CH. III. — CONVENANCES DE CETTE MATERNITÉ
Ne voyez-vous pas enfin qu'il y aurait une lacune inexplicable dans les biens que nous avons reçus de Jésus-Christ, s'il ne nous avait lég-ué sa mère pour qu'elle fût [aussi la nôtre? Considérons, en effet, avec quelle inexprimable largesse il s'est appliqué à nous faire part de tout ce qu'il possède. Son Père, il a voulu nous le donner pour père : car, après lui, nous pouvons dire en toute vérité : Notre père qui êtes aux cieux. Il a un corps, et ce corps est vraiment nôtre : nôtre, parce qu'il Fa sacrifié pour nous sur le Calvaire; nôtre, parce qu'il nous le sert à manger dans l'Eucharistie, 'pour que nous soyons un avec lui; nôtre, parce qu'il est la tête dont nous sommes les membres. Et son divin Esprit, Esprit qui est la vérité et l'amour, est-ce qu'il ne nous le donne pas pour le posséder au-dedans de nous, comme notre hôte, notre docteur, notre moteur?
Ses mystères il les a faits nôtres. S'il est ressuscité d'entre les morts ; s'il est monté au ciel ; s'il a remporté la victoire sur l'enfer et siège éternellement sur le trône de sa gloire, il nous appelle au partage de ces divines prérogatives (i). Rien de plus intime à l'homme que son sang, sa vie et son cœur. Jésus-Christ nous a donné son sang, puisqu'il l'a répandu tout entier pour notre rachat. Jésus-Christ nous a donné sa vie. « Je vis, dit l'Apôtre, ou plutôt c'est Jésus-Christ qui vit en moi » (2); et nous pouvons tous aspirer au même bonheur. Jésus-Christ nous a donné son cœur, et ce cœur est vraiment nôtre, notre cœur : car ce qu'il disait jadis à sainte Catherine de Sienne : « Ma
(i) Eph , II, 6; Apoc, m, 12.
(2) Gai. II, 20.
chère fille, je te pris l'autre jour ton cœur; mais voilà que jetedonne en échang^elemien,aveclequeltu vivras désormais », il est prêt à le dire pratiquement à chacun de nous, si nous voulons nous prêter aux invitations de son amour. Quoi plus? Les hommes, ses frères, il veut qu'ils soient aussi nos frères. Son nom, qui est au-dessus de tout nom, il le partage avec ses élus (i), et pour que rien ne manque à la communication de ses biens, il nous fait ses cohéritiers pour l'éternité, « haeredes quidem Dei, cohaeredes autem Christi ;> (2).
Supposez que sa mère n'entre pas dans cette universelle et si raag-nifique donation, nous aurions quelque droit de l'arrêter, quand il va prononcer son consummatiim est, au Calvaire. Non, Seigneur, tout n'est pas consommé. Voyez au pied de votre croix cette mère en pleurs qui est la vôtre. Vous l'avez oubliée dans votre testament, c'est de tous vos biens le seul qui ne nous soit pas légué. Oui, il y aurait là une omission dont rien ne peut rendre compte. On ne saurait invoquer ni l'oubli, puisque rien n'échappe à la science du Christ; ni la condition de Marie s'opposant à ce qu'elle fût ainsi donnée, puisque Jean, au pied de la croix, l'a reçue de Jésus en qualité de mère. Donc une conclusion s'impose : Jésus-Christ, qui voulait si manifestement nous admettre à la participation de tous ses biens, a dû faire de nous les fils d'adoption de la Vierge, et faire de la Vierge la mère de ses enfants adoptifs.
Ainsi, le divin Sauveur pourra nous dire, toute
(i) Apoc, XIV, I ; xxii, (aj Kom., VIII, 17.
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proportion gardée, les paroles qu'il adressait à son Père : « Tout ce qui est à moi est à vous et tout ce qui est à vous est à moi » (i). Tout ce qui est à moi est à vous : Vous venez de l'entendre, je n'ai rien ni en moi, ni hors de moi que je n'aie fait votre. Et tout ce qui est à vous est à moi, puisque je me suis revêtu de votre nature, de vos facultés, de vos misères; et, dans un certain sens, de vos péchés même pour les expier. Troisième convenance fondée sur le rôle du Saint- Esprit. — La foi nous lemontre produisant avec Marie et en Marie le Dieu fait homme. « L'Esprit Saint surviendra en vous... et c'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera nommé le Fils de Dieu » (2). Or, le même Esprit donne à Dieu d'antres enfants; ceux qui, suivant la parole du Seigneur, renaissent de l'eau et du Saint-Esprit; et cette génération des fils adoptifs du Père est à l'image de la génération temporelle du Fils par nature. C'est la doctrine des Pères, et plus d'une fois déjà nous avons eu l'occasion de le constater (3). Mieux encore, et nous venons de le voir, la génération des fils adoptifs est le prolongement et le complément de la génération du Verbe fait homme, puisque ces nouveaux enfants appartiennent à la plénitude du Christ. Donc il y a, de ce chef encore, une suprême convenance à ce que Marie concoure avec l'Esprit Saint au mystère de notre renaissance, et qu'elle soit la mère de ceux dont ce divin Esprit est l'auteur. Les dons de Dieu sont sans repentance, à moins que notre infidélité ne l'oblige à nous en dépouiller. Oui dira jamais de Marie qu'elle a
(i) Joan., XVII. 10.
(2) Luc, 1, 35.
(3) Cf. La Grâce et la Gloire. L. vi, c. 3.
mérité de voir l'Esprit de Dieu se retirer d'elle, au point de ne plus l'associer à la production des membres, après l'avoir rendue si divinement féconde dans a production du Chef?
Ainsi, quelque personne de la Trinité que l'on envisag-e, la maternité humaine de Marie, s'il est permis d'employer ce terme, apparaît comme le couronnement oblig-é de sa maternité divine.
II. — La même maternité nous offrira des harmonies et des convenances encore plus saisissantes, envisag"ée du côté des hommes (i).
La g-râce ne détruit point la nature, pas plus que la foi ne contredit la raison, puisque l'une et l'autre coulent de la même source, de Dieu; tout au contraire, elle l'ennoblit et la perfectionne. La grâce fait plus encore : elle prend à la nature ce qu'elle a de noble, de droit, de légitime, pour l'employer à sa fin, qui est la g-loire de Dieu et le salut de l'homme.
C'est chose merveilleuse de voir comment Dieu, voulant tirer l'homme de sa bassesse native et l'élever jusqu'à la participation de lui-même, a fait entrer cette nature dans la réalisation de ses desseins de miséricorde. Donnons-en quelques exemples entre mille. Certes, il pouvait, s'il l'eût voulu, nous communiquer ses dons, et faire de nous autant de dieux déifiés, sans s'abaisser lui-même jusqu'à notre néant. Mais parce que nous étions hommes par nature, il a été décidé que le Fils éternel de Dieu serait homme
(i) On peut lire sur ces dernières convenances de riches et beaux développements dans le P. Ventura : La Mère de Dieu et des hommes, 1* part., c. 3; et dans Aug. Nicolas : La Vierge Marie et le plan divin, 1. m, c. 3; La Vierge Marie vivant dans l'Eglise, 1. iv, c. 3 et 3.
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comme nous, afin que ce fut d'un homme que sortît notre grandeur. Ainsi la nature est avec la grâce à la base de nos destinées surnaturelles.
Dieu ne s'en est pas tenu là. Partout et toujours il consulte notre nature humaine, et la prend pour l'auxiliaire de sa grâce. L'homme par sa nature est né pour vivre en société ; c'est dans la société et par la société qu'il atteint son développement physique, intellectuel et moral. Dieu n'oubhera pas cette condition naturelle de l'homme, quand il établira l'économie du salut. De là, l'institution d'une société plus parfaite, l'Eglise avec sa hiérarchie ; des pasteurs qui commandent au nom de Dieu ; des fidèles qui, voyant dans leurs pasteurs les représentants de Dieu, leur obéissent en vue de Dieu.
L'homme, composé de corps et d'âme, esprit et matière, part des choses sensibles pour monter aux réalités invisibles. S'il perçoit les vérités immatérielles, il faut qu'il les dégage en quelque sorte de l'enveloppe matérielle qui s'offre la première à sa connaissance. Encore ici. Dieu moule l'économie surnaturelle sur l'ordre de la nature. Toute la divine théorie des sacrements a pour but de répondre à ce besoin de l'être humain.
On connaît le beau texte de saint Jean Chrysostôme: (( Si vous étiez incorporels, il vous eût fait des dons incorporels comme vous et dégagés de toute matière; mais parce que votre âme est incarnée dans un corps, il vous donne les biens intelligibles voilés sous des apparences sensibles » (i). C'est le fondement du culte des images et de la dévotion du Sacré Cœur de
(i) s. J. Chrysost., in Matth., hom. 82, n. 4. P- G., lviii, 743.
Jésus; c'est le principe générateur de toute la Liturg-ie catholique, et ce qui la fait si belle, si touchante, si harmonieuse à notre nature et, par conséquent, si divine. Ainsi plaît-il à Dieu de montrer qu'il est bien l'auteur de la grâce, comme il l'est de la nature, en les fondant pour ainsi dire l'une et l'autre dans l'unité, sans confusion toutefois et chacune à son rang', de telle sorte que la religion du Christ avec ses sacrements et ses rites soit quelque image du Christ lui-même.
Il serait facile de poursuivre cette induction; nous verrions la nourriture répondant à la nourriture, le bain régénérateur du baptême aux ablutions qui purifient les corps, la solennité des fêtes chrétiennes aux délassements que la nature réclame.
Voilà pourquoi Dieu s'est mis en rapport avec nous par toutes les affections de la nature humaine, pour nous gagner par elles et pour les surnaturaliser. Il veut qu'en lui parlant nous lui donnions le doux nom de père, et que nous prenions celui d'enfants. Son Unique il nous l'a donné ^ovlt frère, et ce /reVe luimême aime à s'appeler l'époux des âmes. Comment dans un ordre où Dieu s'est manifestement proposé de réparer la nature par des moyens tirés de la nature, ou calqués sur la nature, aurait-il négligé de faire entrer la relation la plus intime et la plus douce au cœur de l'homme, celle de la maternité ? Je sais bien que dans l'Ecriture il compare quelquefois son affectueuse sollicitude pour nous à l'amour d'une mère (i). Mais nulle part il ne nous invite à l'invoquer lui-même sous ce nom; et jamais, non plus, la sainte Eglise dont le langage est la règle du nôtre, ne lui donne ce titre.
(i) Isa., Lxvi, i3; xli.x, i5.
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Je sais bien aussi que l'Eglise, épouse immaculée du Christ, est ma mère dans l'ordre surnaturel. Mais cette Eglise elle-même, qui n'est autre que la société des enfants de Dieu, réclame une mère. Le dirai-je, si mère qu'elle soit pour chacun des fidèles, elle n'est pas la mère qui puisse satisfaire par elle seule toutes mes aspirations : ce n'est pas une femme individuelle, une personne physiquement une, ayant un cœur de femme, telle enfin que la nature la prépare à tout homme venant en ce monde. Par conséquent, cette grande famille de Dieu, qui est l'humanité régénérée, manquerait de son complément le plus attrayant et le plus convenable, si, avec le Père qui est aux cieux, avec le Fils devenu, dans rincarnation, notre semblable et notre frère par nature, il n'y avait pas une mère véritablement femme et véritablement mère.
Et cette mère doit être la propre mère du Christ- Dieu. Supposez-la toute autre, elle n'aura plus, dans l'ordre de la grâce, une place analogue à celle qu'a la mère dans l'ordre naturel. Le fils aîné de la famille, celui qui en est la tête et le cœur, ne serait plus d'elle ; et, par conséquent, nous ne serions pas nous-mêmes pour lui des frères, nés d'une môme mère que lui, sortis du même sein maternel. On ne comprend pas même à quel titre cette femme pourrait être appelée du nom de mère, au sens le plus élevé du mot, si le Fils de Dieu, le Sauveur des hommes, n'était pas son {ils ; encore moins, quelles fonctions véritablement maternelles elle pourrait exercer en notre faveur.
Mais si Dieu nous donne une mère, et si la mère à qui Dieu nous donne est la mère de son Fils incarné, comme tout s'harmonise entre les deux ordres de la nature et de la grâce! Dans l'un et dans l'autre.
l'homme recevra la vie de l'homme et de la femme ; ici la vie de la nature, là celle delà grâce. Dans l'un comme dans l'autre il y aura place pour le rôle si nécessaire et si délicat de la mère au foyer domestique.
Nous avons déjà médité combien il importe à la naissance et à l'expansion de notre amour pour Dieu, que ce Dieu nous apparaisse entre les bras et sur le cœur d'une mère (i). Mais quel surcroît de force et de douceur auront ces attraits d'amour, si cette mère de mon Dieu est aussi ma mère. Je l'aimerai, et l'amour que je concevrai pour elle me portera comme naturellement à l'amour de son Fils premier-né, le Verbe de Dieu fait homme; et, par laj prolongation du même mouvement, à l'amour de Dieu lui-même. Je n'oublie pas que, suivant l'expression de l'Apôtre, je ne suis encore qu'un petit enfant (2); l'homme parfait n'étant pas de la terre, mais du ciel. Or, où l'enfant puise-til mieux l'amour de son père et de ses frères que sur le cœur maternel?
Si j'ai des faveurs à demander à Jésus-Christ, la source de toute grâce; si, devenu pécheur et rebelle, il me faut solliciter un pardon bien immérité; quelle heureuse intermédiaireserapourmoi la commune mère du fils pauvre et du fils riche de tous les biens du ciel, de l'offenseur et de l'offensé! Je n'oserais aller directement à Jésus-Christ pour solliciter ses grâces et l'oubli de mes crimes; ou^ du moins, je n'irais qu^en tremblant : car s'il est mon frère, il est aussi mon Maître, un maître plein de majesté, un maître trop souvent désobéi par moi. Certes, il est bon, je le sais; il est la
(i) !'■'= Partie, 1. i, c. 5, t. I, pp. 94, suivv. (2) I Pet., II; 2; Ephes., iv, 12-14.