‹ La mer polaire [microforme]Chapitre 5 sur 70 · RIRES EL · texte numérisé non relu

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sible à des navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction complète.

« Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vimes toute la masse de glace dériver vers l’est avec une vitesse de huit à dix miiles par jour. Tout effort de notre part était devenu

Vaisseau pris et entraîné par les glaces.

totalement inutile, car aucune puissance humaine n'aurait pu faire dévier les navires d’un seul pouce ; ils étaient ainsi complétement soustraits à notre action, et, fixés au milieu d'un champ de glace de plus de cinquante milles de circonférence, ils étaient entraînés le long de la côte sud du détroit de Lancastre.

« Après avoir dépassé l'entrée de ce détroit, la glace nous emporta au midi, le long de la côte occidentale de la baie de Baffin, jusque par le travers de la baie de Pond, au sud de laquelle étaient amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de manière à nous barrer le passage, et nous offrant la triste perspective de voir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, au moment où nous nous y attendions le moins, nous fûmes dégagés presque miraculeusement. L’immense champ de glace qui nous enveloppait se rompit en mille pièces, comme par l'effet d’un pouvoir inconnu.

« L’espérance était revenue dans nos cœurs ; tout le monde travailla avec éuergie, et des remorques furent établies de chaque côté des navires pour leur faire dépasser les grosses masses de glaces, L’Investigatcr atteignit un espace libre dans la soirée du 24, et le lendemain l’Entrcprise le rallia. Il est impossible de se faire une idée de la sensationi que ous éprouvàämes en nous voyant encore une fic libres; plus d’un cœur reconnaissant adressa ses actions de grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue.

« Les approches de l’hiver nous avaient alors ermé tous les ports à notre portée, et il nous était impossible de pénétrer dans l’ouest à tra- {vers la banquise dont nous venions de nous déga-

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ver; je signalai donc à l’Investigator mon intention de retourner en Angleterre. »

Anxiété générale.

A la réception des dépêches que nous venons de traduire, une anxiété pareille à celle qui avait ému la France au temps de la disparition de Lapeyrouse s’empara de l'Angleterre et concentra sur Franklin et sur ses compagnons les vœux du monde civilisé.

Ce que leur destinée inconnue souleva d’hypothèses, de plans sauveurs, d'opinions diverses et contradictoires, formerait de nombreux volumes ; ce que le seul but de leur salut, la seule recherche de leur sort ont lancé sur les flots arctiques de vaisseaux et de marins, dépasse certainement, il faut le dire à l’honneur de la civilisation, tout ce que la plus riche proie réunit jamais d'ardents corsaires sur un point donné de l'Océan.

De 1850 à 1854, le gouvernement anglais ne cessa d'entretenir au moins quatre vaisseaux dans les eaux du détroit de Behring, et jusqu’à six dans celles du Lancaster-Sound.

Il promit une prime de 500000 francs à toute expédition ou à toute personne qui découvrirait les équipages de 'Érèbe et de La Terreur, et leur

porterait un secours effectif ; une prime de 250 000 francs à toute expédition ou à toute personne qui ferait la même chose pour une partie des mêmes équipages, ou à laquelle on devrait les moyens de le faire ; pareille prime enfin à toute expédition ou à toute personne qui, par son courage ou ses efforts, procurerait des renseignements certains sur le sort de l’expédition.

Le gouvernement des États-Unis s’unit noblement aux recherches de la mère patrie.

Les efforis privés ne restèrent pas en arrière des cfforts publics.

Le vieux sir John Ross, aidé dans son entreprise par la Compagnie de la baie d'Hudson et oubliant ses années et ses fatigues, ne craignit pas, monté sur son yacht le Félix, de braver de nouveau les mers du pôle à la recherche de son illustre émule. :

M. Grinnel, de New-York, arma dans le même objet deux navires.

Dans ce concours de dévouements, l'Europe vit sans surprise, mais non sans attendrissement, figurer la seconde femme du célèbre voyageur, lady Franklin, équipant à ses frais des vaisseaux, nro: diguant l'or à toutes les tentatives, et les soutenant de son pieux espoir.

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Croisière de 1850-1851,

A aucune autre époque peut-être, il ne fut donné à l'Angleterre de réunir sur un même théâtre nautique un ensemble de talents, de courages ei d'abnégations pareil à celui qu’a déployé, quatre années durant, l'état-major de cette croisière de l'humanité et de la science. L'une et l’autre ont eu à gémir sans doute de ce qu’elle n’a pas atteint le but principal, mais les noms des braves chefs qui l'ont dirigée, et celui du jeune Français Bellot, qui a succombé glorieusement au milieu d'eux, resteront unis désormais à la mémoire de Franklin, comme ceux des d’'Entrecasteaux et des Rosel à celle de notre Lapeyrouse.

S'ils n'ont pu parvenir à retrouver sur les plages désertes, sur les glaces flottantes du bassin polaire, quelques débris vivants de l'expédition de Franklin, du moins ont-ils fait faire de grands pas à la géographie dans la partie du globe qui semblait la défier le plus puissamment.

Dans l’hiver de 1850 à 1851, le détroit de Barrow abrita plus d'embarcations européennes qu’il n'avait vu probablement de k.yaks d'Esquimaux réunis depuis sa création, Deux vaisseaux à voiles et deux steamers aux ordres du capitaine Austin hivernèrent à l'extrémité sud-ouest de la terre de

Cornwallis. À quelques milles de là, dans un port du détroit de Wellington, les capitaines Penny et Stewart, officiers expérimentés de la marine marchande, avaient pris leurs quartiers d’hiver avec deux baleiniers affrétés spécialement pour l’exploration de ces parages, et dans leur voisinage immédiat se trouvaient, outre le yacht du vieux amiral sir John Ross, deux bâtiments américains commandés par les capitaines de Haven et Grifü::. et que les États-Unis avaient envoyés vrendre part à ce grand concours. Enfin le brick le Prince- Albert, équipé aux frais de lady Franklin, devait prendre avant l'hiver la route de la passe du Régent.

Rapport du chef d'escadre Austin,

« Avant notre arrivée, dit le capitaine Austin, le capitaine Penny avait découvert sur l’île Beechey, à l’entrée du canal de Wellington, trois tombeaux de marins européens et d’autres vestiges qui, dès que je pus les examiner, me convainquirent que la baie creusée entre le cup Riley et l’île Beechey avait été le lieu d’hivernage de l’expédition de sir John Franklin, pendant l'hiver de 1845 à 1846. Il m'est impossible de déterminer, d’après ces seuls indices, les causes et l’époque de son depart; mais malheureusement, parmi lesobjeis laissés en

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ce lieu par nos compatriotes, on a découvert un nombre immense (un millier peut-être) de ces caisses de plomb qui contiennent les viandes préparées pour les voyages de long cours. Or, ouvertes et empilées dans un ordre régulier, elles semblent n'avoir été abandonnées qu'à la suite d'une inspection, et cet abandon ne pouvant provenir que de la mauvaise qualité ou de la fermentation putride de leur contenu, peut faire naître les plus vives appréhensions au sujet des ressources alimentaires restées à l'expédition perdue.

« Au commencement de l’année, le capitaine Penny étant venu me voir, porté sur un traîneau tiré par des chiens, nous arrêtâmes ensemble nos opérations pour le printemps suivant. Il se chargea de la reconnaissance du canal de Wellington. is me réservai celle des pourtours du bassin de lville,

« Toutes les ressources de l'imagination et de l'expérience furent mises en œuvre pour alléger, en faveur de l'esprit et du corps de nos gens, les longues et lourdes journées del’hiver. A cette fin, on eut recours à des exercices en plein air, à des leçons, à des jeux, à des visites entre les navires “€ ja station, ce qui, grâce à une parfaite harmomonie et à une cordiale entente, nous fit suppor ter gais et bien portants, sous l’œil de la Provi.

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dence, la monotonie etles privations inséparables d'un hiver arctique.

« Le 5 avril, la température commençant à s’élever, j'arrêtai le départ des détachements et fis mettre la main aux derniers préparatifs.

« Le 12 fut un jour sans antécédent dans ces régions. Quatorze traîneaux, conduits par cent quatre . 1mes et approvisionnés pour quarante ou quaruute-deux jours, à raison de deux cent cinq livres par homme, furent réunis au large du cap nord-ouest de l’île Griffith. Les chefs de chaque division avaient arboré sur leurs traîneaux les pavillons et les devises qu’ils avaient adoptés. »

Le capilaine Austin a étalé, avec un juste or: gueil, sous les yeux de l’amirauté, les couleurs et les légendes de ses lieutenants. Les rappeler ici, c'est moins flatter la vanité héraldique de ces futurs baronnets de l'aristocratique Angleterre ‘ que peindre l'esprit chevaleresque qui les animait en ce moment solennel.

Le: devises choisies par le capitaine Ommaney étaient :

Seigneur, dirige nous!

Respice finem !

1. Tous les chefs des expéditions arctiquss, |: 1818 à l’époque actuelle, ont été successivement anoblis.

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Par lc licutenant Osborne :

Nil desperandum ; Rien au hasard, rien pour lerxin,

Par M, Frédéric Krabbé :

Pour un et pour tous.

Par le lieutenant Aïdrich :

Inébranlable et fidèle Confiance en Dicu.

Par le lieutenant Mac Clintock :

Foi et résolution.

Usque ad finem perseverare,

Par M. Breadford :

Saint C:°;ge et l'Angleterre Prospice, respice.

Par M. Mac Dungail : Notre espoir est en Dicu.

Par M. Robert Allen :

Le cœur ne peut faillir pour autrui.

€... Après avoir passé, ajoute le capitaine

Austin, une inspection minutieuse de tous ces apprêts, et y avoir puisé la plus grande confiance et l'espoir du succès, je fis dresser des tentes sur la glace, et un banquet fraternel nous réunit tous. Puis chacun se retira pour passer Îe jour suivant,

qui était un dimanche, dans la méditation et la prière.

« Le 15 au soir, le vent, qui depuis deux jours avait tourné à la tempête, s'étant apaisé, et la température étant à — 7° centigrades, tout notre

Départ des traineaux.

monde se dirigea vers lestraîneaux. Lorsque nous fûmes tous rassemblés, un moment fut consacré au repos et au recueillement ; puis, après avoir joint tous ensemble nos prières pour obtenir la protection du ciel, les traîneaux s’ébranlèrent pour diverger sur la face glacée de l’abîme, et chaque division s'éloigna avec plus de résolution

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ct d'enthousiasme qu'on “en déploya jamais pour une entreprise dont toutes les phases devaient se composer de travaux pénibles, degrandes fatigues et d'inénarrables privations.

«Il n'était aucun des partants qui ne parût satisfait du rôle qui lui était assigné. Quant à moi, ma position, comme chef responsable du salut de tant d'hommes, et de la conservation de tant de navires, exigeait que je laissasse à ceux qui m'entouraient l’honneur de ces expéditions de recherches et de découvertes. Leur âge, leur ardeur, leurs talents, leur expérience les rendaient aussi dignes de cette mission que capables de la bien remplir. J'en avais la conviction; et cependant, je dois l’avouêr, si toutefois un sentiment pareil doit exister quand le devoir parle, ce ne fut pas sans quelque peine que je sacrifiai l'ambition bien légitime de prendre une part active et personnelle à ce grand acte d'humanité.

« …. Tous ces détachements revinrent de la fin de mai au commencement de juillet. Leurs excursions avaient été de quarante à soixante jours, et même de quatre-vingts pour celui qui s’étaitrendu à l’île Melville. Pendant la plus grande partie de ce temps, ils avaient bivaqué sous la tente avec une tempéraliure qui descendit souvent au delà de 38° centigrades au-dessous du point de congélation.

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« Le nombre des accidents résultant d’un froid aussi rigoureux fut considérable ; mais un seul eut une suite funeste. Georges Malcolm, commandant du traineau l’Excellent, frappé par la gelée étant à son poste, mourut, comme un soldat, au champ d'honneur. »

Rapports particuliers des chefs de détachements.

À défaut de renseignements sur les navires perdus, la géographie dut à ces excursions d’importantes acquisitions. Les intrépides éclaireurs ne parcoururent pas moins de douze cents milles sur les pourtours du bassin de Melville, dont huit cents au moins sont de véritables découvertes. Au sud et au sud-ouest du cap Walker, la division du capitaine Ommaney délimita les rivages d’une grande terre parallèle au North-Somerset, et cou rant par conséquent dans la direction de la terre de Victoria. Entre l’ouest et le nord, les détachements du lieutenant Mac Clintock reconnurent le littoral et les bras de mer de l'archipel de Parry, et le brave lieutenant poussa de sa personne jusqu'au delà du cap Dundas, point extrême entrevu par le premier explorateur; mais sur cette longue ligne de côtes il ne trouva pas de traces, même d’'Esquimaux, postérieures au voyage de 1819-20.

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Les intempéries qu’eurent à essuyer les différents détachements dès les débuts de leur voyage furent si rudes, que chacun d'eux dut, avant une quinzaine écoulée, renvoyer aux vaisseaux un traineau chargé d'invalides atteints d’ophthalmie ou gelés dans quelques-uns de leurs membres.

« En se séparant de nous, fait observer en cette occasion le lieutenant Mac Clintock, ces pauvres gens laissaient percer dans leur triste contenance l’amer désappointement qu'ils ressentaient en se voyant incapables d'accomplir jusqu’au bout ja mission qui nous était confiée. »

Le froid était si grand qu'une heure ou deux suffisaient pour geler complétement les bouteilles d'eau que chaque homme portait sous ses vêtements : le rhum se changeait en sorbet et lagraisse de porc prenait la consistance et le cassant de l’albâtre. Il fallait user de grandes précautions pour éviter, lorsqu'on buvait, de laisser une partie de ses lèvres attachée au goulot de la bouleille.

Journal du capitaine Ommaney.

Au début de leur pérégrination, ia situation des voyageurs était tout à la fois si pénible et si étrange qu'ils ne pouvaient retremper leurs forces épuisées dans le sommeil. Un extrait du journal du capi-

taine Ommaney peindra bien mieux que nous ne saurions le faire, leur manière de vivre.

Mercredi 16 avril. — « La violence du vent, des tourbillons de neige nous battant en plein visage, les pentes glacées que nous avons eu à franchir ont rendu très-laborieux le halage de nos traineaux, qui sont fort chargés, — À deux heures du matin la division a campé auprès de quelques monticules de glace. — Vent du sud-sud-est. — Temps couvert et neige. — Après avoir bu du thé nous nous couchons à quatre heures du matin dans nos sacs de campement. — Point de sommeil à cause de la nouveauté de la situation. — Pendant toute la journée, le vent n’a cessé de souffler par rafales avec des tourbillons de neige. — Atrois heures de l'après-midi, j'ai fait éveiller le cuisinier pour qu'il préparât le déjeuner. — Entendu plusieurs fois les craquements des glaces marines. — À cinq heures, lu les prières et déjeuné avec du pemmican froid et du thé. — Reçu les rapports du chirurgien et des officiers. — Toutes les escouades sont eñ bon état, mais personne n’a dormi.

« L'ordre de marche était sur une seule file, chaque traîneau suivant la trace de celui qui le précédait. Deux officiers marchant en avant, à un kilomètre de distance, reconnaissaient et indiquaient ia direction à suivre, et toutes les demi-

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heures on relevait les hommes qui tiraient les traineaux, ainsi que le chef de file qui servait de guide, parce que ses yeux ne pouvaient supporter plus longtemps l'éclat de la surface glacée du sol et de la mer. Grâce à l'emploi que l’on fit de temps en temps des tapis de tente en guise de voiles pour aider à la marche des traîneaux, on réussit à diminuer considérablement le tirage, et deux hommes seulement suffisaient alors à chaque véhicule. Quand la brise était forte on voyaitmême les traîneaux fuir devant le vent, sous leurs voiles déployées, dont la bigarrure rappelait les pavillons des jonques chinoises. »

Dès le huitième jour de marche, la rigueur du froid et la réclusion forcée sous la tente avaient sérieusement affecté la santé des hommes de la division Ommaney. Un jour le thermomètre tomba jusqu’à 40° centigrades au-dessous de glace. Dans ces occasions, des parhélies! se montraient fréquemment, et brillaient d'autant plus que la gelée était plus intense, ce qui faisait dire aux matelots que lorsque ces chiens de soleils apparaissaient, Jack Gelée ne manquait jamais de donner double ration. Alors aussi ces pauvres gens, blottis dans leur tente, s’enveloppaient de leur mieux dans leurs

1. Image du soleil réfléchi dans des molécules gazeuses ou cristallisées de l'atmosphère.

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