‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 32 sur 98 · GII. IV. RAISONS DU CONSENTEMENT · texte numérisé non relu

GII. IV. RAISONS DU CONSENTEMENT

attendre à retrouver ici l'accord des volontés qui ratifie les alliances communes. Nulle difficulté du côté du Verbe: c'est librement qu'il s'unità notre chair (i). Mais qui donc parlera pour la nature humaine?

Il est raconté, au livre d.î la Genèse, que le serviteur envoyé par Abraham au lieu de sa naissance, pour y chercher une épouse à son fils Isaac, avait obtenu la main de Rébecca, sœur de Laban et fille de Bathuel. Ceux-ci toutefois, pressés par Eliézer de laisser partir au plus tôt la fiancée, cherchaient à différer son départ. Enfin, sur les instances réitérées du serviteur d'Abraham, ils dirent l'un et l'autre : Appelons la jeune fille, et demandons-lui quelle est sa volonté. Vocemus piiellam, et qiiaeramiis ipsius uohintatem (2). C'est ce que font, au jour de rAiinonciation, les trois personnes divines à l'égard de celle dont Rébecca fut l'une des plus touchantes fig-ures, comme Isaac le fut lui-màme de Jésus-Christ. A cette heure, Marie représentait notre nature; et c'était justice, puisqu'on n'aurait pu trouver dans la famille humaine un membre plus pur, plus noble, aussi dig^ne de tra'ter pour elle avec Dieu. Certes, l'humanité sainte de Jésus-Christ méritait d'être consultée de préférence à toute autre

(i) s. Thom. 3 p., q 3o, a. i. Coagruum fliit B. Virgini annunciari qiiod esset Ciiristum cooceptura... Onarlo, ut ostenderetur esse quoddani spirituale iintrinunium inter Filiiim Dsi et hanianain naturam, et idej per annunciatiune/n ejcpjctabatar consensus Virjinis, loco totius hmname naturas. L?s trois au'res motifs sur lesquels le saint Docteur fait reposer la co;ivenaace de l'Annoaciatioii touchent aussi d"assez près à noire sujet. G'e-it d'aijord la nécessité qu'il y avait d'établir un ordre parfait d^ns l'union du Fils de Dieu avec la Vierge : ne fallait-il pas que Marie connût et conçût d'abord par la foi celui qu'elle allait porter dans sa chair? C'est ensuite l'avantage de faire de la B. Vierge le témoin le plus assuré d'un mystère dont elle serait instruite par Dieu lui-même C'est, en troisième lieu, la gloire qui reviendrait à Marie d'une offrande généreuse et prompte de toute elle-même; de cette o.Trande attestée par sa réponse : voici la servante du Seigneur.

(2) Gea., XXIV, 67.

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créature : n'était-ce pas en elle que devaient se réaliser ces noces sacrées de Fils de Dieu et de notre nature? Mais cette humanité ne préexista pas à l'union, La première fois qu'elle ouvrit les yeux à la lumière et son cœur au libre vouloir, elle ne s'appartenait plus, l'union était consommée. Je me trompe; d'une certaine manière c'est d'elle qu'est venu le consentement; avec elle que s'est traitée la grande affaire de notre salut. Mais cela même exig-eait l'assentiment de Marie, puisque cette humanité du Sauveur était en Marie comme dans son principe et faisait encore partie de sa substance, quand le mariag-e a dû se conclure.

Si donc il fallait un consentement, c'est à cette jeune fille, à cette Vierge de David, qu'il devait être demandé. Vocemiis puellam et qiiaeramus volontatem ej'us (i).

Aussi, dès qu'elle eut prononcé le oui que le Fils éternel de Dieu attei;idait, sans tarder, au moment même, le Verbe fondit sur elle, et l'union hypostatiquCjgage, prémisses et principe d'une union plus universelle avec chacun des membres de l'humanité, fut accomplie.

II. — Bossuet (2), à la suite de saint Jean Chrysostôme, apporte une troisième raison qui se rattache au dessein formé par Dieu de réparer le monde par cela même qui l'avait perdu. C'est par un acte de volonté que la malheureuse Eve avait travaillé à notre ruine ; il fallait donc que la bienheureuse Marie coopérât de même, et dès le principe, à l'œuvre de notre salut.

(i) Nous avons vu plus haut comment Léon XIII s'est approprié cette doctrine.

(2) Bossuet, > Serm. pour lajêle de l'Annonc. i p. — S. Jean Chrysost. , ou mieux un auteur eccics. dont l'œuvre a été publiée parmi cellesdu saint docleur. Hom. in Annunc. B. V. P. G. L. 794, 795.

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C'est pourquoi ie Seig-neur lui députe un ange, cliargé de lui porter les propositions divines et de requérir son consentement pour les fiançailles de la créature avec le Créateur.

Ce fut, en effet, par sa libre élection que la première femme offrit au premier père des hommes le fruit de mort qui le perdit, lui et sa race. Donc, si la revanche de Dieu devait être parfaite, il fallait que le fruit qui rend le monde à la vie fût aussi le don volontaire de la nouvelle Eve. 11 aurait pu l'être, il est vrai, lors même que Marie ne se serait pas prêtée sciemment et volontairement à devenir la Mère du Sauveur. Il suffisait absolument qu'elle l'offrît plus tard, à l'heure du sacrifice. Mais il eût alors manqué quelque chose au rapport entre la nouvelle Eve avec l'ancienne. Car, tandis que celte dernière eût eu sa part au début même de la révolte de l'Adam terrestre, et l'eût précédée même et préparée par sa propre désobéissance, Marie ne fût entrée dans l'acte de la réparation, comme aide consciente et compagne de l'homme, que tardivement, lorsque le mystère était en voie d'exécution. C'est que Jésus-Christ, dès le premier instant de son existence, fut une victime marquée pour l'immolation. Sa conception fut celle de l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Comme il fut à ce moment même un Dieu dans la chair, ainsi fut-il le Réparateur dans l'exercice actuel de son ministère de salut. Donc la nouvelle Eve devait être à ses côtés, participant dès lors à ce ministère; et comment l'aurait-elle partag'é, si tout s'était fait indépendamment de son libre vouloir?

Signalons une dernière raison, développée par le cardinal François Tolet, dans son commentaire sur

saint Luc (i). Il était nécessaire, écrit-il, que Marie devînt non seulement la Mère de Dieu, mais qu'elle fût diçrne de le concevoir. Il est vrai que, jusqu'au bienheureux jour de la conception du Verbe, Marie s'était disposée par l'exercice de toutes les vertus, ou plutôt que Dieu l'avait préparée lui-même par une abondance ineffable de grâces à l'honneur qui l'attendait; et voilà pourquoi, dès l'abord, l'Ange put la saluer pleine de grâces et déjà bénie sur toutes les femmes. Mais il fallait, en outre, une préparation plus actuelle, immédiate. C'est ce que comprennent les fidèles qui vont recevoir le corps du Sauveur dans la sainte Eucharistie. Si purs et si pleins de charité qu'ils soient, ils se reprocheraient de s'approcher de leur Dieu,s'ilsne s'étaient purifiés de plus en pins de leurs misères, et s'ils n'avaient actuellement ravivé dans leur esprit la lumière de la foi, et, dans leur cœur, la llamme de l'amour.

Or, cette préparation immédiate à la communion la plus intime avec le Verbe de Dieu, Marie ne l'eût pas apportée, si l'Ange n'était venu du ciel pour lui annoncer le mystère et lui demander, au nom de Dieu, de consentir à ce qu'il s'opérât en elle. Imaginez un chrétien baptisé qui n'ait pas seulement pensé qu'on allait lui donner le corps du Seigneur, et qu'on ferait ainsi communier avant tout avertissement, à son insu; telle eut été Marie, si le Verbe se fût incarné dans son sein, indépendamment du message angéliqueet de l'assentiment donné par elle à l'Incarnation.

Je ne reviendrai pas sur l'excellence des actes par lesquels Marie, grâce à l'économie de sagesse et de bonté

(i) Tolet., in Lac. I, Annot. ii3 .

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qui règ"ne dans le mystère de rAnnonciation, put se disposera recevoir digriement la visite permanente du Seig-neur : ce serait répéter ce que nous avons déjà dit en plus d'un endroit. Mais je ne me résigne pas à taire une pensée de saint Bernardin de Sienne. Après avoir protesté qu'il ne saurait exprimer, même en balbutiant, l'ineffable g-randeur des vertus pratiquées alors par la Sainte Vierg-e, il affirme qu'elle mérita dans son acquiescement au message angélique une mesure de grâce qui fut à son état antérieur ce qu'est, dans un simple fidèle, l'état d'une sainteté parfaite à la vie commune d'un chrétien (i).

III. — L'Ange du Seigneur dit aux berg-ers de Bethléem : « Je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'uneg-rande joie : Il vous est né aujourd'hui un Sauveur qui est le Christ, le Seig'neur, dans la cité de David » (2). C'est le même que le prophète Isaïe contemplait dans une vision mystérieuse, quand il s'écriait : « Un petit enfant nous est né, un fds nous a été donné w (3). Et de peur qu'on ne s'y trompe, les caractères sous lesquels cet enfant, ce fils, nous est présenté, sont les mêmes et dans l'Evang-ile et dans la prophétie : des deux côtés, c'est un Boi, il est assis sur le trône de David, et son royaume n'a pas

(i) s. Bernard. Sen., Serin, defesliv. S. M. V. Serm. 8 de Consensu \' . a. I, c. 2 0pp., t. IV. p. io6.

Un texte souvent cité par les auteurs comme étant de saint Irénée pourrait servir ici de thème à de belles considérations. Le voici : Quid «st quod sine consensu Mariae non perficitur niyslerium Incarnatiouis? Ouia nempe vult illam Deus esse principium omnium bonorum. Malheureiiscment, ce passajye ne se trouve ni d ins l'endroit indiqué [Adv. HaerfS., 1. nr, c. Sa), ni dans aucun autre du même ouvrage,

(2; Luc, II, 10, I I.

(3) Isa., IX, 6; col. Matth., i, ig.

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deTin (i). Et qui nous l'a donné cet enfant, ce fils, notre Sauveur? Dieu le Père, sans doute, dont il est écrit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique » (2). Mais, à côté du Père^ le premier donateur, je vois la donatrice, et d'elle aussi je peux dire en vérité : Marie a tant aimé le monde qu'elle lui a donr-.é son Fils unique. Oui, elle l'a vraiment donné: car, encore une fois, c'est par son libre acquiescement qu'il a été formé de sa chair et dans sa chair, pour nous être Jésus, c'est-à-dire Sauveur, Si elle peut dire d'elle-même, comme la Sagesse éternelle : « Je suis sortie de la bouche du Très-Haut, première-née, avant toute créature » ; elle peut ajouter plus justement encore : « C'est moi, moi qui ai fait lever au ciel la lumière indéfectible ; ce soleil qui, sorti de l'Orient, illumine tout homme venant en ce monde (3) ; et je l'ai fait par amour et pour l'amour ». Don du Père, Jésus-Christ est le don de Marie : car il est le fruit béni de leur commune et très libre volonté.

« Dieu, lisons-nous dans l'Apôtre, Dieu, qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous, comment ne nous a-t-il pas donné tout avec lui» (4)? Après ce que nous avons considéré dans les pages précédentes, nous sommes en droit de prendre ces paroles et de les appliquer à la Vierge Marie. Oui, comme le Père, elle n'a pas seulement, à l'Incarnation, donné pour nous son Fils ; elle l'a livré ; car elle l'a accepté, et, par conséquent, donné, pour ce qu'il était et ce qu'il devait être, notre Sauveur, notre prêtre et notre vic-

(1) Isa., IX, 7; Luc, 1, 32, 3;^.

(9) Joaii., 111, 16.

(3) Eccli. XXIV, 5, 6; Is., xli, 2 ; Joau.,

(4) Rom., VIII, 33.

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time. Ainsi le donnait son Père ; ainsi Jésus-Christ, à ce premier moment, s'est-il ofîerthii-même. « Le Fils de Dieu, entrant dans le monde, dit : Vous n'avez point voulu d'hostie ni d'oblalion, mais vous m'avez formé un corps... Alors j'ai dit : Me voici ; je viens, selon qu'il est écrit de moi dans le Livre, pour faire votre volonté » (i) ; c'est-à-dire pour être l'Agneau dont le sang répandu purifie les péchés du monde. De son poids l'Incarnation va tout droit à la Passion. Marie le sait de science certaine, et l'acceptation qu'elle fait d'être la Mère du Verbe incarné se confond avec celle de donner au monde le Dieu crucifié.

Donc, elle aussi, dès ce premier instant, nous a donné tout avec lui, c'est-à-dire, la rémission de nos crimes, et la vie surnaturelle qui jaillit de la crèche et de la croix. Donc, elle est-, en toute vérité, la mère des rachetés et des vivants de la vie divine; et saint Bernardin de Sienne n'a rien exagéré, quand il a dit : « La Vierge, par son consentement à l'Incarnation du Fils de Dieu, a désiré du plus profond de ses entrailles, viscerosissime^ et procuré le salut de tous les élus; par le même consentement, elle s'est dédiée très singulièrement à la délivrance spirituelle de tous les hommes; en' sorte que, à partir de ce moment, elle les portait dans son sein comme une vraie mère ses fils r> (2). Oui, elle les portait déjà virtuellement avec

(1) Hebr , x, 5, sqq.

(a) S Bernard. Sen., Serni. 6 de Consensii, a. 2, c. 2. 0pp., t. IV, p. 106, sqq.

S. Pierre Ghrysoloe^ue, dans un sermon qu'il nous a laissé sur l'Annonciation de la B. Marie, rend d'une manière saisissante ce que nous a valu de g-ràces l'assentiment donné par elle au message angélique. « Et cogitabaljait, Virgo quae esset ista salutalio. Adverlat vestra Gliantas, ut diximus, cortserts/sse Virginem saluttaioni, non verborum, sedrerum, et vocem fuisse non communis obsequii, sed supernae virn totam fuisse virtutis. Cogitât crgo Virgo, quia cito respondere est facililalish uma-

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Jésus dans son sein virginal, puisqu'elle y portait celui dont ils seraient les membres et la vertu d'où ils devaient naître et grandir.

Voici, résumées dans une belle page du savant apologiste Hettinger, tout ce que nous devons au consentement de la Sainte Vierge. On jugera par tout ce qui précède combien cette page est vraie. « Marie, dit saint Irénée, a été pour tout le genre humain la cause de son salut. Or, le principe, la raison et la source de de sa médiation fut, avant tout, sa foi (c'est-à-dire, en d'autres termes, l'assentiment que renfermait cette même foi). Heureuse ôles-vous, parce que vous avez cru... Par sa foi au message de l'Ange, nous disent les saints Pères, elle a recouvré ce que l'incroyance de la première Eve avait perdu ; elle a donc rendu la vie à ceux à qui la première femme avait autrefois donné la mort.

« Avec une foi docile, elle prononça cette grande parole : Fiatmihi secundum verbum ^M«m. Et, comme le premier fiat avait fait sortir du néant le monde visible, de même celui-ci donna naissance à un monde nouveau, celui de la rédemption : car l'œuvre de l'In-

nae, cogitare vero ponderis est maximi et judicii permafuri. Quanlus sit Deus ignorât ille qui hujus Virginis mentem non stupet, animum non miratur : pavet cœluni, tremunt angeli, creatura non sustinet, natura non sufficit, una puella sic Deum in sui pectoris capil, recipit. oblectat hospitio, ut pacem terris, coelis gloriara, salulem perditis, vitam mortuis, terrenis cum coelestibus parentelam, ipsius Dei cum carne commercium, pro ipsadomus exigat pensione, pro ipsius uteri mercede conquirat, et impleat illud prophetae (Psalm. cxxvi] : Ecce haereditas Domini, filii merces ventris » S. Pet. Chrysol., serm. i4o. P. L. lu, 577. NVst-ce pas là nous dire éqiiivalemment que Marie, par son consentement, d'où sortent tant de biens, est devenue la Mère des rachetés'?Saint Ambroise ne l'avait-il pas affirmé, bien des siècles plus tôt, lorsqu'il écrivait cette phrase si pleine de sens dans son énergique concision : « Sola erat (Maria), quando supervenit in eam Spiritus Sanctus, et virtus Altissimi obumbravit eam. Sola erat et operata est mundi salutem, et concepil redem :)tionem universorum ». Ep. ^9, ad Sabinam, n. 2. P. L. XVI, 1154.

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