I. — Convenances du côté de Dieu. Première conve
cil. III. CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ 5l
nance. — Je la trouve dans la considération du Père. Dieu n'a qu'un Fils par nature; et ce Fils il l'a donné à Marie, quand elle a conçu dans la chair le même Verbe qu'il eng-endre éternellement au sein de la divinité. Mais le Père a d'autres enfants, qu'il engendre selon la grâce et qu'il adopte par charité. N'est-il pas juste qu'après avoir fait participer la très heureuse Vierg-e à sa fécondité naturelle, pour qu'elle soit avec lui mère de son Unique, il achève son ouvrag-e et lui communique la fécondité de son amour, pour qu'elle devienne aussi mère des adoptifs ? D'autant plus juste que, si le Père a ces nouveaux fils suivant la g-râce, c'est à Marie qu'il le doit : car, pour qu'ils naissent de lui, il faut l'incarnation du Verbe, c'est-àdire, en termes équivalents, l'acte par lequel la Vierg-e enfante comme homme celui que le Père eng-endie comme Dieu. C'est l'Apôtre qui le dit : « Dieu a envoyé son Fils, né de la femme, pour que nous reçussions l'adoption des enfants » (i). D'autant plus juste aussi que si Marie, associée à la fécondité de nature du Père, était exclue de la fécondité de g"râce, il y aurait je ne sais quelle anomalie dans la famille de Dieu : des fils ayant un seul et même père, et l'un d'eux seulement, le Premier-né, reposant sur le cœur d'une mère .
Seconde convenance . — Le Verbe de Dieu s'est fait homme pour nous provoquer à l'amour. C'est à cette fm qu'il a voulu devenir comme nous petit enfant, prendre sur lui toutes nos misères, converser familièrement avec nous ; en un mot, être l'un de nous, comme un frère aîné parmi ses frères. Oui ne voit
(i) Galat., IV, 4> 5.
que ce dessein de miséricorde ei d'amour demandait qu'après nous avoir donné son père il nous donnât e ncore sa mère? Ainsi nous apparaît-il vraiment comme un frère ; ainsi notre confiance est-elle relevée ; ainsi pouvons-ilous aller à lui sans crainte, puisque le môme sein maternel qui l'a porté dans sa chair est celui-là même d'où nous sortons suivant l'esprit.
Rappelons-nous aussi que la grâce qui nous fait enfants de Dieu, et frères de Jésus-Christ, nous incorpore mystiquement au même Sauveur. Par elle, nous sommes ses membres, et comme des parties de luimême. Jésus-Christ veut nous comprendre dans l'intégrité de sa personne ; tellement que tout fidèle soit non seulement au Christ, mais le Christ.
Ailleurs, j'ai développé longuement cette idée si belle et si fondamentale dans le dogme catholique (i). Les Apôtres, les évangélistes, les pasteurs et les docteurs, les sacrements de l'Eglise ; en un mot, toutes les institutions du Sauveur des hommes n'ont qu'un but : « Travailler à la perfection des saints... à l'édification du corps de Jésus-Christ » (2). Le corps naturel du Christ a dès longtemps son développement complet. Pour lui, plus de changement, plus de croissance, plus de perfectionnement possible, depuis qu'il est sorti vivant et glorieux du tombeau. Mais cet autre corps que le Fils unique se façonne dans le sein de l'Église; ce corps en vue duquel il a daigné se revêtir du premier, doit être l'œuvre des siècles. Le Christ se forme et croît en nous ; baptisés, c'est-à-dire nés dans le Christ, nous croissons dans le Christ (3), et l'on
(i) La Grâce et la Gloire. L. v, c. 4-
(3) Epil., IV, II, 12.
(3, Gai., m, 27; I Pelr., i, 2.
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peut dire en un sens véritable de la croissance surnaturelle qui s'opère dans l'union des membres avec la tète, qu'elle est comme un accroissement de Dieu, du Dieu incarné, incrementum Dei (i).
Sublime et consolant mystère que saint Aug"ustin exposait avec amour aux fidèles, quand il leur disait : (( Répandons-nous en actions de g-râces : nous sommes devenus non seulement chrétiens, mais le Christ. Comprenez-vous, mes frères, la grâce de Dieu sur vous ? Admirons, tressaillons d'allégresse : nous sommes devenus le Christ. Lui, la tête; nous, les membres ; l'homme total. Lui et nous... La plénitude du Christ c'est donc la tête et les membres. Qu'est-ce que la tête et quels sont les membres? Le Christ et l'Eglise )) (2).
Que suit-il de là? Que la Mère de Jésus-Christ doit être aussi la nôtre. Autrement, Jésus-Christ ne serait pas tout entier le fils de Marie : il le serait pour sa personne physique; il ne le serait pas dans sa personne mystique. Mère de celui qui est la tête, Marie ne serait pas la mère de ses membres. Nouvelle anomalie qui briserait en quelque sorte les divines proportions du mystère. De même donc que le corps mystique du Christ est la plénitude et le complément de son corps naturel (3), ainsi faut-il que la maternité de Marie visà-vis des membres soit le prolongement et la consommation de sa maternité divine. Et voilà pourquoi cette Vierge étant Mère de Dieu doit être en conséquence
(i) Col., II, 19.
(2) S. August. Tract., xxi, in Joan., n. 8. P. L. xxxv, i568. Sicut inillo homiiie quem gessit, ita (Dei Filius)ia nostris mentibus çradus f[uosclam corporeae aetatis exequitur : nascitur, crescit, roboratur. S. Paulin., ep. 23a. P. L.,lxi, 257.
(3) Eph., I, 23.
la Mère des hommes, puisque les hommes sont, de fait ou par destination, le corps du Christ.
Une belle pensée de saint Léon va donner encore plus de relief à cette convenance. C'est dans l'un de ses discours sur la Nativité du Seigneur que nous la prendrons. (( Cette enfance que la majesté du Fils de Dieu n'a pas dédaignée, dit le grand pape, est devenue, grâce au cours des ans, la maturité de l'homme parfait; et le triomphe de la mort et de la résurrection une fois consommé, tousles actes ont cessé qui tenaient à la bassesse dont le Christ s'était revêtu pour nous. Cependant la fête d'aujourd'hui renouvelle à nos yeux l'origine de Jésus, né de la Vierge Marie; et voilà qu'en honorant la naissance de notre Sauveur nous célébrons du même coup notre propre principe. Car la génération du Christ est l'origine du peuple chrétien, et la naissance du Chef est la naissance da corps (i). Les fils de l'Eglise, il est vrai, appelés chacun dans leur ordre, se distinguent dans la succession des temps ; toutefois, quelle que soit leur multitude, ces croyants, nés dans les eaux du baptême, furent engendrés avec le Christ, comme ils ont été crucifiés avec lui dans sa passion, vivifiés avec lui dans sa résurrection, placés à la droite du Père avec lui dans sa glorieuse ascension » (2). Si cette doctrine est vraie, comme on n'en peut pas douter; si les chrétiens sont nés en principe, in>/Mé'//emp/«^, pour employer une expression de la théologie, quand la bienheureuse Vierge donna le jour au Verbe incarné leur chef, comment ne devrait-elle pas être aussi leur mère?
(i) Generatio enim Christi est origo populi christiani, etnatalis capitis est natalis corporis.
(3) S. Léo M., Serm. 26, inNativ. Dom. 6, c. 2. P. L., uv, 2i3.