‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 31 sur 98 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Encore sur le consentement de la bienheureuse VIerg-e à l'union de la nature humaine avec le Fils de Dieu. — Des raisons pour lesquelles ce consentement fui nécessaire ; — et comment il concourut plus pleinement à faire du Christ, principe de notre vie spirituelle, le don de Marie.

I. — Quelles peuvent être les raisons de cette divine économie? De grands théologiens, comme Suarez, se plaisent à voir, dans l'ambassade envoyée de Dieu pour solliciter le consentement de la Vierge, une image et comme l'exemplaire de ce qui se passe en nous, quand Dieu nous appelle par sa grâce à devenir ses fils ; disons mieux, à concevoir spirituellement Jésus-Christ dans nos âmes. « De même que Dieu, lorsqu'il s'agit de personnes arrivées à l'usage de la raison, n'en reçoit aucune en son amitié, sans qu'elle y consente ; ainsi, parce que la Très Sainte Vierge devait par ce mystère entrei- dans une union souverainement intime avec Dieu, il appartenait à la suave disposition de la providence de requérir avant tout son libre assentiment ') (i). Ici donc, comme dans toute l'économie de l'ordre surnaturel, Dieu a voulu traiter avec honneur et déférence l'oeuvre de ses mains. Rien par force ni par violence, tout par douceur et persuasion : « Car il dispose de nous avec un grand respect » (2).

(i) Suarez, De Mysler.Christi. Comment, in 3. p.,'q- 3o, a. i. « Quarta ratio. »

(a) Sap., xn, i8.

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Ce procédé général qui préside aux opérations de la grâce, il fallait qu'il brillât au plus haut point dans l'œuvre de grâce par excellence, la conception de l'auteur même et du principe de la grâce; et, par conséquent, l'Incarnation qui fait de l'homme le Fils unique du Père, tout comme la justification d'où procède l'enfant adoptif de Dieu, demandait le concours de deux Volontés, la volonté de Dieu et la volonté humaine (i).

Cette raison, sans doute, est belle et solide. En voici toutefois une autre plus sérieuse encore et plus capitale. Elle suppose comme fondement cette vérité que y assomption de notre chair par le Verbe est une sorte de mariage, contracté parle Verbe avec la nature humaine; mariage spirituel et mystérieux dont celui du premier couple fut la figure prophétique. C'est ce qu'a prêché plus d'une fois saint Augustin : « Le lit nuptial de l'Epoux est le sein de la Vierge, puisque c'est en lui que se sont unis l'Epoux et l'Epouse : l'Epoux, c'est-à-dire, le Verbe ; l'Epouse, c'est-à-dire la chair, parce qu'il est écrit : Et ils seront deux

(i) De ce parallèle entre la justification du pécheur et l'Incarnation du Verbe suit une conclusion bien digne d'être méditée. C'est que le mystère de l'Annonciation, commencé à Nazareth, se continue à toute heure, en tout lieu sur la terre, et s'y continuera jusqu'à la consommation des siècles, c'est-à dire jusqu'à ce que le corps du Christ ait atteint sa plénitude finale. En effet, le Christ n'est-il pas conçu toutes les fois que la grâce entre dans un coeur, transformant un enfant de colère en ami, en enfant de Dieu, puisque ce n'est pas autre chose d'être justifié que de devenir membre du Christ, et le Christ même? Or, s'il s'agit des adultes, cette justification peut-elle se faire sans vocation ; c'est-à-dire, sans que Dieu par le ministère de ses anges invisibles et visibles, par les événements qu'il dirige, par ses lumières intimes, par ses inspirations secrètes, éclaire et sollicite leur libre arbitre, pour en obtenir le fiat qui ouvrira leur cœur à la formation du Christ en eux? Ce que nous venons de voir pour un mystère, on pourrait aisément le montrer pour les autres, et ce n'est pas une des moindres beautés du Christianisme que cette harmonie constante entre le Chef et les membres, entre le Christ et les chrétiens.

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dans une seule chair... A celte chair viendra s'adjoindre l'Eg-lise, et ce sera leChrist total, la tête et le corps » (i).

C'est là un point que nous avons déjà touché dans la première Partie (2). Mais comme le moment est venu de le traiter avec plus d'ampleur, il ne faut pas craindre de l'appuyer sur de nouvelles autorités. Voici d'abord comment le saint pape Grégoire le Grand a développé la même pensée dans l'interprétation qu'il a faite de la parabole évangélique, où le roi célèbre les noces de son fils. « C'est que Dieu le Père fit les noces de Dieu, son Fils unique, quand il l'unit à la nature humaine dansles entrailles virginales de Marie; quand il voulut que. Dieu avant tous les siècles, il devînt homme à la fin des siècles... Et plus clairement encore et plus sûrement, on peut dire que le Roi célébra les noces de son Fils par là même qu'il lui donna la sainte Eglise pour compagne, dans le mystère de l'Incarnation. Or, encore une fois, le sein de Marie servit de lit nuptial à ce royal Epoux. C'est pourquoi le psalmiste

(i) In illo utero virginali conjuncti sunl duo, Sponsus etSponsa; et Sponsus Verbum, et Sponsa caro. S. August. Tr . i in ep. Joan. ad Parthos, c. i, n. 2. P. L. xxxv, 1979. Ajoutez cet autre passage du même Père :

« Descendit hue ipsa vita nostra, et tulit mortem nostram et occidit eam de abundanlia vitae suae : et tonuit damans ut redeamus hinc ad eum in illud secretum unde processit ad nos, in ipsum primum virginalem uterum, ubi ei nupsit hiimana creatura, caro mortalis, ne esset semper mortalis; et inde, velut sponsus procedens de thalamo suo, exultavit ut gigas ad currendam viam. Non enim tardavit, sed cucurrit; damans dictis, factis, morte, vita, descensu, ascensu; damans ut redeamus ad eum. Et discessit ab oculis ut redeamus ad cor, et inveniamus eum ». S. August., Confess., 1. iv, c. 12, n. 19. P. L. xxxii, 701. Et encore: « Sponsa Ecclesia est, sponsus Christus. . . Conjunclio nuptialis, Verbum et caro : hujus conjunctionis thalamus, Virginis utérus. Etenim caro ipsa Verbo est conjuncta : unde dicitur : Jam non duo sed una caro... » S. August., Enarrat. in ps. 44> n. l\. P, L. xxxvi,

(a) L. II, c. 3. t. I, p. i85.

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a chanté (i) qu'il a établi sa demeure dans le soleil, d'où, pareil au fiancé sortant de sa couche, il s'est élancé comme un géant dans la carrière » (2).

Dans l'un des sermons sur l'Assomption de la Mère de Dieu, attribués à saint Ildefonse (3), on lit de Marie : « C'est là cette âme bienheureuse par qui l'auteur de la vie a fait son entrée dans le monde, par qui la malédiction portée contre nos premiers pères a été levée, par qui la bénédiction céleste est venue dans l'univers entier. C'est là cette Vierge dans le sein de laquelle toute TEg-lise a été engagée au Verbe, et unie à Dieu par une alliance éternelle »(4)-

Je retrouve la même doctrine dans un très pieux et très consolant panégyrique de la Vierge Mère qui, d'après certains manuscrits, serait l'œuvre de saint Bernard (5) : « Votre sein, ô Notre Dame, est honoré du monde entier comme le très sacré temple du Dieu vivant : car c'est en lui que le salut du monde a pris commencement ; en lui que le Fils de Dieu s'est revêtu de sa beauté ; en lui que, paré de sa robe blanche et bondissant d'allégresse, il a rencontré son épouse de choix, la sainte Eglise, et que, lui donnant le baiser si longtemps attendu, il a formé, vierge, avec elle vierge, les premiers nœuds de l'alliance nuptiale, prédestinée avant les siècles. Alors fut abattu ce mur d'inimitiés que la désobéissance de nos premiers pa-

(i) Psalm., xviii, 6.

(2) S. Gregor. M., Hom. 38 in Evariff., n. 3. P. L lxxvi, 1288.

(3) Des critiques ont contesté cette paternité du saint docteur.

(4) S. Hildefons., in Append. Serin. 2, de Assampt. B. M. V. P. L. xcvi, 262.

(5) Richard de Saint-Laurent et le P. Tht'oph. Raynaud l'ont donné comme l'œuvre d'Ecbert, un abbé de Schonau, dont la Bibliothèque des Pères (t. XII, éd. Golon.) contient les sermons contre les Cathares.

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renls avait élevé entre le ciel et la terre... » (i). Mais pour que soit nouée cette nouvelle alliance du Verbe avec la nature humaine, il faut au préalable le consentement de Marie. C'est là ce que prêchait Ildefonse dans un des sermons sur l'Assomption de la Vierge, postérieur à celui que je citais tout à l'heure : « Ne craig-nez pas de devenir mère, ô Vierge, dit l'Ange à Marie. (.>ojez seulement et vous aurez conçu ; aimez, et vous aurez enfanté... Et Marie, déjà grosse de la semence de la foi ; Marie, concevant le Christ dans son esprit avant de le concevoir en son corps, répondit à l'Ange : Voici la servante du vSeigneur... Et, sans retard, dès que l'assentiment de la Vierge est exprimé, l'Epoux entre dans sa chair immaculée ; et celui que le monde entier ne peut contenir pénètre dans le sein virginal librement ouvert à son abord par la foi » (2). « Ainsi, dit encore Denis le Chartreux, dès que la Vierge eut donné le consentement désiré, les noces de l'union hjpostatique furent célébrées dans son sein; je veux dire, l'union de la nature humaine avec le Verbe : car, suivant la pensée

(i) Ad B. V. Sermo panegyr., d. 3. P. L. clxxxiv, ioit.

« Aujourd'hui, c'est-à dire à l'Annonciation, la première offrande pour notre salut s'est accomplie dans le sein de Not. e-Dame Et cette offrande a été agréée par toute la Trinité pour la rédemption du monde... C'est en ce jour aussi que furent divinement célébrées les noces du Verbe avec notre humanité ». Gerson., Serrn. de Annunc. B. M. V. 2a consider. 0pp., t. III, i366.

C'est e icore la pensée que je retrouve dans une dévole prière à Marie du savant Idiot, développant ces paroles de Gabriel .• Le Seigneur est avec vous : « Oui, lui dit-il, ô Vierge Marie, le Seigneur fut avec vous, dans sa conception : car alors fut célébré le mariage de la nature divine et de la nature humaine, et cela dans voire sein. Le mariage, en effet, consiste en deux choses ; le mutuel consentement el l'union naturelle. Il y eut consentement, quand vous répondîtes : Qu'il me soit fait ■ selon votre parole (Luc, i, 38; ; il y eut union naturelle, quand le Verbe se fil chair (Joau., i, i4) ». Raymund. Jordan , Contemplât, de Virg. P. vil, Cont. 4, n 2.

(2) S. Hildefons., Append. Serm 7 de Assumpt. B. M. V. P. L. xcvi, 269.

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du bienheureux Grég-oire, le Père a fait les noces du Fils, quand il lui associa la nature humaine dans le sein virginal de sa mère. Alors aussi furent célébrées les noces de l'Epoux céleste avec son épouse spéciale, la Mère Vierg-e du Christ, devenue tout sing-ulièrement son épouse, par la conception du Fils de Dieu » (i).

On a pu remarquer dans les textes précédents que les Pères y parlent d'une double union nuptiale. Il y a l'union du Verbe avec la nature humaine; il y a l'union du Christ avec l'Eglise. De ces deux unions, c'est la seconde surtout qui revient plus souvent dans les écrits de nos docteurs, et c'est d'elle aussi que parle tout spécialement saint Paul,dans le passage si connu de son épître aux Ephésiens sur le mariage de la loi nouvelle : « A cause de cela l'homme quittera son père et sa mère, et il s'attachera à sa femme; et ils seront deux dans une seule chair. Ce sacrement est grand, je dis dans le Christ et dans l'Eglise » (2).

Mais celte deuxième union n'est pas inconciliable avec la première ; et la preuve en est que les Pères parlent de l'une et de l'autre dans une même suite de raisonnements. Disons plus : l'une est le complément de l'autre ; si le Verbe de Dieu s'est uni la nature humaine dans l'unité d'un même Christ, c'est pour que le Christ pût un jour s'unir avec l'Eglise dans l'unité d'une même personne mystique, et se faire d'elle à jamais une épouse née et purifiée dans son divin sang.

Plus tard, nous verrons comment la bienheureuse

(1) Dionys. Carih., In Evanj. Lac. enarr. a. 3, ad verba c. i : Dixit autem Maria.

(2) Ephes,, V, 3i, sq. On lira avec fruit sur ce mariaç^e sacré du Christ avec l'Eglise le P . Theoph. Raynaud, de Attribatis Christi Dom. S. 5, Christus sponsus, a. 817-839. 0pp., t. If, p. 412, sqq.

Vierg-e intervint aussi dans cette union du Christ et de l'Eg-lise. En ce moment, c'est de son rôle dans le mariage du Verbe avec notre nature que nous avons à traiter.

Il n'est pas besoin de dire quelle est la couche nuptiale, où s'est opérée la rencontre du Verbe avec la chair et la conclusion de leur mariage. Rien de plus fréquemment signalé que cette expression dans les ouvrages des Pères. C'est à peine s'ils parlent de l'Incarnation sans donner ce titre à Marie. Mais cela même n'est autre chose que rappeler sous une forme abrégée l'union du Verbe avec l'humanité, consommée dans ses virginales entrailles (i).

Or, et c'est la pensée du docteur Angélique, qu'il y ait ou mariage ou même simples fiançailles, il faut pour la valeur du contrat le consentement des deux parties: telle est la loi de nature. Puis donc qu'il a plu à Dieu de respecter si constamment dans l'ordrii de sa grâce les intérêts légitimes de la nature, nous devons nous

(i) On a pu remarquer aussi dans le texte extrait de Denis le Chartreux que, par le fait de l'Incarnation, la B. Vierg-e est devenue l'épouse spéciale du Fils de Dieu, l'Epoux céleste. 11 serait aisé d'accumuler les témoignages où nos docteurs ont affirmé ce privilège de Marie. Nous même nous en avons longuement parlé daus la première Partie de cet ouvrage (L., ii, c. 3). « Ipsa est sponsa et thalamus, et ex ea sponsus procedit Cliristus... Propriam ancillam sponsani et malrern sibi despondet. . . Oiiam quidem Virginem prophetae clare descripserunt, dum prœdicarunt seriemnuptiarum : nimirum quomodo Virgo invenilur esse cœleslis sponsa etmaler, quae donorum antenuptialium nomine Spiritum sanctum accepit, dotis vero gratia coelum cum paradiso >< (Pseudo-Epiphan.,£>e Laudibas Deiparas, circa principium. P. G. xliii, 489)-

Or, d'après les mémîs Pères, cette multitude de noms, couche nuptiale, mèrj, épouse, fille, servante, loin d'être blâmable ou même inutile, est nécessaire pour nous aider à concevoir avec nos idées restreintes les perfections et les qualités différentes d'un même sujet. C'est ce que S. Jean Chrysostôme montre éloquemment en parlant de Notre- Seigneur et de l'Eglise (hom. de capto Euiropio, n. 6. P. G. lu, 4o3) ; et c'estaussi la raison qui nous fait multiplier les noms de Dieu (S. Thom. I p., q. i3, a. 4 cum pareil.), quoique Dieu soit l'unité souverainement simple.

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