CHAPITRE PREMIER
Développement des principaux motifs qui demandaient que la sainte Vierge participât de fait à la Passion de son Fils, pour que sa maternité de grâce eût son dernier complément.
Des considérations développées dans les trois derniers chapitres s'est dégagée, claire et certaine, une double conclusion : c'est que la glorieuse Vierge, par l'immensité de ses mérites et par son libre acquiescement à l'Incarnation du Verbe, est devenue doublement mère : Mère de Dieu, puisqu'elle a conçu le Fils de Dieu incarné dans ses virginales entrailles; Mère des hommes, puisque donner le Sauveur au monde, et surtout le donner de cette manière, c'était lui donner en lui et par lui la vie surnaturelle, l'être de grâce qui fait de nous des hommes nouveaux.
Toutefois, pour que Marie soit complètement notre mère, il ne lui suffit ni d'avoir mérité sa fécondité divine, ni d'avoir librement enfanté l'auteur de la grâce et de la vie. Il faut qu'elle monte au Calvaire avec son Fils ; qu'elle ait sa part unique dans la Passion du Rédempteur des hommes. A celte condition seulement
elle entendra tomber des lèvres de Jésus en croix la parole qui promulgue authentiquement sa maternité spirituelle, et qui lui donne tous les hommes pour enfants.
Voilà ce qu'il s'ag-it maintenant d'exposer; et pour le faire avec ordre, nous dirons d'abord ici les raisons qui nécessitaient la participation de la Vierge à l'immolation sanglante du Sauveur, afin qu'elle fût, en toute vérité, notre mère dans Tordre de la grâce : et nousmontrerons, dans le chapitre suivant, avec quelle perfection se réalisèrent en elle les conditions qui, dans les desseins de la Providence, devaient être le couronnement de sa maternité.
I. — Parmi les causes pour lesquelles la bienheureuse Vierge devait accompagner son Fils au Calvaire, afind'j trouver le complément et la consécration de sa maternité spirituelle, il me semble en pouvoir assigner au moins quatre ou cinq principales, abstraction faite de plusieurs autres encore qui viennent se grouper autour d'elles.
La première m'est suggérée par ce qui a lieu pour son Fils, Notre Seigneur et Rédempteur. Lisez les homélies des Pères sur la conception ou sur la naissance du Verbe incarné, vous y trouverez toujours et partout magnifiquement célébrée notre délivrance. La paix est désormais conclue entre le ciel et la terre; la gloire de Dieu, réparée; les sources de la vie divine, ouvertes pour les hommes. Aussi bien, les Anges vont-ils entonner dans les airs leur joyeux cantique: Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Et la terre répond par son allégresse aux chants des esprits angéliques;
en. 1. — rouuyuoi montek au calvaire 173
elle a reconnu son Libérateur, et les bergers l'ont adoré comme tel en son nom. Gomment le monde entier ne sortirait-il pas de sa longue tristesse, puisque le Médiateur est venu, puisque dans sa personne Dieu est homme et l'homme. Dieu?
Or, voici, d'autre part, les saintes Lettres avec les Pères et les Docteurs appuyés sur elles, qui nous assurent que, tant que le Christ n'a pas souffert, tant que l'Ag-neau de Dieu n'a pas été immolé, ni la réparation de l'outrag-e fait à Dieu par le péché des hommes n'est parfaite, ni l'alliance entre le ciel et la terre n'est totalement rétablie, ni le genre humain complètement racheté de la servitude (i). Car c'est par le sang- de la croix que le Christ a tout pacifié sur la terre et dans les cieux (2) ; c'est au Calvaire qu'il a annulé la cédule de notre condamnation en la clouant à son gibet (3); c'est par le précieux sang- du Christ, comme de l'Agneau pur et sans tache, que nous avons été rachetés (4); c'est, en un mot, par l'actuelle oblation de son corps que Jésus-Christ a consommé pour jamais les sanctifiés (5). Ainsi l'avait annoncé le prophète Isaïe lorsque, décrivant, près de huit siècles à l'avance, la Passion du Christ, il disait : « S'il donne sa vie pour l'expiation du péché, il aura une race immortelle » (6). Et ce même Sauveur, parlant de sa propre mort, avait dit de lui-même : « Si le grain de froment tombant sur la terre ne meurt pas, il reste seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits "(y).
(i) Hebr., ix, x.
(2) Coloss , 1, 20.
(3) Coloss., Il, 14.
(4) I Petr., 1, 18.
(5) Hebr., x, i4-
(6) Isa. , LUI, 10.
(7) Joan , xii, 24, 25.
1^4 L. m. MAKIE AU CALVAIRE
Gomment résoudre cette apparente contradiction? D'une manière très simple. Oui, c'est au Calvaire et par le sacrifice sanglant qu'il y fait de lui-même que Jésus-Christ nous a délivrés et sauvés . Là seulement le prix des grâces de régénération et de salut qui devaient couler sur les hommes fut totalement soldé. Mais cette réparation, mais ce paiement commencèrent à l'entrée de Jésus-Christ dans le monde. Saint Paul nous en avertit dans son épître aux Hébreux : « Entrant dans le monde, il dit : Vous n'avez point voulu d'hostie ni d'oblation, mais vous m'avez formé un corps. Les holocaustes pour le péché ne vous ont point agréé. Alors j'ai dit: Me voici, je viens faire ici votre volonté... Et dans cette volonté nous avons été sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ faite une seule fois » (i).
Tel est le plan divin de la Rédemption; tel, l'ordre dans lequel il se déroule. La réparation commence avec l'existence du Christ ; elle est déjà faite en principe dans la volonté par laquelle il s'offre comme victime à son Père. Mais le complément suprême est à la croix. Être conçu, naître, croître, s'immoler, c'est pour Jésus-Christ comme un seul et même acte de Rédempteur et de Sauveur. Le sacrifice sanglant présuppose ce qui précède; et ce qui précède est ordonné par les décrets du Père et l'acceptation immuable du Fils au même but final, le salut de l'homme. Chaque soupir du Verbe incarné, chacune de ses moindres opérations, chacun de ses actes était d'un tel prix qu'il pouvait à lui seul constituer une satisfaction surabondante aux yeux de la divine justice. Aucune
(i) Hebr., x, 5-i5.
cil. I. POURQUOI MONTER AU CALVAIRE 1 70
offense que cet acte, que ce soupir ne suffît à réparer; aucun degré de g-râce, de g-loire et de vie, qu'il ne suffît à payer, non seulement pour un homme, mais pour une multitude croissant jusqu'à l'infini.
Mais, encore une fois, c'était le conseil de Dieu le Père et la volonté de son Fils que la vie tout entière du Christ et la mort sang-lante qui l'a couronnée fussent indivisiblement la rançon et le salut du monde. Il fallait que l'homme sentît, au spectacle d'un Dieu passant par de si long-ues et si incroyables épreuves, quelle était la g-randeur encore plus incroyable de ses offenses envers la majesté divine et de l'amour de Dieu pour lui. Et voilà pourquoi la sainte Ecriture peut attribuer les biens inestimables de la Rédemption tantôt à l'Incarnation, tantôt à l'immolation du Dieu fait homme. A l'Incarnation : car, outre quelle est la Rédemption commencée, elle va de tout son poids au sacrifice du Calvaire, puisque le Christ naît mortel pour mourir; — à l'immolation sanglante, puisque c'est à elle qu'il appartient de parfaire le prix.
Appliquons à Marie les mêmes règ-les, et nous entendrons pourquoi sa maternité spirituelle ne peut ni ne doit avoir sa consommation qu'au pied de la croix, où Jésus nous rachète et nous vivifie dans son sang-. Il est vrai, la conception du Dieu Sauveur l'a déjà sacrée notre mère; parce qu'en nous le donnant comme Sauveur elle nous donne en lui l'auteur du salut et le principe de toute vie surnaturelle; mais surtout parce que son union avec Jésus dans ce premier mystère emporte pour elle l'union dans tous les autres mystères dont l'aboutissement final est la croix.
Ce ne sont pas là des affirmations en l'air, et qui n'ont aucun soutien dans la suite des faits évangéli-
ques. J'ai déjà dit comment en Jésus-Christ tout va, de par la volonté du Père et la sienne, à la Passion consommée. L'auteur des Exercices spirituels a sur ce sujet une pensée non moins solide qu'elle est admirablement profonde dans sa brièveté. « Je regarderai, dit-il en parlant de la Nativité du Sauveur, et je considérerai ce que font Notre Dame et saint Joseph; comme ils se sont mis en route, comme ils ont enduré mille épreuves, a/?/z que le Seigneur naisse dans une extrême pauvreté, et qu'après tant de travaux, la faim, la soif, la chaleur, le froid, les opprobres et les ig-nominies, il meure enfin sur la croix ; et tout cela pour moi » (i).
Telle est la conséquence de l'oftVande initiale que Jésus-Christ fit de lui-même à son entrée dans le monde. Telle doit être semblablement la conséquence de l'oblation qui précéda chez la Vierge Mère celle du Verbe incarné, lorsqu'elle prononça son premier /îat. Entrez, au jour de la Nativité, dans le cœur de la divine mère, et vous y trouverez FolTrande renouvelée comme elle se renouvelle plus ardente encore dans le cœur du Fils (2). L'un et l'autre la confirment dans le mystère de la Circoncision, le Fils en sacrifiant à son Père les prémices de son sang, la mère en donnant avec pleine conscience à ce Fils le nom révélé du ciel,
l'i) s. Ignat., Eœercit. spir., 2a hebd.,contempl. de Nalivitate.
(2) C'est pourquoi, dès qu'elle est devenue mère, elle a déjà quelque chose du prèlre et de l'autel. Du prêtre, puisqu'elle offre en son cœur la victime du salut; de l'autel, puisque cette victime repose sur ses mains, quand elle unit sa propre offrande à la sienne... Je vois en elle un ciel, un trône ; mais plus encore la croix, dont ses bras étendus sous le sacré fardeau portent la figure. « Maria sacerdos pariter et altare quae... dédit nobis coelestem panem Christum in remissionem peccatorum... Dico enim illam essecoelum, thronum simul et crucem ; extendens enim sacra brachia. Dominum portavit thronus cherubicus, cruciformis et coeleslis ». Exislimat. Epiphan , Hom. 5, in Laudes S. M. Deip. P. G. xLiii, 497,