‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 67 sur 98 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment la bienheureuse Vierqe Marie resta présente au milieu de l'Eglise naissante, après l'Ascension de son Fils, pour exercer sensiblement les fonctions de la maternité spirituelle qu'elle doit remplir inoisiblemenl jusqu'à la lin des siècles, et montrer par là que les fonctions de celte maternité ne s'arrêtaient pas au Calvaire .

I. — Jésus-Christ, après avoirconsommé la rédemption des hommes par son immolation sang-lante, et donné les quarante jours qui suivirent sa résurrection, aux dernières dispositions réclamées par l'établissement del'Ég-lise, quitte la terre ets'élève glorieusement au ciel. Oui ne croirait, s'il n'avait lu la sainte Ecriture, que le Sauveur fait alors même participer sa bienheureuse mère à son triomphe, comme elle avait été participante de son combat, et qu'elle monte, elle aussi, de cette vallée de larmes à la terre des vivants, appuyée sur son Bien- aimé ? Tout, semble-t-il, exigeait qu'elle le suivît. Sa mission parmi nous était finie, puisque c'était pour concevoir, mettre au monde, et conduire jusqu'à l'autel de la croix notre commune Victime qu'elle avait reçu miraculeusement cette vie mortelle. A cette heure, sa sainteté dépassait déjà toute limite; elle était donc souverainement digne d'occuper, à la droite de son Fils, le trône de la gloire, au-dessus de toute créature soit humaine, soit angélique.Et puis, son cœur désormais et toute sa vie ne seront-ils pas au ciel, là où sera son unique trésor; et faudra- l-il que l'union qui

jusqu'à ce moment l'a tenue près de Jésus-Christ dans ! ses mystères, soit interrompue si heureusement pour

lui, si douloureusement pour elle ; enfin, pouvons-nous j

supposer que le Fils qui va goùler en paix les splen- !

deurs de la patrie, laissera derrière lui sa mère dans ]

les tristesses de l'exil? 1

Encore si Jésus-Christ était seul à quitter la terre, j

j'aurais moins de peine à concevoir l'abandon qu'il y \

fait de sa très sainte mère. Mais il emmène avec lui :

ces millions d'âmes bienheureuses, que sa mort a dé- j

livrées de leurs chaînes ; et, si je n'en ai pas la certi- \

tude, je peux croire avec une grande probabilité que j

plusieurs de ces âmes, en particulier, celle de Joseph, ;

le virginal époux de Marie, sontdéjà, comme la sienne, \

réunies à leurs corps glorieux (i). Puisque c'est un !

privilège de l'accompag-ner dans ce mystère tout de :

g-randeur et de joie, la Vierg-e qui doit être la plus !

privilégiée des créatures et qui l'est, en effet, ne de- '

vrait-elle pas être la première à le suivre dans son \

admirable Ascension ? ,

Oui, sans doute, elle le suivrait, si elle n'était que 1 Mère de Dieu. Mais n'oubUons pas qu'elle est devenue \ la Mère des hommes, et, par conséquent, la Mère de ; la sainte Église. Et voilà, si je ne me trompe, pourquoi | Marie doit rester encore sur la terre, après le départ ^ de son Fils glorifié. L' Église estunJésus-Ghristnouveau- { né, un Jésus-Christ dans les langes, un Jésus-Christ au j berceau. C'est au Calvaire qu'il a reçu le jour, parmi \ d'incroyables douleurs. Et la preuve que cette Église ! naissante est bien Jésus-Christ, c'est que bientôt le Seigneur criera du haut des cieux à Paul, le persécuteur j

(i) Mallh., XXVII, 53. , |

eu. III. — EXEUCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ 889

acharné des premiers fidèles : « Saul, Saul, pourquoi me poursuis-tu?... C'est moi, Jésus, que tu persécutes » (i).

Jésus pour son être phi/sir/ue avait eu besoin d'une mère qui veillât sur sa propre enfance; il avait grandi sous sa maternelle égide, en âge, en sagesse, en grâce devant Dieu et devant les hommes. C'est ainsi qu'il passa trente ans avec Marie, jusqu'au jour où il quitta le toit béni de sa mère pour entrer dans sa mission publique. N'était-il pas convenable que le même Jésus, dans son être mystique qui est la sainte Eglise, eût une mère pour accompagner sensiblement ses premières années, jusqu'à l'heure où cette Eglise aussi, moins éloignée de la maturité de l'âge, s'en irait par tout le monde prêcher l'Evangile du règne et convertir les nations? Et quelle autre que Marie pouvait être celte mère visible, puisque c'est elle qui, après le Dieu incarné, l'avait enfantée sur le Calvaire (2)?

Ne me répondez pas que le Saint Esprit était descendu sur l'Eglise, et que, Jésus-Christ demeurant invisiblement avec elle jusqu'à lafin des siècles, elle n'avait pas besoin du ministère extérieur de Marie. Je vous

(i) Act., IX, 4. 5.

(2) Rien ne nous empêche de considéiei" aussi l'Eglise comme l'épouse de Jé.sus, le F'iis de Rlarie. Nous y sommes autorisés par nos saints Livres. L'Apôtre n'a-l-il pas proposé l'union du Christ avec l'Eglise comme l'exemplaire parfait de l'union qui doitexister,parmiles chrétiens, entre l'époux et l'épouse (Ephes., v, 24, sqq.); et ne savons-nous pas que le Cantii[ue des Cantiques, dans son sens principal, a pour but de célébrer ce divin mariage ? Or, cette épouse à qui le Sauveur venait de s'unir, après l'avoir tirée dé son côté entr'ouvert, il l'avait presque aussitôt quittée, « la laissant veuve et désolée, parmi les premiers efforts de son affliction vccenie. y> [Yiossuci,^' serm. pour l'Assomption, i^^ point). Mère de l'Epoux, Marie de droit était la mère de l'épouse. Il était donc souverainement juste et raisonnable que la mère demeurât prés de celle que l'Epoux privait de sa présence visible; aussi longtemps, du moins, que sa jeunesse aurait un besoin particulier d'être consolée, soutenue, fortifiée.

SgO L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE

l'accorde, si vous parlez d'une absolue nécessité ; mais il y a aussides nécessités de convenance. Jésus-Christ, quand il vint au monde, était dans sonhumanité sainte plein de grâce et de vérité; l'Esprit de Dieu s'était reposé sur lui avec la plénitude de ses dons; que disje ? le ciel et la terre étaient à ses ordres, et Dieu pourtant le confia, pour de longues années, à la sollicitude amoureuse d'une mère. Ainsi en fut-il du Christ mystique; providence d'autant plus admirable que cette continuité de soins maternels attestait l'unité du Christ dans son double état, et, si j'ose ainsi parler, dans sa double personne.

Ajoutons une seconde considération non moins importante que la première. Nous l'avons médité, Marie, sacrée mère des hommes au Calvaire, n'a pas fini là d'exercer les fonctions de sa maternité. Elle doit les prolonger à travers les siècles, ministre universelle de son Fils dans l'application de ses mérites et dans la formation des enfants de Dieu. Voilà ce que nous disent les paroles de Jésus expirant sur la croix. Mais encore faut-il que la vérité contenue dans ces divines paroles soit pleinement comprise, et gravée d'une manière indélébile au plus profond des cœurs. Sans doute, à supposer que la bienheureuse Vierge fût, en même temps que son Fils, montée dans la gloire, ses bienfaits auraient rendu témoignage à son rôle de mère. Toutefois, ce n'eiit pas été la preuve sensible, palpable, que nous donne sa présence prolongée durant de longues années encore.

Le Saint Esprit, promis par le Sauveur, descend toujours et repose toujours avec ses dons sur l'Eglise et sur les enfants de l'Église. Mais, parce qu'il fait invisiblement sa demeure en nous, il convenait que le

cil. ni. — EXEUCICE VISIIÎEK DE LA MATEIUNITE 3f)I

premier avènemeiil de ce divin Espril^prémicesel ^age de ceux qui devaient suivie, fût visible à tous les yeux; et c'est pourquoi sa descente à la Pentecôte d'abord, et sur les premiers convertis du jiniaïsme et du paganisme ensuite, fut manifestée par les signes extérieuis dont les Aclrs nous ont fait si souvent Témouvant récit. Donc, ô Vierge, notre mère, consolez-vous de rester encore dans l'exil. Il vous serait plus heureux d'aller prendre possession du trône et du diadème que vous avez mérités. Mais nous, vos petits enfants, nous avons besoin de votre assistance sensible. Montrer que vous êtes notre mère, et que vous en remplirez toujours les fonctions, et cela d'une manière si nette et si palpable que nous ne puissions jamais ni le méconnaître, ni l'oublier, quand vous aurez été soustraite à nos regards de chair.

D'après les Saints et les Docteurs, ce que l'Eglise pouvait alors demander à Marie, sa mère, et pour elle-même et pour ses enfants, c'était la consolation, la lumière divine, le secours d'une prière efficace et constante, l'exemple de la vie parfaite. Or, voilà ce qu'elle trouva surabondamment en elle, et ce par quoi Marie démontra pratiquement qu'elle exerce toujours, même après la Passion consommée, son office de mère (i).

(i) Léon NCIII n'a pas oublié ce point de doctrine dans ses Encycliques sur le Rosaire a Le Christ sur la croix nous avait, en la personne de sa nt Jean, confiés comme des tils à sa mère. Cette grande et laborieuse tonclion, Marie l'accepta d'un cœur mag;-nanime, et, dès le Cénacle, elle en consacra les débuts. Dès lors, en effet, on la voit soutenir admirablement les prémices du peuple chrétien par la sainteté de ses exemples, l'autorité de ses conseils, la suavité de ses consolations, l'efficacité de ses prières : très V('ritablement Mère de l'Eulisc, Maîtresse et Reine des Apôtres, à qui elle communiquait libéralement les divins oracles conservés dans son cœur ». Encycl. Adjutricern populi (5 sept. (SgS). Et dans une autre encyclique, après l'avoir montrée « savourant en si-

Sq2 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE

IL — El d'abord, elle est par excellence la consolatrice. Grande certes fut la joie des disciples quand ils virent leur Maître, après tant d'ig-nominies et de souffrances, monter triomphalement au ciel, victorieux de la nature et de la mort. Mais aussi quelle peine de ne plus entendre ses paroles ni jouir de sa présence • peine si cuisante qu'elle leur fait appeler la mort de tous leurs vœux pour être avec le Christ (i). Marie leur adoucit la privation de Jésus : il leur semble le contempler encore, en le voyant comme revivre dans les traits, la physionomie, la conversation de sa divine mère.

Voilà bientôt une autre source de tristesses. « Contemplez, écrit un ancien auteur, les commencements de l'Eg-lise à son enfance, alors que, semblable à une nouvelle épousée, elle recherchait avidement les premiers embrassements du Christ. 0 bon Jésus, quels assauts furieux lui furent livrés; quelles machinalions perfides furent dès lors mises en œuvre pour l'écarter de son divin Epoux » (2) !

C'est encore Marie qui la soutiendra dans ces terribles épreuves, à la place de Jésus absent. Lorsque toute l'Eglise était en oraison pour la délivrance de Pierre, la bienheureuse Vierg-e fut, je n'en doute pas, comme à la veille de la Pentecôte, le centre et l'âme

lence la gloire de son Fils victorieux de la mort, et le suivant de sa maternelle tendresse >', il ajoutait immédiatement : « Mais, si digne qu'elle soit du ciel, elle est retenue sur la terre pour être la parfaite consolatrice et la maîtresse de l'Egjlise naissante, elle qui a pénétré audelà de tout ce qu'on peut concevoir, dans les profondeurs insondables de la divine sagesse. . .Et nous la contemplons dans le Cénacle... appelant sur l'Eglise la surabondante effusion du Paraclet, don suprême du Christ ». Encj'cl. Jucunda seinper ^8 sept. 1894).

(t) Phil., I, 23 ; II Cor., v, 8.

(s) Gillebert., abb., In Cantic, serm. 12, n 2. P. L. clxx.xiv, 64.

cil. III. EXERCICE VISIBLE DE LA MATE UN ni'; BqS

de la pieuse réunion, soutenant les cœurs ébranlés, encourageant la prière, appelant l'assistance efficace de son Fils. Et toujours, au milieu de ces premières tribulations de l'E^^-lise, on la trouva remplissant maternellement son rôle de consolatrice. « Elle voyait son Fils dans tous ses membres; sa compassion était une prière pour tous ceux qui souffraient; son cœur était dans le cœur de tous ceux qui gémissaient pour leur aider à crier miséricorde, dans les plaies de tous les blessés pour leur aider à crier soulagement » (i). C'est là ce que signifient les paroles émues que saint Jean Damascène a mises sur les lèvres des Apôtres et des autres disciples, réunis autour de la Vierge mourante : « 0 vous, notre consolation sur la terre, ne nous quittez pas ; ne nous laissez pas orphelins ; nous, exposés à tant de périls pour le nom du très aimable et très miséricordieux Fils dont vous êtes la mère » (2). Je me représente donc Marie renouvelant pour l'Eglise, si jeune et déjà si cruellement éprouvée, ce qu'elle a fait pour Jésus petit enfant' alors que la douleur lui tirait des larmes : elle la presse contre son sein, elle lui dit de ces paroles qu'une mère seule peut trouver dans son cœur, séchant les larmes, et relevant les âmes à force d'amour. Si jamais quelqu'un a pu dire en vérité, comme le grand Apôtre, et mieux que lui : « Oui est faible sans que je sois faible; qui est scandalisé sans que je brûle » (3), à coup sûr, c'est bien la compatissante et toute miséricordieuse Mère de Dieu, notre mère.

(i) Bossuet, 2" serm. pour la fête de l'Assompt., second point.

(2) S. Joan. Damasc, hoin. 2 in Dormit. B. V. Deiparae, n. 8. P. G. xcvi, 736.

(3) II Cor., XI, «9.

Mais là ne s'arrêtait pas le rôle sensible et maternel de Marie. Il n'y a qn'un instant, Léon XIII nous la montrait comme la plus excellente maîtresse de l'Eg-lise à son berceau, une maîtresse ayant sondé, au delà de ce qu'on peut concevoir, l'abîme infini de la divine sagesse : tellement qu'elle paraît comme noyée dans cette inaccessible lumière (i).

Non, nous ne l'oublions pas^ les Apôtres avaient un Maître, le Saint Esprit, qui leur enseignait toute vérité, pour que les fils de l'Eglise apprissent ensuite de leur bouche ce qu'ils devaient croire et ce qu'ils devaient faire. Mais cela même ne rendait pas superflus les enseignements de Marie. Jésus enfant prenait des leçons d'elle, lui qui, dès le premier instant de son

(i) s. Bernard., serin, de XII Praerofj. B. V. M., n. 2. P. L. cxxxiii. 43i. Que de fois les docteurs et les écrivains ecclésiastii^ues ont expressément signalé cet ofllce de la Vierge bénie. « Pourquoi, demande le bienheureux Amédée de Lausanne, pourquoi retarder encore un instant (après l'Ascension) le départ de la Vierge pour le ciel, et lui imposer une séparation si douloureuse ? Pourquoi ditlérer pour elle le rassasiement de SI saints et si brûlants désirs ? Parce que cet ajournement, sans porter préjudice à la mère, était d'une immense consolation et d'une utilité non moins grande pour le salut des hommes. Le Seigneur Jésus voulait qu'après son retour au ciel les Apôtres pussent jouir des encouragements et des leçons de sa mère. Ils étaient, il est vrai, à lecole du Saint Esprit ; mais pourtant ils pouvaient apprendre bien des choses auprès de celle <\m a donné au monde le Soleil de justice, et fait couler à plein lit la source df. toute sagesse, jaillissant de sa prairie virginale ». B. Amed.Laasau. , hom. 7. de B. V. obitu. P. L clxxxviîi,

Le bienheureux, confirmant ce que nous disions tout à l'heure, ajoute immédiatement : « Ce fut aussi l'etfet d'une admirable condescendance pour l'Eglise primitive qui ne pouvait plus voir Dieu présent dans la chair, de lui laisser la vue souverainement aimable de sa mère. Y a-t-il rien de plus ravissant ni de plus délectable que de contempler la Mère du Créateur et du Rédempteur universel ? Si l'on désire si ardemment voir le tombeau du Sauveur, que Jérusalem possède encore aujourd'hui; si la pierre sur laquelle reposa le rejeton sacré de Jessé, attire à elle tous les cœurs ; quelle était dune la joie de voir la iMère de Dieu, alors que la divine bonté lui permettait de vivre parmi les hommes, et de leur vie commune? 0 bienheureuse la génération qui mérita de contempler un pareil spectacle ! bienheureuse, dis jf, cette nalion sainte au milieu de laquelle apparaissait visiblement l'arbre qui porta le fruit de la vie, la source de la vraie lumière, la fontaine fermée et scellée d'où coula le sang qui lave les péchés du monde ». Id., Ibid.,

CH. m. EXERCICE VISIBLE DE L\ MATERNITÉ SqS

existence terrestre, fut, même dans sa nature humaine, plein de g-râce et plein de vérité.

Assurément, Marie ne tenta jamais de s'arroger les fonctions attribuées par son Fils aux seuls maîtres de la foi. Elle ne l'ignorait pas ; ce n'est pas à elle qu'il avait été dit : Allez et prêchez l'Evangile à toute créature. De toutes les brebis confiées à Pierre elle fut toujours la plus humble, la plus simple et la plus docile. C'est ce que j'ai expliqué trop longuement dans la Mère de Dieu pour qu'il soit opportun d'y insister à nouveau (i). Pour la même raison, je ne dirai pas, non plus, comment elle pouvait, sans franchir les bornes établies pour son sexe, édifier les fidèles du Christ, et les merveilles opérées par ses maternels entretiens. Qu'il nous suffise d'ajouter ici quelques explications sur ce qu'elle fut, au point de vue de la doctrine, pour les dépositaires eux-mêmes de la science du Christ.

Le Saint Esprit n'éclairait pas tellement les Apôtres et les écrivains sacrés qu'ils fussent universellement dispensés de recourir aux moyens extérieurs d'information mis à leur portée. Lui-même les poussait efficacement à le faire, et les dirigeait dans cette recherche. Le Concile de Jérusalem en est une preuve assez frappante. C'est que Dieu fait tout servir à ses fins, et que la grâce dans ses œuvres n'exclut pas la nature, pas plus que la foi n'exclut la raison. Voilà pourquoi les Evangélistes, en particulier, encore qu'ils écrivissent sous l'inspiration du Saint Esprit, s'entourèrent de toutes les lumières qu'une enquête auprès des témoins pouvait leur fournir. C'est ce que nous

(i) P. L. vil, c. 5 et 6, t. II, p. 288, suiv. ; p. 807, suiv.

déclare expressément saint Luc, au commencementde son Evang-ile (i). Et voilà ce qui donne une si g-rande autorité à ces écrits, même auprès de ceux qui ne croient pas à leur inspiration. En dehors de la certitude divine qui leur vient de celle-ci, ils ont la certitude historique qui résulte de l'emploi consciencieux des plus sûrs moyens d'investigation.

Et ce n'est pas seulement chez les Evangélistes que nous trouvons cette alliance de l'élément humain avec l'élément divin, du témoignage de Dieu avec celui de Fhomme. Les Apôtres, dans leurs prédications les plus hautes, ne se contentent pas de confirmer leur enseignement par des miracles. Ils se posent comme témoins de ce qu'ils annoncent du Christ Jésus. Ainsi fait Pierre (2). Ainsi, le disciple bien-aimé du Seig-neur(3); ainsi, l'apôtre saint Paul (4), comme on peut le constater par leurs épitres. Jésus-Christ luimême avait ménagé ces deux ordres de témoignage, quand il disait à ses Apôtres : « Lorsque le Paraclet sera venu... // me rendra témoif/naffe, et vous aussi vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement » (5). Voilà pourquoi l'une des conditions indispensablement requises pour l'élection de l'apôtre qui devait remplacer Judas parmi les douze, c'est qu'il ait suivi Jésus-Christ, «depuis le baptême de Jeanjusqu'aujour de son Ascension ))(6). Telle est donc l'économie divine qui va présider à la première prédication soit écrite soit orale de l'Evangile.

(i) Luc, I, 4'

(2) il Petr., 1, 17, 18 ; Act. r, 3:: ; m, i 5, etc.

(3) 1 Joan., I. I, 2.

(4) Gai., I, II, 12 ; AcI,, xxvi, i3, sqq. ; I Cor., xv, 6, etc.

(5) Joan., XV, 26, 27.

(6) Act., I, 21, 22.

eu. m. EXEKCICE VISIBLE DE LA MATERNITE 3g7

11 faut qu'elle s'appuie, dans une certaine mesure, sur l'autorité du témoignage humain.

Ne vojez-vous pas déjà quel rôle nécessaire est réservé pour la Mère de Jésus? La vie publique, « à partir du baptême de Jean jusqu'à l'Ascension du Seigneur », a ses témoins autorisés dans le collège apostolique et dans une foule d'autres disciples. Maisqui témoignera des années antérieures ? A quelle source l'Eglise primitive ira-l-elle en puiser la connaissance certaine, entière, vivante ? Elisabeth, Zacharie, Joseph, les bergers, les mages, Siméon, Anne la propliétesse ont eu l'honneur et le bonheur de contempler chacun leur part des mystères delà divine enfance. Mais qui d'entre eux les a connus tous, les plus secrets comme les plus visibles ; étaient-ils présents à l'entretien de Gabriel avec Marie; ont-ils entendu le message de l'Ange et les réponses de la Vierge ? Non, pas même Joseph. Et d'ailleurs, où sont-ils, quand le moment est venu d'en témoigner devant les Apôtres, et devant l'Eglise ? Marie seule a tout vu, tout entendu, tout su; d'elle seule il est dit à plusieurs reprises et non sans cause : « Et sa mère gardait toutes ces choses et les repassait dans son cœur )) (i). Voilà donc la source que nous cherchons, pleine de grâce et de vérité, le cœur maternel et virginal de Marie. C'est d'elle que saint Luc apprendra, pour nous l'apprendre à son tour, tout ce que nous savons du mystère de la conception, de la naissance et de la vie cachée de Jésus. Elle est le témoin par excellence, témoin unique, témoin d'autant plus sûr

(i) Luc, II, 19, 5i.

3g8 L. V. MATERNITÉ TOUJOURS EN EXERCICE

qu'elle est plus humble, et qu'elle s'est plus longtemps renfermée dans le silence (i).

N'allons pas croire que Marie ne fit ces révélations qu'à saint Luc. Que de fois, sans doute, elle fut interrogée par les Apôtres, par les premiers disciples et par ces fidèles qui venaient en foule grossir le troupeau du Christ. Pour tous elle était une mère, leur mère et la Mère du Dieu fait homme. J'en juge par moi-même. Si j'avais eu le bonheur de vivre près d'elle, avec quelle curiosité filiale et confiante je l'aurais interrogée sur Jésus, sur son amour, sur sa vie; avec quelle sainte joie j'aurais appris de sa bouche maternelle tout ce qu'elle avait contemplé, tout ce qu'elle se rappelait de mon tout aimable Maître et Sauveur. J'aurais été l'humble et petit frère qui ne se lasse pas de demander à la mère commune, à la meilleure des mères, le récit des grandeurs, des vertus, des souffrances et des gloires de son aîné.

Je n'oserais décider jusqu'où s'étendait ce ministère caché de Marie. Tout ce que je sais, c'est qu'il dut être fécond et durable; c'est que, la survivance de la divine Vierge à l'Ascension de son Fils n'eût-elle eu d'autre utilité que celle-là, je m'expliquerais pourquoi Notre Seigneur ne l'a pas emportée dans son triomphe 11 la fallait pour édiicatrice à l'Eglise naissante.

Et cela je ne l'ai pas dit de moi-même. Au témoignage d'un grand et saint évêque que j'ai rapporté, il serait facile d'en ajouter bien d'autres, que nous fourniraient à l'envi les théologiens et les Saints. C'est ainsi que l'auteur du beau livre de V Excellence de la

(i) Gerson., Tract. II, super Majnificat. 0pp. t. IV, p. 255.

eu. m. EXERCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ 899

Vierge nous assure « qu'à son avis la présence de la bienheureuse Vierge auprès des Apôtres, après l'Ascension de son Fils, était utile, nécessaire même à notre foi. Sans doute, remarque-t-il, lui aussi, ils avaient reçu toute vérité du Saint Esprit; mais la divine mère était entrée, par la g-râce du même Esprit, dans une connaissance incomparablement plus profonde et plus claire de cette même vérité ; et Dieu par elle leur apprit sur les mystères du Christ beaucoup de choses qu'elle savait, et que seule elle pouvait savoir, non pas seulement d'une science spéculative, mais pratiquement, par les effets, par l'expérience, ipso effectii, ipso experimenlo » (i).

Vers le même temps, le pieux et savant abbé Rupert ne craig-nait pas d'appeler Marie « la Maîtresse des maîtres, c'est-à-dire, des Apôtres » {'î). Je nevo.udrais pas dire avec lui que cette bénie Vierge eût la part principale dans leurs délibérations et leurs décisions dogmatiques ou pratiques (3). Il y a là de l'exagération: mais ces exagérations mêmes prouventquel sentiment l'on eut toujours du concours insigne apporté par Marie dans l'éducation de l'Eglise. C'est pourquoi nous trouvons encore les titres de maîtresse des nations, maîtresse des Evangélistes, maîtresse des Apô-

(i) Eadmer., L. de Exce.llenl. B. M. V ,c. 7. P. L. t. CLIX, c. 571.

(2) Rupert., in Cant. L. 1. P. L. t. CLXVllI, c 85o.

(3) An, quia loco supra memorato de Actibus Apostolorum ubi, facta seditione propter caeremonias judaicas, convenerunt Apostoli et seniores videre de hoc verbo, nullam lui mentionem Scriptura f'acit, idcirco putandum est quod couventus ille te omiserit, et Sancluin de luo pectore. de tuo ore Spiritum nos consuluerit ? (Act., xv). Idio et illic et in ceteris agendis tu princeps omnem solvisti quaestionem ; ita tamen ut non clamares, neque contenderes, neque audiretur vox tua foris (Is. xLiii ; quia, sicut ante nos dictum est, lu sola es. Virgo, quae universam haerelicatn pravitatem interemisti. Rupert, ibid.

très et de toutes les églises, chez une foule de personnages remarquables et de saints (i).

La sainte Liturgie vient confirmer cet ensemble de témoignages : a Consciente et dépositaire des mystères divins, la Vierge Mère, après avoir consolé les Apôtres dans leurs épreuves, reye/rt/^ aux fidèles les secrets mystérieux de son Fils. De ses lèvres, les paroles coulaient plus douces que le miel, le Seigneur coopérant par l'aiïluence de sa grâce aux saintes confidences de sa mère » (2). Ainsi Marie préludait sensiblement au rôle qu'elle continuera de remplir invisiblement, pendant toute la durée des siècles; et nous trouverons tout naturel de l'entendre nommer par les Pères la propagatrice et le boulevard de la foi, l'exterminatrice des hérésies, la lumière des chrétiens, l'inspiratrice des Docteurs, la bouche toujours éloquente des Apôtres (3). Ce qu'elle a fait après laPente-

(i) Voir, par exemple, saint lldefonse, serin. 5 de Assuinpt. (douteux); S. Antonin. Florent., Sutn. ii P., tit. i5, c. i4; S. Thomas de Villen., conc. de Assumpt. 3, n. 7; le pieux Idiot., Contemplât., \). m, conlempl. 8; Denis le Cliart., in I Sent. D. 16, 9, 2, d'où il renvoie à soa traité de Laudibus B. Matris Dei, pour de plus amples développements, etc. Donnons enfÎQ sur ce même sujet un passage de l'abbé du Bec, Guillaume le Petit. Expleto jam opère redemptionis et assumpto in Patris dexteram Filio, erat pia mater cum sodalibus ejus Apostolis intrans et exiens, verbisque salubribus credentes informabat Et licet Aposloli, docente unctione Sancti Spirilus, omnia fidei mysteria plenissime didicissent, delectabat tamen eos coguita per Spintum Sanctum audire ex ore Mariae, et de iis saepius cum ea conferebant, et super eos stillabat eloquium ejus. Et cum disserebat de mysterio Incarnalionis sanctac, tacebant omnes, et os cordis sui aperiebaot quasi ad imbrem serotinum, et veiut quasdam coelestes delicias ex verbis ejus hauriebant. Ipsa vero illis hoc arcanum insinuans : Voa\ inquiebat, dilecti inei pulsaniis facta est ad me, quando, impleto tempore aelernae disposilionis suae, placuit incarnari ex me : Aperi mihi, soror mea, etc. Guilhelm. in Cant. V, 3.

(2) Illa mysterioruni divinoruni conscia parens.... Filii arcana fidelis et mysteria discipiilis revelabat... ». Ex Missali mixio quod dicitur Mozarabes, in Missa B. M. V. P. L. lxxxv, io35.

(3) Cf. Léon Xlli, encycl. Adjutricem populi (5 sept. 1896).

G££. III. — EXERCICE VISIBLE DE LA MATERNITÉ liOÎ

côte et pendant sa vie mortelle prcsag-eait et promettait tout cela.

III. — A ces fonctions de maîtresse et d'éducatrice Marie joig-nait dès lors celle cVauocate auprès de son Fils. C'est ici ({u'il convient de peser et de méditer les derniers mots explicitement écrits dans nos saints Livres sur la Mère de Dieu, notre mère à tous. Et les Apôtres, disent les Actes, (( persévéraient unanimement dans la prière avec Marie, la Mère de Jésus /> (i). On racontera ce que firent ensuite les Apôtres ; pour Marie, il n'en sera plus parlé. La dernière mention historique que nous avons d'elle nous la montre dans l'acte de la prière, et d'une prière en faveur de l'Eglise et de ses enfants. Rien ne nous dit qu'elle ait interrompu cet acte d'invocation; tout, au contraire, nous mène à croire qu'elle l'a prolong-é jusqu'à la mort. Que dis-je? La mort même ne pourra l'interrompre ; et tous les saints qui racontent son dernier passage, la montrent à cette heure suprême dans l'acte de la prière, aussi bien que dans l'acte de l'amour. C'est pourquoi, lorsque l'Eglise primitive voulut retracer, par le pinceau de ses artistes, la Vierge Marie dans la gloire où la fit entrer son bienheureux trépas, c'est sous la figure d'une Orante qu'elle la représenta ; c'est-à-dire, d'une femme debout, les bras étendus, dans l'attitude de la prière. Or ce rôle, Marie devait le remplir visiblement auprès de l'Eglise naissante. Car l'Eglise aussi doit prier toujours; et voilà pourquoi les mêmes artistes lui donnent également, dans les Catacombes, la même pose et la même expression

(i) Act., I, 14.

d'Orante. N'était-ce pas une raison pour que Marie demeurât près du berceau de l'Ég-lise, la formant par ses maternels encouragements et par son exemple à la prière perpétuelle ?

De plus, la prière chrétienne, encore qu'elle aille finalement à Dieu par son Christ, doit passer par la Médiatrice, si elle veut être plus sûrement exaucée. Donc, à ce titre encore, la survivance de la bienheureuse Vierge était dans l'ordre de la providence : l'Eglise et ses enfants, témoins de la puissance et de la continuité de sa prière, s'accoutumaient, dès maintenant, à réclamer ses suffrages et son assistance auprès du Médiateur.

Et certes, c'est bien là ce qu'on voyait dans ces premiers temps de l'Eglise. Saint Paul ne cesse, par ses lettres, de se recommander aux prières des fidèles; et je pourrais croire que les chrétiens d'alors n'auraient pas sollicité Marie d'intercéder pour eux auprès de Notre Seigneur? Autant vaudrait dire qu'ils ne connaissaient ni sa bonté miséricordieuse ni les droits qu'elle avait d'être écoutée. Je n'ai pas la présomption de me comparer à ces fidèles de la première heure ; et je sens pourtant que je les aurais surpassés en confiance, s'ils s'étaient montrés lents à se jeter sous la protection de la Mère de Dieu. De quel cœur, ayant le bonheur de m'approcher d'elle, je lui aurais tout confié, nécessités spirituelles et même temporelles, tentations, découragements, tristesses, afin d'obtenir par son intercession toute-puissante le secours dont ma misère aurait eu besoin.

Ajoutons la dernière raison par laquelle s'explique le séjour prolongé de Marie dans notre vallée de larmes. A ce Christ mystique, à cette jeune Eglise, à

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