CH. I. PLAN DE REVANCHE DIVINE
Entendons maintenant quelques Pères de l'Eg^lise grecque, appartenant à des époques relativement plus modernes que ceux dont nous citions plus haut les témoignag-es. Voici d'abord saint Jean Damascène. Dans une brillante apostrophe, où sont résumés tous les privilèges et toutes les gloires de la bienheureuse Vierge, « ô Fille de Dieu, s'écrie-t-il, vous êtes l'ornement de la nature humaine, et la réparation d'Eve notre première mère. Tombée par son crime, elle s'est relevée par votre enfantement. O fille sainte <et sacrée, la gloire des femmes ! La première Eve, devenue prévaricatrice, a fait entrer la mort dans le monde, en favorisant les ruses du serpent infernal contre notre premier père, mais, par son obéissance à la volonté divine, Marie a trompé le serpent trompeur, et rendu le monde à l'immortalité » (i).
Un autre écrivain grec, chez qui le principe et son application sont encore plus vigoureusement accentués, est Jean, métropolite d'Eubée : « Tressaillez
ments liturgiques de tout genre, dans une commune affirmation, sans qu'il se rencontre nulle part aucune voix discordante, aucune ombre d'hésitation. Et puisque la séparation pour plusieurs de ces églises remonte jusqu'au v« siècle, il faut bien conclure que la doctrine admise par toutes était le patrimoine de toutes avant le schisme qui les a divisées.
Les poètes même ne restent pas étrangers à cet unanime concert. Sedulius chante le Fils, né de la Vierge :
Guipa dédit mortem, ut pietas daret inde salutem.
Et velut in spinis mollis rosa surgit acutis,
Nil quod laedat habens, matremque obscurci honore;
Sic Evae de stirpe, sacra veniente Maria,
Virginis antiquae facinus nova virgo piaret. Sedul., Car m. Pasch.,u, P. L.. xix, 696. Arator lui fait écho dans son Histoire Apostolique :
Porta Maria, Dei genitrix intacta Creantis,
A nato formata suo ; mala criminis Evae
Virgo secunda fugat; nulla est injuria sexus,
Restituit quod prima tulit. De Act. Apost., I. 1. F. L., lvhi, 96. 97-
(i) S. Jean. Damasc, hom. i in Nativit. B. V. M. n. 7. P. G.,xcvi, 67a.
d'allégresse, ô Adam, à cause de Marie, la Mère de Dieu. Parce que le serpent vous a trompé par une femme, c'est par une femme que vous foulerez sous vos pieds le serpent. Elle est arrivée l'heure où les flèches du Tout-Puissant vont partir de la nature même à laquelle l'ennemi, pour nous perdre, avait emprunté ses armes.
« Au paradis, le bois et la femme furent la première cause de votre exil ; aujourd'hui, le bois et la femme vont être le principe de votre délivrance. La femme, façonnée de la main de Dieu, vous a malheureusement séduit; et voici qu'une femme, née de Joachim et d'Anne, donne virçinalement au monde le vainqueur de la mort et le triomphateur de notre tyran... Et vous aussi, Eve, réjouissez-vous : car vos fds, désormais, ne naîtront plus pour la corruption. Leur partage devient une éternelle incorruptibilité » (j).
Plus d'une fois, j'ai nommé Jean le Géomètre. On croit assez généralement qu'il était devenu prêtre et peut-être évêque, après avoir professé la vie religieuse. Il fut poète à son heure, et s'acquit une grande réputation d'orateur sacré, vers le milieu du xi^ siècle. Quelque jugement que l'on porte sur son talent poétique, il est certain que les sermons que nous avons de lui méritent d'être lus, au point de vue de la doctrine. Voici ce qu'il dit sur le sujet que nous traitons
Après avoir expliqué la fin de rincarnation du Verbe, il poursuit en ces termes :
« Parce qu'il faut que les remèdes répondent à la maladie, le céleste médecin en prépara de parfaite-
(i) Joaa. Eubœens., serni. in Concept. SS. Deip. n. 21. P. G.,xcvi,
CH. i. PL,VN HE UEVANCIIE DIVINE 1Ô
ment adaptés à notre mal. C'est pourquoi un an^e est envoyé pour un ange, un ange de lumière pour un ange de ténèbres, un prince du ciel pour un dominateur de ce monde, un messager ailé pour un être rampant sur la terre. Et pour une femme on élit une femme; pour une vierge séduite et trompée, une vierge pure sur qui le ravisseur ne porta jamais la main; pour celle qui fut expulsée de l'Eden, celle qui fut ofTerte au temple; pour celle qui fut prise par l'amorce du plaisir, celle qui ne fut jamais souillée même par la pensée ; pour celle enfin qui conversa malheureusement avec le démon, celle qui s'entretenait continuellement avec Dieu, et méditait jour et nuit les divins oracles.
« Or, cette fille de Dieu n'avait d'amour que pour ia beauté du Roi, et le Roi, de son côté, s'était épris de la beauté de cette fille;... et celle-ci passa de la condition de servante à l'état d'épouse, et l'épouse devint la mère.
(( Au lieu de la malédiction d'Eve, elle reçut la joie ; au lieu de la parole trompeuse, le Verbe luimême. Elle ne toucha pas à l'arbre, c'est l'arbre qui la toucha, l'arbre de vie au lieu de l'arbre de la science » (i).
IV, — Nous avions donc raison de l'affirmer, l'universalité de cette doctrine, à travers les différents âges et les différents pays, démontre avec évidence qu'elle nous vient des sources mêmes de la révélation. Les Apôtres,
(i) Joan. Geometra, serm. in SS. Di'ip. anniinciat., n. 9. P. G., cvi, 817. Cf. Chrysipp. hierosol.. De laiidibiis Deigen. M. Bibliolh. PP. t. XII, p. 67a.
après l'avoir reçue du Saint-Esprit, nous l'ont transmise. Impossible d'assigner une autre cause à une si admirable et si constante diffusion. Du reste, il faudrait ig-norer à quelles marques se reconnaît une tradition divine pour ne pas voir, dans la vérité qui nous occupe, le caractère des doctrines déposées par Dieu lui-même dans le trésor de l'Eg-lise.
Admirons encore une fois les merveilleuses harmonies du plan divin. La chute et la réparation ne seront pas deux faits isolés, l^a rédemption, dans les desseins de Dieu, est une revanche. L'homme avait été vaincu; c'est par l'homme que Dieu prétend vaincre. De là, ce mystère de l'Incarnation du Verbe prenant notre nature pour combattre et pour vaincre dans notre nature. De là, cette sollicitude divine à faire servir tous les instruments de notre malheur au ministère de notre salut. Or, parce que la femme avait eu sa grande part dans la déchéance de l'humanité coupable, il fallait que Dieu prédestinât une nouvelle Eve aussi bien qu'un nouvel Adam. Faute de cela, la revanche divine n'aurait pas été parfaite, et ses desseins auraient manqué deleur meilleur complément. Et cette Eve nouvelle devait occuper dans l'ordre de la délivrance une place analogue à celle que tint l'ancienne dans l'ordre de la déchéance. Donc, parce que ce fut Eve désobéissante et vierge qui nous donna, pour ainsi dire, l'auteur de notre perte, en faisant du premier homme le prévaricateur et le violateur de l'alliance divine, il était souverainement convenable que le réparateur, c'est-à-dire le Dieu fait homme, nous fût donné par une femme obéissante et vierge. Donc, pour conclure puisque « c'est par la femme que le péché a commencé », puisque c'est par elle que nous tous nous