l’hivernage que celle où nous étions, j'étais décidé à y rester. Je fis placer l’Advance
entre de petites îles qui le mettaient à l'abri de la | dérive des glaces. C’est ainsi que notre petit brick, avec huit brasses d’eau sous sa quille, fut pris par l'hiver dans ce havre de Rensselaer, que nous ne devions plus quitter ensemble ! long repos pour notre bon et agile navire; les mêmes glaces l'y étreignent encore !
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Î t 4 Premier hivernage. — Occupation, — Le scorbut. l La mort. | ] Et L Nous étions à peine installés que la diminution d £ rapide de la lumière nous avertit que l’hivernage le n 1, Rangées de glaçons superposés par suite des collisions des C( champs de glace + b
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avait commencé. Novs vimes d’abord le jour s'éteindre dans les bas-fonds et dans le lit des ravins; puis les ombres monter graduellement le long des flancs des montagnes, et finir par s’étendre sur la cime blanche des glaciers. Dès le 7 novembre tout était ténèbres autour de nous. Le soleil s'était couché pour cent quarante jours, et nos lampes ne cessèrent de brüler dans l’entrepont. Les étoiles de sixième grandeur étaient, visibles en plein midi. Bien qu'aucun Européen n'eût encore hiverné à une si haute latitude, excepté toutefois au Spitzberg, archipel que les dernières effluves du Gulfstream douent d’un climat relativement ‘lus doux, l'hiver de 1853-54 se passa pour nous comme tant d'autres s'étaient écoulés pour nos prédécesseurs dans les régions polaires. Voici quel était assez uniformément l'emploi de nos journées.
A six heures du matin on appelle M° Gary qui se lève ainsi que les hommes de service. On nettoie le pont, on ouvre le trou à glace, on examine les filets où la viande est à rafraîchir, on range tout à bord. A sept heures, tout le monde est debout, la toilette se fait sur le pont, on ouvre les portes pour ventiler nos appartements, puis nous descendons déjeuner. Nous avons peu de combustible, aussi fait-on la cuisine dans la cabine. Nous avons tous le même déjeuner : du pore,
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des pommes cuites, gelées et dures comme du sucre candi, du thé, du café, avec une tranche délicate de pommes de terre crues. Après déjeuner les fumeurs prennent leur pipe jusqu'à neuf heures ; alors les oisifs de flâner, les travailleurs de se mettre au travail ; Ohlsen à son banc, Brooks à ses « préparations » de toile; M° Gary fait le tailleur, Whippe se transforme en cordonnier et Bonsall en chaudronnier, Baker prépare des peaux d'oiseaux, le reste vaque à la besogne. Voyez notre cabinet de travail : une table, une lampe qui, alimentée par du saindoux salé, donne une lueur fumeuse tout en répandant des vapeurs de chlore; trois tabourets; trois hommes au visage de cire, assis leurs jambes repliées sous eux, car le pont est trop froid aux pieds; chacun à son travail : Kane écrit, dessine, trace des cartes; Hayes copie des livres de loch et des observations météorologiques ; Sontag rédige le journal de quelque expédition dans les environs. À midi, tournée d’inspection et ordres pour l'emploi de la journée; vient ensuite l'entrainement des chiens esquimaux:
c'est ma spécialité, exercice très-agréable pour mes genoux qui craquent à chaque pas, et pour mes épaules endolories de rhumatismes qui enregistrent chaque coup de fouet que je donne. C’est ainsi qu’on gagne le diner, nouvelle occasion de se réunir; mais à ce repas point de thé, point. de
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Kane et ses compagnons dans leur cabine d'hiver, rs,
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café; des choux confits et des pêches sèches les remplacent fort agréablement.
À dîner comme à déjeuner apparaît notre hygiénique pomme de terre crue; comme toutes les médecines, ce mets n'est pas aussi appétissant qu'on pourrait le désirer. Je la ràpe bien soigneusement, je n'en prends que les parties les plus saines, j'y mets de l'huile en quantité, et pourtant malgré l'art que je déploie, il me faut toute mon éloquence pour persuader à mon monde de fermer les yeux et d’avaler mon ragoùt. Deux de mes convives sont complétement récalcitrants; j'ai beou leur dire que les Silésiens mangent les feuilles des pommes de terre en guise d’épinards, que les baleiniers se grisent avec la mélasse qui sert à conserver les grosses pommes de terre des Açores; j'ai beau montrer à celui-ci ses gencives, hier molles et enflammées, aujourd'hui fraiches et fermes, grâce à un cataplasme de pommes de terre, rien n’y fait : ils repoussent avec opiniâtreté mon admirable mélange.
Qui flânant ou dormant, qui travaillant ou s’'amusant, nous atteignons six heures, le moment du souper, répétition aflfaiblie du déjeuner et du diner. Les officiers m'apportent leurs rapports; après les avoir lus, je les signe, puis je parcours mon journal, qui, à chaque page, me montre combien nous nous affaiblissons de jour en jour. Quel
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quefois, pour passer la soirée, on joue aux cartes ou aux échecs, ou bien on lit des revues.
Au premier abord cette vie parait assez facile; mais il faut voir le revers de la médaille. Nous avons peu de combustible, nous ne pouvons brûler que trois seaux de charbon par jour. La température extérieure est en moyenne — 40°; dans la cabine où j'écris elle est de + 7° 78. Notre porter de Londres et du vieux sherry que nous avons pour les cas extrêmes, gèlent dans les coffres de l’entrepont ; à nos carlingues pendent des glaçons qui nous servent à faire de l’eau douce. Nous ne pouvons brüler que du saindoux salé dans nos lampes; nous n’avons plus d’huile, nous travaillons à la lueur de mauvaises veilleuses de notre fabrication. Nous n'avons pas une livre de viande fraîche, et il ne nous reste qu'un seul baril de pommes de terre.
A l'exception de Petersen et de Morton, nous avons tous le scorbut ; et quand je considère les päles visages et les yeux hagards de mes compagnons, je me dis que nous luttons à désavantage dans ce combat de la vie, et qu’un jour polaire et une nuit polaire fatiguent et vieillissent plus un homme qu'une année passée n'importe où dans ce monde dévorant.
Depuis janvier nous travaillons à nos tonneaux ct faisons tous nos préparatifs pour la coniinua-
tion de notre voyage. La mort des chiens, les difficultés qu'offre la glace, le froid rigoureux m'ont obligé de modifier tout notre équipement. Nous avons complétement abandonné les vêtements en caoutchouc; fabrication de souliers en toile à voile et de bas en fourrure, travaux de couture et de charpente, tout est en pleine activité. La cabine, la seule pièce chauflée, sert tout à la fois de cuisine, de salon et d'atelier. Les caisses de pemmican sont à dégeler sur les coffres de la cabine ; les vêtements de peau de buffle sèchent près du poêle; tous les objets de campement sont empilés dans un des coins; notre cuisinier français, toujours désolé, persiste à accaparer le poêle pour y
loger ses casseroles maintenant sans emploi.
Tel fut notre premier hiver arctique.
… Le 7 avril, au matin, je fus réveillé de bonne heure par un bruit qui s’échappait de la poitrine de Baker : — un des plus effrayants et des plus mauvais présages que puisse entendre l'oreille d'un médecin. L'ange de la mort, ce noir visiteur dont l'ombre planait sur nous tous, avait saisi notre pauvre compagnon. Les symptômes de sa maladie s’aggravèrent rapidement : il mourut le lendemain. Le jour suivant nous le mimes au cercueil, et, formant un cortége aussi triste que sympathique, nous le porlâmes sur la glace brisée et
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le long des pentes escarpées qui menaient à notre observatoire. Là nous déposâmes le corps sur les piédestaux qui servaient de supports à nos instruments et à notre théodolite. Nous lümes les prières pour les morts, en jetant sûr lui de la neige en poussière, et nous récitâmes en commun la prière que Jésus apprit à ses disciples sur la montagne; puis rejetant de la glace sur l'ouverture que nous avions creusée pour placer le cercueil, nous laissämes le pauvre Baker dans son étroite demeure.
Le matin même, comme nous veillions auprès de son lit de mort, un homme de quart qui avait été couper de la glace pour la faire fondre, vint en toute hâte à la cabine pour nous annoncer « que des hommes débarquaient.» Je sortis, suivi de tous ceux qui purent monter sur le pont, et nous vimes sur les flancs de notre havre rocheux, et émergeant de l'obscurité des pentes sauvages et étranges de la falaise neigeuse, ce qui nous sembla évidemment des hommes.
Les Esquimaux. — Visites reçues et rendues.
En nous apercevant réunis sur le pont, ils se dressèrent sur les fragments de glace les plus hauts, se tenant debout séparément et assez semblables à des figurants d’un tableau d'opéra. Puis
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se plaçant presque en un demi-cercle, ils criérent comme s'ils avaient voulu attirer notre attention, ou seulement peut-être pour manifester leur surprise; mais je ne pus rien saisir de leurs cris que « Hoah, ha, hal»et« Ka, küaäh! Ka, käah ! répété plusieurs fois.
Il faisait déjà assez jour pour que je pusse voir qu'ils ne brandissaient aucune arme, mais qu'ils
agitaient violemment leur tête et leurs bras. Une attention plus grande nous montra aussi que leur nombre r'était pas aussi grand ni leur taille aussi patagonienne que notre imagination et les ténèbres nous les avaient d’abord montrés.
C'étaient des Esquimaux venant de la baie de Hartstène pour visiter les étrangers dont plusieurs indices leur avaient révélé la présence dans leur voisinage.
…. Étah, leur séjour habituel, et qui de nos jours est sans doute l'habitation humaine la plus rapprochée du pôle, est placée dans la courbure nord-est de Hartstène-Bay, regardant le sud et l’ouest. Lorsque vous jetez les yeux depuis la pointe sud de Littleton-Island jusqu'à la mer, les glaces brisées s'abaissent en une plaine qu'on peut traverser, et le rivage prend un aspect d’une rudesse singulière. Une série de cratères volcaniques se dressent dans de grandes et montagneuses proportions au-dessus des roches grises
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