‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 62 sur 98 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Djl sens précis qu'il faut aLLribiier aux paroles de la promulgation. — Est-ce un sens spirituel et typique? — Est-ce un sens littéral, et lequel t

Nous avons prouvé, ce me semble, sinon avec une absolue certitude, du moins avec la plus sérieuse vraisemblance, que les paroles du Seig"ueur en croix expriment la maternité spirituelle de la Sainte Vierge autrement que par accommodation. Elles la signifient réellement, suivant l'intention même de celui qui les a dites. Mais ici vient se poser une question plus difficile à résoudre et moins généralement traitée : Quel est, parmi les sens scripturaires, celui qu'il faut attribuer aux mîmss paroles ? En d;ihors du sens accommodât ice dont il n'y a plus à s'occuper, je trouve chez les auteurs une double manière d'interpréter ce texte évangélique. Je proposerai l'une et l'autre avec les raisons principales sur lesquelles on les appuie. Au lecteur de choisir par lui-même celle qui lui agréera le mieux. Qu'il se souvienne pourtant que la divergence de vues et d'opinion sur ce point secondaire, et même notre impuissance adonner une solution bien certaine, ne doivent pas faire remsttre en discussion le sens réel si généralement admis. N'est-ce pas chose commune de voir les esprits se partager, quand il s'agit d'expliquer plus à fond et de préciser avec la dernière

cil. V. — SENS PRÉCIS DES PAROLES SlQ

exaclilude des conclusions sur lesquelles ils étaient d'accord, sans que la variété des explications aille jusqu'à jeter des doiitessur la vérité déjà démontrée? Donc, soit qu'il se prononce pour une théorie soit qu'il embrasse l'autre, il retiendra ce qu'il y a de principal : la promulg-ation de la maternité de grâce faite par Jésus-Christ, mourant sur le Calvaire.

I. — Avant d'exposer la première solution, je dois rappeler une propriété sing^ulière de la parole de Dieu, contenue dans nos saints Livres. La parole des hommes n'a qu'un sens : celui qu'on nomme le sens littéral, historique; je veux dire, le sens qui résulte des mots, avec ou sans emploi de métaphore. Outre le sens des mots, la parole divine comporte une signification plus haute, superposée au sens littéral, et découlant, non plus immédiatement des mots, mais des choses exprimées par les mots. C'est là ce qu'on est généralement convenu d'appeler le sens spirituel, typique, ou mystique (r).

Tâchons de rendre plus claires, au moyen d'exemples, ces notions trop abstraites. Je lis dans l'Evangile que les soldats, après avoir brisé les jambes aux deux voleurs crucifiés avec Jésus, s'approchèrent du Sauveur ; m;iis, dit le texte sacré: «Voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ». Et l'Evangile ajoute : « Cela a été fait pour l'accomplissement

(i) Le sens s,)irit jel comprend d'ordinaire trois subdivisions principales : il est sens allégorique, quand les choses signifiées par les mots tigiirent la Loi nouvelle ; anagogique, si elles représentent la gloire éternelle ou les choses du ciel : tropjlogiqne, lorsqu'elles ont rapport à ce que nous devons être ou faire. Par exemple Jérusalem, en pi is du sens littéral, peat signifier et signifie parfois dans l'Ecriture l'Eglise, au sens allegoriijae ; le ciel, au sens anagogique; l'àme fidèle, au sens tropjlogique (S. Thjm., i. p., q, i, a. lo;; parce que la ville de Jérusalem

de l'Ecriture : Vous ne briserez aucun de ses os » (i). Or, si je me reporte au texte de l'Exode, d'où ces dernières paroles sont tirées (2), j'y trouve que cette prescription s'applique manifestement à l'agneau pascal. Les Juifs, à la solennité de la Pâque, devaient manger un agneau, par famille, et le manger tout entier; de plus, il leur était défendu d'en briser les os. Tel est le sens historique et littéral de la prescription divine. Mais cet agneau, immolé d'abord au temple, et mangé dans chaque maison, suivant le rite ordonné de Dieu, représentait prophétiquement l'^gneaii de Dieu qui, par sa mort, efface les péchés du monde (3); et le sacrifice de la Pâque juive était la figure et la promesse du sacrifice de la croix. Donc, la signification du texte biblique va plus loin que la portée immédiate et littérale des paroles : car par la chose qu'elles expriment ce texte signifie Jésus-Christ lui-même, Jésus-Christ victime. L'Esprit Saint, en inspirant le récit de Moïse, avait ainsi deux choses en vue: déterminer l'un des rites à garder dans la célébration de la Pâque, et figurer dans ce rite et par ce rite ce qui devait se passer au Calvaire. Par conséquent, le texte de l'Exode rappelé par saint Jean s'applique à deux agneaux : à l'agneau figuratif suivant le sens littéral, ou la signification de la lettre; à \'Agaeau par exellence, suivant le sens mystique ou la signification de la chose; en d'autres termes, au type et à l'antitype, à celui-ci médiatement, immédiatement à celui-là.

était, suivant les différents textes, un type de ces trois sortes de choses. (i) Joan., XIX, 82-34.

(a) Exod., XII, 46; col. Num., ix, 12. (3) Joan., I, 29; Isa., xv , i, etc.

en. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 3x1

L'Ancien Testament est plein de significations mystiques. A chaque instant, l'Evangile et les t'crits des Apôtres, spécialement les lettres de saint Paul, nous les font loucher du doigt (i). Faut-il également admettre ce genre de sens dans les livres de la Nouvelle Alliance, et notamment dans l'Evangile? Quoique les significations mystiques y soient moins nombreuses, rien n'autorise à les en rejeter. ■ Les Pères les plus graves les ont expressément signalées. Ainsi, pour en donner quelques exemples, à leurs yeux les deux pêches miraculeuses représentent l'Eglise. Dans la première pèche, Pierre jetant son fdet sur l'ordre de Jésus « prit une si grande quantité de poissons que le filet se rompait m, laissant échapper une partie de la prise (2), Il n'est pas douteux non plus que les Apôtres durent faire un choix, retenant les bons et rejetant les mauvaise la mer (3). Dans la seconde pêche, au contraire, celle qui suivit la résurrection du Sauveur, le filet, comme l'Évangile en fait la remarque expresse, ne fut pas rompu, malgré le grand nombre de poissons ; et c'étaient tous de beaux et grands poissons, dignes du festin préparé par Jésus. Oui ne voit, dans l'une et l'autre de ces pèches où préside Pierre, l'une antérieure à la résurrection du Maître et l'autre postérieure, la vive image de l'Eglise réunie, sur le commandement de Jésus, par celui qu'il a créé pêcheur d'hommes?

Dans son état présent, cette Eglise, encore qu'elle soit miraculeusement tirée des Ilots du monde, renferme des pécheurs à côté des justes, et combien

(i^, Cf. I Cor., X.

(3) Luc, V, 5, sqq.

(3) Malth., xiii, 48.

d'hommes s'en échappent, après avoir rompu les mailles, ou par le schisme ou par l'hérésie? C'est ce que symbolise la première pêche. Mais, dans l'état futur, c'est-à-dire dans l'état de l'Eglise triomphante, après la résurrection finale, le filet, si plein qu'il soit, ne subira pas de rupture et rien de ce qu'il renfermera ne sera jamais rejeté. Telle est la signification de la seconde pêche ; et c'est ainsi que nous avons dans ces deux récits de l'Évangile le sens mystique se superposant au sens littéral et se coordonnant avec lui (i).

Sile but de l'écrivain sacré, ou, pour mieux dire, du Saint-Esprit qui l'inspirait, n'avait pas été d'exprimer parles faits ce double état de l'Eglise de Dieu, on s'expliquerait difficilement le pourquoi des détails, assez indifférents par ailleurs, dont l'une et l'autre description est remplie. On ne concevrait pas non plus d'où vint, pour les premiers fidèles, cette universelle coutume de considérer les chrétiens comme des poissons retirés de l'eau par le ministère des prêtres du Christ (2), et ceux-ci comme des pêcheurs, ayant à leur tête le Pêcheur, vicaire du Christ et successeur de Pierre.

A cet exemple fourni par saint Augustin il serait aisé d'en ajouter d'autres. La manière dont Jésus- Christ, prophétisant la ruine de Jérusalem, mêle en quelque sorte les circonstances de cette catastrophe particulière avec celles de la catastrophe universelle et finale du monde, ne nous fait-elle pas entendre que l'une est le type de l'autre? Saint Jean Chrysostôme

(i) L'inlerprélation des deux pêches est de S. Augustin. Tract, cxxii m Evang. Juan., c. ^o, n. 7. P. L. xxxv, 1962.

(ij Cf. IMurligriy, Dictionnaire diin Antiquités clirétienncs . kri. Poisson, \ 2, p. 6JG, suiv. ^I■'aris, 1877^.

enfin, dans l'entrée triomphale que Jésus fait à Jérusalem, monté sur une ânesse, n'a-t-il pas vu la figure de la conversion des g-entils (i)?

Le tort de lÉcole d'Alexandrie n'est donc pas d'avoir plus que toute autre mis en relief les sig-nifications typiques de l'Écriture; c'est d'en avoir parfois exagéré le nombre et dénaturé surtout leur caractère en supprimant trop souvent le sens littéral, base indispsnsable du sens spirituel et mystique (2).

Ces notions sommaires suffisent pour entendre le premier mode d'interprétation. Notre Seig-neur aurait confié sa mère à Jean pour que celui-ci tînt sa place auprès d'elle, et l'entourâL d'une sollicitude, d'un respect et d'un amour vraiment filial. Réciproquement, il aurait donné Jean à Marie pour qu'elle le reg-ardâl comme son fils, un fils dans lequel cette vierg-e, privée désormais de Jésus, le verrait en quelque sorte survivre. Ils seront l'un à l'autre dans un rapport de fils à mère et de mère à fili. Tel est assurément le sens historique. Mais Jean représentait les fidèles, comme l'ag-neau pascal représentait l'Ag-neau de Dieu. Donc, ce n'est pas à lui seulement que la bienheureuse Vierg-e est donnée comme mère. A cette relation établie par Notre Seigneur entre elle et lui, relation dont le but immédiat est de procurer à Marie une assistance analogue à celle qui va lui manquer du côté de son fils Jésus, vient se superposer une autre relation signifiée par la première. Désormais tous les disciples de Jésus, tous les fidèles, qu'ils le soient actuellement, ou tout au moins par destination, seront, de par la volonlé du

(i) s. Joni. Chrysost., 1>on. 66 <al 67I, n. 2, P. G. lviii, 6 ^7. (2) Cf. Bjllarmin., de Verbo ii ram. 1. 1,11, c. 3; et surtout Corucly, Introd. ffjnjral. in szjr. U. T. libros. D. m, s. i, p. 54o, sq

Sauveur et dans l'ordre surnaturel, autant de fils pour la Vierge, et tous devront voir en elle, aimer et vénérer en elle une mère. Voilà, quant à la substance, le premier mode d'interprétation. Personne ne l'a mieux ni plus amplement exposé que le Père Joachim Ventura dans son beau livre de « la Mère de Dieu mère des hommes » (i). Je ne rechercherai pas curieusement si les autres auteurs qui ont lu dans les paroles de Notre Seigneur une promulgation intentionnelle de la maternité de grâce admettent cette explication. Aucun d'eux, au moins, ne la rejette expressément. Elle s'adapte généralement à leurs expressions, et tout particulièrement à la formule employée par tous ou presque tous: Jean réyjre'se/zto// les fidèles, et ceux-ci, dans la personne du disciple bien-aimé, furent confiés à Marie pour enfants.

On a soulevé, dans ces derniers temps, une double objection contre la théorie du sens mystique. La première part de ce principe que les significations typiques ou spirituelles sont exclusivement propres à l'Ancien Testament : assertion qui, si elle était bien démontrée, suffirait à renverser de fond en comble l'explication que je donnais tout à l'heure. Mais estelle vraiment démontrée? Vous ne trouverez pas, il est vrai, dans le Nouveau Testament, la même abondance de types que dans l'Ancien; d'accord. Est-ce une raison de nier leur existence? Des Pères ont paru le faire; je l'accorde encore; mais ces Pères parlaient d<*s types prophétiques qui promettaient soit le Christ soit l'Eglise du Christ. Avant Jésus-Christ, c'était l'ombre et la figure; depuis, c'est la réalité. Ces types

(ij I' Part., c. 4 et suiv.

exclus, il en est d'autres qui peuvent avoir leur place dans la Loi nouvelle. Saint Thomas l'enseig-ne expressément (i); nous avons vu plusieurs Pères le reconnaître, et ce serait chose facile d'en citer encore beaucoup d'autres partageant les mêmes idées. Cette première objection n'est donc pas décisive.

Passons à la seconde. Soit, disent les quelques adversaires du sens typique; mais, l'existence de ce sens admise mème,pour le Nouveau Testament, on ne saurait encore le trouver dans le texte en question. Il est bien vrai qu'il ne faut pas presser tous les détails et faire entrer dans la sig^nification typique toutes les circonstances, toutes les faces de la lettre. Encore est-il nécessaire que le fondement du type, sa raison^ ratio tijpica, comme on dit, se trouve dans le point culminant de cette même lettre. Or, rien de semblable dans le texte que nous étudions. Le point culminant du récit évangélique, ou, pour mieux dire, des paroles de Notre Seigneur, c'est que Jésus veut recommander et recommande, en effet, sa mère, aux soins du disciple bien-aimé. Dira-t-on que Jean, recevant ce dépôt sacré, représente tous les fidèles; et qu'à tous Jésus

(i^ s. Thom. I p., q. i, a. 10. Le même saint docteur, expliquant 1rs préceptes de l'ancienne Loi (1-2, q. loi, a. 2), a fait cette belle remarque : « Iq statu pracsentis vitae non possumus divinam veritalem in seipsa intueri; sed oportet quod radius divinae veritatis nobis illucescat sub aliquibus sensibilibus fip:uris... divcrsimode tamen secundum divcrsitatem cocnitionis humanae : in veteri euim lege neque ipsa divina Veritas in se manifesta crat, neque eliam adluic propalata eral via ad hoc perveniendi, sicut Apostohis dicit ad Hebr. ix, et idco oportebat cultum V. L non esse fii^urativum solum veritatis manifestandae in patria, sed etiam fit^urativum Cbristi, qui est via duccns ad illam patriae veritatcm.Sed in statu N. L. haec via jam est revelata ; unde... solum oportet praefijjurari futuram veritatem gloriae nondum revelatam; et lioc est quod Aposlolus dicit ad Hebr., x : L'mbram habct Lex futurorum bonorum, non ipsam imaginem rerum : umbra enim minus est quam imago, tancjuam imago perlineat ad novam legem, umbra vero ad veterem ».

confie la bienheureuse Vierg-e pour qu'ils en soient le soutien? Telle est l'objection. Voici la réponse.

Le fondement du type est à chercher dans le fait même, en d'autres termes, dans l'acte et dans les paroles du Sauveur. Or, que signifient littéralement ces paroles? Elles établissent entre Jean et Marie la relation de mère à fils, de fils à mère : Ecce Jîlias tuas, ecce mater tua. L'occasion, sans doute, ou, si l'on veut, la raison prochaine qui détermine cet acte du Sauveur, est de laisser un protecteur à Marie. Mais Jésus n'a pas dit : Voici votre soutien ; il a dit : Voici votre fils. A saint Jean de tirer la conséquence, et de veiller sur Marie comme un fils sur sa mère. Quel fait pourrait être une base plus convenable pour un type que celui-là ? Ce n'est pas le disciple, en tant qu'il doit entourer de soins Marie seule et désolée ; mais c'est ce même disciple, en tant qu'il est donné comme fils à Marie, qui représente les chrétiens. Or, encore une fois, voilà ce que les paroles du Sauveur expriment : une double relation, relation de mère à fils, relation de fils à mère. Ajoutons que la conséquence même qui résulte pour Jean d'une filiation si glorieuse, peut n'être pas étrangère à la raison de type. Car nous aussi, fils spirituels de Marie, nous devons, en tant que tels, la soutenir dans les intérêts de sa gloire, comme le portent expressément les formules de consécration à l'usage des Congréganistes de la bienheureuse Mère de Dieu.

Dira-t-on que ce type pécherait encore par un autre côté? En effet, si Jean, par la filiation qu'il reçoit au Calvaire, représente la filiation des chrétiens, celle-ci par le fait même l'emporte en excellence sur celle-là. Nous serons plus parfaitement fils de Marie que Jean

cil. V. SENS PRÉCIS DES PAUOLES 827

ne l'éuit lui-même en vertu du Testament de Jésus. La réponse est encore 'aisée. Personne n'ig'nore que la délivrance des Juifs, revenant de la captivité où les avait jetés la prise et la ruine de Jérusalem par les rois de Babylone, est proposée par les prophètes comme la figure d'une délivrance et plus universelle et plus désirable, celle que Dieu nous a préparée par son Christ. Personne n'ignore, non plus, que les Juifs fidèles à qui fut accordé le bienfait de la première délivrance ont aussi reçu le bienfait de la seconde ; aucun homme n'ayant jamais été libéré de la captivité du péché que par le Christ Sauveur. De même donc que la délivrance temporelle des Juifs, revenant de la captivité, signifiait la délivrance spirituelle (jui leur était commune avec l'universalité des rachetés ; ainsi la filiation particulière de Jean signifiait la filiation commune à l'égard de Marie, c'est-à-dire une filiation plus haute dont il a été lui-même participant dans la mesure de son mérite et de sa sainteté.

II. — Ces considérations ne sont pas sans gravité; et, s'il n'y avait pas d'autre sens réel à donner aux paroles du Seigneur, en dehors du sens purement accommodatice, j'embrasserais, ce me semble, la signification typique comme uniquement véritable. Mais, tout bien pesé,jenesaiss'il ne serait pas possible de rester dans le sens littéral, et d'expliquer par lui comment la bienheureuse Vierge est vraiment, de par le Testament du Christ, la mère universelle des chrétiens; disons plus, des hommes sans exception. Au reste, bien que nombre des témoignages, apportés dans les chapitres précédents, représentent expressément le disciple bien aimé comme le type et la figure des fidèles,

tous cependant n'emploient pas une manière de parler si nettement significative du sens spirituel et typique. Beaucoup se contentent d'affirmer que nous avons reçu Marie comme mère, dans la personns de saint Jean.Ov, cette dernière formule peut s'adapter non seulement à la signification typique, mais encore au sens littéral.

El, de fait, il y a des auteurs qui, touchant à cette question, ont cru pouvoir l'interpréter decette manière. Que si vous leur demandez comment les paroles du Seigneur, le sens typique une fois exclu, peuvent signifier la maternité spirituelle de Marie, voici la première explication ; la seule, du reste, que ces auteurs aient nettement formulée, pour autant du moins que mes recherches me permettent d'en jug-er. Ce n'est pas directement que la maternité de g-râce serait exprimée, mais par voie de conséquence. Nous aurions donc là ce qu'on est convenu d'appeler le sens littéral conséquent ; c'est-à-dire un sens qui, n'étant pas formellement contenu dans la lettre, peut en sortir par raisonnement, en vertu d'une déduction proprement dite. Avant de montrer comment cette déduction peut se faire, et sur quels fondements elle s'appuie, disons, en quelques mots, g-râce à quelles circonstances et dans quelles conditions une vérité ainsi déduite de la parole de Dieu pourrait, d'après plusieurs interprètes et théologiens, être tenue pour Tih'élée, et crue par conséquent sur le témoignage même de Dieu.

S'il s'agissait d'une parole purement humaine, on ne serait pas régulièrement en droit d'attribuer à son auteur le sens obtenu par un semblable procédé, puisqu'il faut employer pour l'avoir un élément qui n'est

eu. V. — SENS l'RÉCIS DES PAROLES 32Q

pas contenu dans la parole elle-même. Mais ce (pii ne peut arriver pour la parole de l'homme devient possible avec celle de Dieu. Supposons, en effet, que dans sa prescience infinie Dieu voie que de sa propre parole et d'une vérité d'ailleurs certaine, encore qu'elle n'ait pas été révélée par lui, nous tirerons naturellement une conséquence ég-alement certaine; supposons dis-je, qu'il le voie, et que rien de sa part ne nous détourne d'aller droit à cette conclusion ; ne peut-on pas dire qu'il fait sienne la même conclusion? Elle devient par là même le sens consér/uenl de la propre parole de Dieu; mais un sens que nous pourrons croire sur son autorité. C'est en pareille occurrence que se vérifieraient les paroles suivantes de saint Augustin : « L'Esprit Saint qui, par le ministère de l'écrivain inspiré, a écrit ces paroles, a certainement prévu que cette pensée se présenterait à l'esprit du lecteur ou de l'auditeur; plus encore, il a voulu de dessein prémédité qu'elle se présentât, conforme qu'elle est à la vérité ); (i).

La sainte Ecrituie elle-même, en plus d'un endroit, paraît confirmer cette manière de voir. Saint Paul, afin de prouver le droit qu'ont les ouvriers apostoliques de recevoir des fidèles les choses nécessaires à la vie, en appelle à l'autorité même de Dieu. « Ce que je dis ici n'est-il qu'un raisonnement humain? La Loi même ne le dit-elle pas? Car il est écrit dans la loi de Moïse : Tu n'emmuselleras pas le bœuf, quand il foule le grain (2). Est-ce que Dieu a souci des bœufs?

(i) Spiritum Dei qui per scriptorem inspiratum haec verba operatus est, etiam hanc sententiam lectori vel audilori occursuram pracvidisse, imo ut occurrcret, quia et ipsa veritati sit subiuxa, providisse. S August. De D ictrina Christ. ,\. m, c.27, P. L. xxviv, 80.

(2 D.ut., XXV, 4-

33o L. IV. LA MATERNITÉ PROMULGUEE

Et n'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fait cotte ordonnance? Oui, c'est pour nous que cela est écrit » (i). Comment le texte du Deutéronome signifie-t-il l'application que saint Paul en a faite aux ministres de l'Evangile? Assurément, ce n'est pas par le sens littéral immédiat, puisque la loi ne parle expressément que des bœufs. Ce n'est pas non plus au sens typique : qui a jamais soupçonné ces animaux d'être la figure des prédicateurs de la foi ? Si donc le texte contient ce qu'en lire l'Apôtre, ce ne peut être qu'au sens conséquent. C'est comme si l'Apôtre avait dit : Dieu a voulu qu'il fût permis aux animaux de vivre de leur travail; or, tout autrement singulière est la providence dont il entoure les ouvriers de sa gloire; donc, à plus forte raison, eux aussi méritent leur récompense, c'est-à-dire une assistance temporelle en vue de leurs travaux (2). Voilà, certes, un sens conséquent. Or, ce sens est expressément attribué par saint Paul à la loi promulguée de Dieu dans un texte du Deutéronome (3).

Telle est, disent de graves auteurs, le sens dans lequel les paroles de Jésus en croix expriment la maternité spirituelle de Marie. Jésus, eu prononçant ces paroles, et le Saint Esprit, en nous les conservant dans l'Evangile, savaient que les hommes pourraient et devraient un jour en conclure que Marie leur a été donnée pour mère, et qu'ils sont eux-mêmes, de par la volonté du Christ, et de par le rôle de la Vierge

(1) ICor., IX, 8,sqq.

(2) 1 Tim., V, 18.

^3) J'ensçaçe ceux de mes lecteurs qui désireraient de plus amples explications sur celle matière, à lire le P. Cornely, Introd. grener. in libros U. T. sacros, D. 3, s, i, c. i, | 3.

dans la Passion, les enfants selon l'esprit de cette vierg-e bénie. Ils le savaient, et c'était leur intention qu'il en fût ainsi : car tout, dans le texte, dans le contexte et dans les circonstances, mène, pour le moins, à tirer cette conséquence.

Dans le texte d'abord; et l'on en peut apporter une double raison. Nous avons déjà signalé la première, quand nous pesions la manière significative dont l'Évangile à cet endroit parle de saint Jean. C'est le disciple, le disciple que Jésus aimait, le disciple debout près de la croix ; comme pour nous faire entendre que nous pouvons avoir part au don que Jésus-Christ lui fait, dans la mesure où nous serons, nous aussi, ses disciples, où nous serons amis de Jésus, où nous nous tiendrons attachés à la croix.

Dans le contexte. Nous le savons encore, les autres paroles de Jésus en croix ont une portée générale, nonobstant le caractère particulier qu'elles présentent au premier abord. Quand, par exemple, il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font; » il prie, sans doute, immédiatement, pour ses juges, ses insulteurs et ses bourreaux ; mais sa prière va plus loin; tous les pécheurs y sont compris, sans exception de temps ni de lieu : d'autant plus que tous ont concouru pour leur part à sa mort. Vous ne direz pas que la prière de Jésus a cette étendue, parce que les Juifs sont ici la Jïffure des pécheurs; vous ne direz pas non plus que tous ceux-ci sont au sens littéral immédiat l'objet de la même prière. Donc, si les paroles du Sauveur doivent s'appliquer à l'universalité des coupables, ce ne peut-être que dans le sens appelé conséquent. Lorsque j'entends mon divin Maître prier pour les forcenés qui le poursuivent de leurs outrages, je

LA MATERNITE PROMULGUEE

me rappelle qu'il est la victime universelle, FAg-neau de Dieu qui efface les péchés du monde ;, et je conclus de là que, priant pour les déicides, il doit prier aussi pour moi et pour les autres pécheurs, mes semblables; et que je puis me prévaloir de sa prière auprès de Dieu pour relever ma confiance et réclamer de lui miséricorde.

Il serait aisé de faire un raisonnement analogue sur la seconde parole de Jésus en croix; c'est-àdire, de montrer que la promesse faite au larron croyant et pénitent s'étend aux autres criminels, imitateurs de sa foi, de son repentir, de son espérance et de sa résignation. Il semble donc qu'on pourrait du même droit tirer des paroles de Notre Seig-neur la maternité de g-râce, à défaut de la signification typique et de tout autre sens littéral; d'autant plus que les circonstances elles-mêmes, comme nous l'avons déjà montré, demandaient que cette maternité fût alors hautement promulguée (i).

Je dois faire remarquer cependant, pour être exact, que l'apfjlication de cette théorie du sens littéral conséquent à l'interprétation des paroles du Sauveur peut

(i) C'est à ces idées, semble-t il, qu'on pourrait peut-être ramener le sentiment d'un auteur de mérite, dont le témoignage est pourtant invoqué par les partisans d'une pure accommodation. « Peut-on, se demande-t-il, employer les paroles, adressées par Jésus en croix soit à sa mère, soit à saint Jean, pour légitimer notre dévotion envers la. bienheureuse Vierge; et dans quel sens pourrait on le faire? Est-ce au sens littéral, est-ce au sens accommodalice ? Oui, on le peut, mais dans un sens déduit du sens littéral, gi àce à la parité de raison, de cette manière : Par ces paroles, Jésus a voulu que Jean honorât la Vierge et la tînt pour mère, et cela par amour pour Jcsus, dont elle était la mère : nous donc aussi qui sommes disciples de Jésus comme Jean, et qui \vi devons le même amour, nous répondrons aux vœux de Jésus en rendant le même culte à sa mère glorifiée dans les cieux : car elle mérite d'autant plus d'honneur que sa gloire au ciel surpasse davantage la dignité qu'elle avait sur la terre ». Van Sleinkisle, in Evanj. Matth. P. i4, s. 3, | 8.

s'entendre de deux manières. La première consisterail à ne voir dans raffirmalion de la maternité spirituelle, ainsi déduite à l'aide du raisonnement, qu'une [)ure conclusion théoloyique: ce qui ne répondrait que peu ou point à ce que les auteurs dont nous rapportions les lémoig-nag-es avaient dessein d'exprimer. Suivant la seconde, cette conclusion serait elle-même parole de Dieu. C'est où mènerait l'enseignement des interprètes que nous avons vus rang-er parmi les vérités à croire sur l'autorité de Dieu, non pas toutes les conclusions sortant d'un texte formellement révélé, mais celles-là, du moinSjqui, dans la prescience et la volonté de Dieu, doivent en être prochainement et naturellement déduites. Mais, il faut bien le dire, encore que cette doctrine ne semble pas de tous points improbable, elle compte de nombreux opposants. D'où j'infère qu'il ne serait pas opportun de s'attacher au sens conséquent comme à la seule interprétation recevable dans les circonstances présentes.

111. — Nulle part, je dois l'avouer, je n'ai vu discuter la question du sens littéral, non plus conséquent, mais immédiat. Ce n'est donc pas sans hésitation que je l'aborde, heureux si j'en pouvais montrer au moins la probabilité. Dans la dernière Cène, Jésus-Christ, après avoir donné son corps à manger et son sang- à boire, dit aux Apôtres, assemblés autour de lui : Faites ceci en mémoire de moi (i). C'était l'institution du sacrilice et du sacerdoce des chrétiens (2) ; sacrifice et sacerdoce qui devaient se perpétuer jusqu'à la fin des siècles, parce que la puissance de consacrer le coi'ps

(1 ) Luc, xxii, 19.

(2) Coiicil. Tiiuciit., sess. XIII, c. i et scss., XXII, c. i.

et le sang- du Seig-neur n'était pas seulement assurée par les paroles du Maître aux disciples considérés personnellement, mais aux mêmes disciples pris juridiquement, c'est-à-dire avec leurs successeurs dans le ministère sacré de l'autel. Ne pourrait-on pas interpréter d'une manière analog-ue les paroles du Christ : Voici voire fils, voici votre mère? Jean seul est aux pieds de la croix pour recevoir de la bouche de Jésus le don qu'elles sig-nifient, comme les douze étaient seuls près de Jésus instituant le sacrement perpétuel de son amour. Mais en lui et par lui ces paroles bénies allaient à tous les héritiers de sa foi, à tous les disciples aimés de Jésus, comme l'institution du sacerdoc allait, dans les Apôtres et par les Apôtres, aux successeurs qui devaient continuer leur mission dans l'Eglise de Dieu.

Vous direz peut-être que cet exemple prouve trop, ou qu'il ne prouve rien. En effet, le pouvoir d'offrir le sacrifice eucharistique est le même dans les prêtres du Christ que dans les Apôtres du Christ en qui ces prêtres l'ont originairement reçu. Tout au contraire, les paroles dites à Jean sig-nifient pour lui quelque chose d'exclusivement propre : la fonction toute filiale qu'il doit remplir à la place de Jésus près de Marie, tant que cette divine mère n'aura pas rejoint son Unique au ciel.

Il est vrai, les paroles du Sauveur ont une compréhension plus larg-e, en tant qu'elles s'appliquent au disciple bien-aimé. Mais cela même empêcherait-il la conclusion d'être lég-itime ? On pourrait le nier, sans sortir de notre exemple. N'est-il pas vrai que le « Faites ceci en mémoire de moi w, ne s'entend pas de tous les prêtres du Nouveau Testament dans un

sens absolument le môme que nous devons riiiter[)réter de Pierre? Celui-ci ne dépend que de Dieu dans l'exercice de son ministère sacré, tandis que ce même exercice devient illégitime chez les prêtres qui voudraient sacrifier contre les ordres de Pierre.

Choisissons un autre exemple plus concluant. Le Seigneur, avant de monter au ciel, dit aux mêmes Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations,... et voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des âges » (i). Du consentement unanime des théologiens et des interprèles, Jésus-Christ, conférant cette puissance et ce privilège au collège apostolique, avait en vue l'épiscopat de tous les siècles. De plus, on s'accorde àvoirdansles mêmes paroles du Christ une prérogative d'infaillibilité personnelle pour chacun des Apôtres ; prérogative qui devait se perpétuer dans le corps des pasteurs, unis à leur Chef, successeur de Pierre, et qui toutefois ne conviendrait indLoiduellement qu'à celui-ci. Donc, autre était la portée des mêmes paroles du Seigneur, en tant qu'elles s'adres saient aux membres du collège apostolique, autre leur compréhension par rapport à leurs successeurs dans l'épiscopat. Ce qui nous le montre, ce sont les circonstances, les faits, la nature des choses qui n'exige pas pour chacun des évêques un privilège égal à celui des premiers promulgateurs de l'Evangile.

Pourquoi ne donnerions-nous pas une interprétation semblable au Testament du Seigneur, léguant sa mère au disciple qu'il aimait? La maternité principale est la maternité de grâce. Elle embrassera comme fils et Jean et tous les disciples du Christ, héritiers de la foi

(i) Ma'.th., xxviu, 19, 20; cjl. xviii, 18.

de Jean. Mais toutefois, dans celte communauté de rapports entre la bienheureuse Vierge et les disciples du Seigneur, il y aura quelque chose de particulier pour le bien-airaé de Jésus: à lui seul le privilège et la joie d'avoir avec Marie, pendant qu'elle vivra sur la terre, ce commerce plus familier et plus intime qui doit se trouver entre une mère et son fils d'adoption.

Que les paroles du Sauveur mourant renferment pour lui cette amplitude, et cette restriction pour les autres, c'est ce dont il est aisé de se rendre compte par les circonstances de la donation. La maternité comme la filiation purement spirituelle peut s'étendre aux fidèles de tous les temps et de tous les lieux, tout comme le bienfait de la rédemption, qui nous a conféré le droit d'appeler Dieu notre Père. Mais il est manifeste qu'il n'en va plus de même, quand il s'agit des relations entre la mère vierge et le disciple vierge, signifiées par ce mot de l'Evangéliste : « Et depuis cette heure-là le disciple la prit avec lui », pour l'entourer dans son délaissement de l'amoureuse et respec;ueuse sollicitude qu'un bon fils doit à sa mère (i).

De même donc que Jésus-Christ conféra dans la dernière Cène, non seulementaux Apôtres mais encore à tous les prêtres, le pouvoir d'offrir le sacrifice eucharistique; que, plus tard, sur les bords du lac de Tibériade, il commit en Pierre à tous les Souverains

(i) Un troisième exemple tiré, lui aussi, de l'Evantijile, confirmerait cette explication. C'est le passage où J.-G. dit à ses Apôtres : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel (Mattli., xviu, l'è]. En effet, bien que cette promesse vise tous les Apôtres avec leur succession dans l'Eglise, l'intention de Jésus-Christ n'est pas qu'elle se réalise suivant la même mesure dans chacun des Apôtresetde leurs successeurs, comme elle doit se vérifier pour Pierre et pour les Pontifes, comme lui vicaires du Chribt ; et personne ne pourrait, sans erreur dans la foi, fonder sur elle une égalité de puiitsance entre les uns et les autres.

cil. V. SENS PRÉCIS DES PAROLES 337

Pontifes léi^iliincnicat élus la puissance de pailre ses agneaux et ses brebis; et que dans la mission d'enseigner toutes les nations il comprit avec les Apôtres les évèques successeurs des Apôtres; ainsi voulut-il, au Calvaire, donner Marie pour mère à tous ses disciples dans la personne de Jean, son disciple bienaimé. Si le paralli'disme n'est pas une fiction, dans le dernier cas comme dans les autres, nous avons le sens littéral, et le sens immédiat des paroles de Notre Seigneur. Encore une fois, je hasarde cette explication sous toutes réserves; mais en faisant toutefois remarquer qu'elle répond à la formule communément employée par une infinité d'auteurs, lorsqu'ils nous disent que nous avons été donnés pour fils à la Vierge Mère en la personne de Jean.

Du reste, je le répète, à quelque solution qu'on se range, le sens purement accomniodatice me paraît définitivement exclu : ce n'est pas à l'homme, mais à Jésus-Christ lui-même qu'il faut faire remonter la signification si douce et si consolante attribuée par tant de chrétiens à cette partie de son Testament.

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