‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 63 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La bienheureuse Vierg-e, après avoir coopéré avec le Sauveur à nous préparer en lui et par lui les principes de la vie divine, coopère encore, dépendamment de lui, à l'application du sang rédempteur, c'est-à-dire à l'actuelle distribution des grâces. — Démonstration par la raison ihéologique, — et par l'autorité des Saintes Ecritures.

I. — Par le double mystère de l'Incarnation du Verbe et de la douloureuse Passion de l'Homme-Dieu les sources de la vie divine, taries pour nous dans la déchéance originelle, ont été de nouveau remplies. Jésus-Christ, naissant et mourant pour les hommes, leur a donné libéralement à tous le pouvoir d'être faits enfants de Dieu, Tous le sont déjà, non pas en acte, il est vrai, puisque beaucoup n'existent pas encore, et que trop d'autres vivent dans la mort du péché, mais en préparation, mais en puissance, mais en vertu, dans les causes universelles qui sont les mérites et la satisfaction de Jésus-Christ, et cela saffit pour que tout homme ait le droit de dire à Dieu : Notre Père et mon Père.

Que faut-il, déplus, pour le devenir et l'être e« ^^e/? Remplir une seule condition, répondaient les chefs de la Réformation luthérienne : s'approprier à soimême par la foi les mérites du Christ^ la justice et la sainteté du Christ. Croyez fermement que leChrist est

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mort, a satisfait pour vous : c'est assez, la justice du Christ est la vôtre; vous êtes justifié, vous êtes enfant de Dieu, sauvé. La doctrine catholique a condamné cette prétention (i). Elle veut que nous-mêmes nous devenions intérieurement justes et saints par une justice, par une sainteté qui nous soit inhérente; que notre filiation divine repose sur une participation réelle de la nature divine, appelée grâce sanctifiante, et que nous nous disposions à cet état, surnaturel et divin, par des actes librement posés sous la lumière et par l'inspiration du Saint-Esprit (2).

La Passion du Sauveur n'est pas le salut, mais seulement le moyen universel du salut. Le sang-, répandu sur la croix, a préparé pour les hommes une fontaine inépuisable de vie surnaturelle, d'où personne n'est exclu, puisque ce sang a été versé pour tous; mais encore faut-il que de cette fontaine la vie coule en chacun des hommes sous la forme des grâces actuelles et de la grâce permanente ou sanctifiante; en d'autres termes, de la grâce qui prépare et de la grâce qui constitue l'adoption des enfants de Dieu. Et c'est là ce qu'on entend, quand on parle de l'application des mérites du Christ et de la distribution des grâces, nécessaires l'une et l'autre pour que nous soyons refaits à l'image du Fils unique, et que nous opérions conformément à notre être d'enfants (3).

Voilà pourquoi l'opération sanctihante de Jésus- Christ ne s'arrête pas. Il n'est plus question pour lui

(1) Concil. Trident., sess. vi, capp. 3 et 6 ; cann. lo et ii.

(2) La Grâce et la gloire, 1. 11, c i, suiv t. I, p. 76, etc.

(3) Eclairons ceci par un exemple. De même que tous les hommes universellement sont morts en Adam, tous sont vivifiés dans le Christ (Rom.,v, i5, sqq.) Or, pour que chacun d'eux contracte de t'ait le péché originel qui est la mort de l'ùine, il faut (jue la condamnation portée contre le premier père leur soit actuellement appliquée, c'est-à-dire qu'ils viennent à l'existence et sortent naturellement de sa lignée.

cil. I. — DISTRIBUTION DES GKACliS 343

de nous mériter de nouveau les principes de la vie divine. A ce point de vue, « nous avons été sanctifiés par l'oblation du corps du Christ faite une seule fois», sur le Calvaire (i). Que fait-il donc? Il nous les applique, il nous les approprie par son Eglise, ses sacrements, son «■/z/ew^/i//onperpétuelleauprèsduPère(2); et c'est ainsi que, nous engendrant complètement à la vie divine, il consomme sa mission de Rédempteur et de Sauveur.

Ici vient se poser une question capitale pour la maternité spirituelle de Marie. A-t-elle sa part dans cette application des mérites du Christ, dans cette perpétuelle distribution de la grâce et de la vie divine? Si, la rédemption consommée sur le Calvaire, la bienheureuse Vierge Marie n'a pas,dépendammentde Jésus-Christ, une coopération propre à cette nouvelle œuvre; ou bien même, si cette coopération se trouve limitée soit à certaines personnes, soità certaines effusions des biens surnaturels, manifestement sa maternité de grâce est imparfaite dans ses fonctions. Elle ne va plus, en son ordre, jusqu'où s'étend l'influence du Rédempteur. Il y aura, pour le moins, des vies ou des degrés de vie qui supposeront, il est vrai, son concours ministériel à l'œuvre fondamentale de la rédemption, mais qui pourtant ne dépendront aucunement d'elle quant à leur actuelle production. Vou-

Taiit qu'ils ne vivent pas encore, ils sont morts et ne le sont pas : morts de droit, en principe, puisqu'ils doivent caitre dans une nature déchue, mais non pas morts en réalité, puisque la privation de la g'râce ne peut atTecter qu'un sujet existant. Ainsi en cstil, toute proportion garde e, au regard de la vie surnaturelle. L'humanité tout entière a été vivifiée par le sang de Jésus-Clirist. Mais cette vie, pour devenir actuellement propre à chaque membre de l'humanité, doit entrer en lui par la grâce. Jusque-là il n'est pas en fait du nombre des vivants.

(i) Hebr., x, ic,

(a^Hebr., vu, 26; Rom., viii, 24.

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lons-nous donc avoir la pleine intelligence de la maternité spirituelle de Marie, nous devons chercher si elle a un rôle, et quel rôle dans la répartition de la grâce. Sans entrer, pour le moment, dans la question très complexe de savoir si toute faveur divine, sans aucune exception, nous vient par elle, après Jésus- Christ, nous nous maintiendrons dans des considérations plus générales. Plus tard, il sera moins difficile, à la lumière projetée par les pensées des Pères et des Saints, de préciser avec une certitude plus ou moins grande jusqu'où vont, en 'cette matière, le pouvoir et l'action de la Mère des hommes (i).

La question présente est donc celle-ci? Marie concourt-elle actuellement et concourt-elle générale-, ment. (2), surtout par ses intercessions et par ses mé-

(i) Ce double rôk de la Sainte Vierge dans l'enfantement des fils d'adoption est heureusement rendu dans le texte suivant : «La mère de miséricorde a été établie coopératrice de notre rédemption et mère de poire naissance spirituelle. Premièrement, elle enfanta sans douleur son premier né qu'elle enveloppa de langes; pui.s elle enfanta de nouveau près de la croix, parmi d'immenses douleurs, non plus un seul fils, mais une multitude de fils: tous ceux qui étaient rachetés par le Seigneur (Psalm., cvi, 2). Et elle les enfanta tous ensemble, si l'on regarde la vertu de la cause, simul quantum ad virtatein caûsae ; mais non pas tous ensemble, si l'onregarde l'être, non simul quantum ad esse, puisque les effets de la Passion doivent être appliqués successivement à différentes époques de la durée ». En d'autres termes, la Vierge a deux manières de coopérer à la naissance des enfants de Dieu. Elle a coopéré d'abord à préparer pour tous la cause universelle de leur vie divine ; elle coopère ensuite, à mesure qu'ils viennent à l'exislence, à leur appliquer les effets de la Passion du Sauveur, c'est à dire les grâces qui les régénèrent. Et c'est ainsi qu'elle les engendre successivement quantum ad esse, après les avoir engendrés tous à la fois quantum ad virtutem causae.

Ce texte est cité comme appartenant à la 4° partie de la Summa iheoloçfica de saint Antonin ; d'où l'auteur de la Bibliotheca virginalis (t. II. p. 517) l'aurait pris. Je n"ai pu le voir ni dans le premier ouvrage, ni dans le second. Eu tout cas, il est l'expression claire et vraie des fonctions ministérielles de la Sainte Vierge dans la génération des enfants de Dieu. La Bibliothèque virginale est une collection d'ouvrages écrits à la louange de Marie. Le premier auteur est Pierre de Alba et Astorga, de l'Ordre de saint François. Elle fut imprimée pour la première fois à Madrid, en 1648. Trois iu-fol.

(2) Généralement, c'est-à-dire de telle sorte que d'ordinaire, au moins, les grâces nous arrivent dépendamment de sa médiation.

cil. I. DISTRIBUTION DES fia.VCES

rites, à h\ distiibiilion qui se fait des biens surnaturels entre les hommes? Je ne saurais mieux répondre qu'en empruntant à Bossuet la solution donnée par lui même au problème. Après avoir montré comment Marie a coopéré par le libre mouvement de son amour à donner le Libérateur du monde, il ajoute : « Comme cette vérité est connue, je ne m'étends pas à vous l'expliquer; m:iis je ne vous tairai pas une conséquence que peut-être vous n'avez pas assez méditée: c'est que. Dieu ayant une fois voulu nous donner Jésus-Christ par la Sainte Vierg-e, cet ordre ne change plus; et les dons de Dieu sont sans repentance (i). Il est et sera toujours véritable qu'ayant reçu par elle une fois le principe universel de la grâce, nous en recevions encore par son entremise les diverses applications dans tous les étals différents qui composent la vie chrétienne. Sa charité maternelle ayant tant contribué à notre salut dans le mystère de l'Incarnation, elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opérations qui n'en sont que des dépendances » (2).

Remarquez cette expression : « des dépendances )>. Gela seul suffirait pour démontrer la haute convenance et comme la nécessité pour Dieu de sanctifier les hommes par l'entremise de Marie, puisque c'est d'elle et par elle que nous est venu l'Auteur de toute grâce. « Dieu ajMut une fois voulu que la volonté de la Sainte Vierge coopérât efficacement à donner Jésus-Christ aux hommes, ce premier décret ne se change plus, et toujours nous recevons Jésus-Christ

(i) Rom., XI, 29.

(2) Bossuet, 3" serin, pour la fêle de la Concept, de la S. V, 1" point; col. 3" serin, pour la fête de l'Annonc. Fin du f point.

par l'entremise de sa charité » (i). Il y aurait une espèce d'inconséquence à mutiler cet ordre, et le plan divin y perdrait pour une grande part et sa beauté et son unité.

Voilà certes, avec une raison solide, une grave autorité. Mais une autre voix s'est fait entendre de nos jours, plus précise encore et digne d'une plus grande attention. C'est celle de Léon XIII, affirmant du haut de la chaire apostolique que, de par le conseil de Dieu, Marie siégeant dans la gloire, comme le demandait sa dignité de Mère de Dieu et l'excellence de ses mérites, ne cesse de nous protéger et de veiller à nos intérêts avec une sollicitude plus que maternelle : « Car,ayant prêté son ministère à l'oeuvre de la rédemption des hommes, elle exerce pareillement le même ministère dans la dispensation de la grâce qui découle perpétuellement de la croix, investie qu'elle est pour cette fin d'un pouvoir presque immense » (2).

Avant Léon XIII et Bossuet, et tout aussi manifestement que l'un et l'autre, l'auteur d'un sermon sur l'Assomption de la bienheureuse Marie, différent de celui dont on faisait jadis honneur à saint Jérôme, attestait cette liaison naturelle entre le rôle de la Vierge au Calvaire et sa qualité de distributrice universelle de la grâce. Voici ce remarquable passage : (( De toute l'affection de notre cœur confions-nous aux intercessions de la Vierge bénie; tous et de toutes nos forces implorons son patronage, afin que, recevant

(i) II]., 4° serin, pour la fêle de V Annonciat . , i" point.

(2) Divino consilio sic illa coepit advigilare Ecclesiae, sic nobis adesse et favere maler, ut quae sacramenti humanae redemplionis patrandi administra fuerat, eadem gratiae ex ilio in omne lempus derivandae essei pariter administra, permissa ei poene immensa poteslate Encycl. Adjutricem popali {b sept. 1896).

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