CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE
rompant dans la méditation de mystères si impénétrables )), il se tourne suppliant vers Marie : « 0 Notre Dame, lui dit-il, nous vous en conjurons, par la faveur du Dieu très puissant et très bon qui vous a si prodig-ieusement élevée, de ce Dieu, qui vous a rendu possible avec lai tout ce qu'il peut lui-même, ohicneznous de lui que la plénitude de grâce méritée par vous nous rend(3 un jour, par sa vertu, participants de l'éternelle récompense. Si notre Dieu s'est fait par vous notre frère, c'est pour que nous entrions en communion de sa divinité, comme il s'est lui-même approprié notre humanité. Appliquez-vous donc, ô très pieuse Dame, à réaliser en nous ce pourquoi notre Dieu s'est fait homme dans votre très chaste sein. Ne vous montrez-pas inexorable à notre prière : car ce très bénin Fils s'empressera d'exaucer tous vos désirs. Donc, veuillez seulement notre salut, et, en vérité, nous ne pourrons pas ne pas être sauvés ; tantuminodo itaque velis salutem nostram et vere nequa- (juam salvi esse non poterimus » (i).
« La bienheureuse Vierge, reprend à son tour Richard de Saint-Laurent, ne peut pas seulement prier son Fils, comme les autres Saints, pour le salut de ses serviteurs; elle peut commander en vertu de son autorité maternelle. C'est pourquoi nous lui disons : Montrez que vous êtes mère, c'est-à-dire, mêlez quelque chose qui sente le commandement d'une mère à vos supplications « (2).
Expressions hardies, qu'il ne faudrait pas prendre à la lettre, et que l'auteur lui-même adoucit par des
(i) Eadmer., L. De Excellentia. B. M., c. 12. P. L. clix, 676, sq. (2) Ricard, a S. Laurent., De laudiOus B. M. L. m, de la privilegiis, 5, II, T. XX. 0pp. Albert. M., p. g4.
correctifs, comme nous le montrerons aussi pour d'autres manières de parler semblables à la sienne.
Tout le monde connaît la délicieuse histoire de la rencontre du serviteur d'Abraham et de Rébecca, près de la fontaine. Pierre de Celle en fait une double application à la Vierge Marie, quand il lui dit : « Vous êtes cette jeune fille d'une grâce insigne, vierge de toute beauté, qu'aucun homme n'a connue, piiella décora nim'is virgoque piilcherrirna et incognitaviro [i). Le serviteur qui vient à votre rencontre est l'Archange Gabriel, envoyé de Dieu pour chercher une épouse à son Fils, le nouvel Isaac. Ce qu'il vous a donné de pendants d'oreilles, de bijoux et de bracelets, ceuxlà ne l'ignorent pas qui vous ont vue debout à la droite du roi votre Fils, parée d'un vêtement tissu d'or ».
C'est la première partie de la comparaison. Voici la seconde qui n'est ni moins gracieuse ni moins vraie. Marie descend toujours à la fontaine, disons mieux, aux fontaines du Sauveur, et toujours elle y remplit son xxTviQ : Descende rat autem ad fontem et impleverat hydriam. Et l'inclinant sur son bras, non seulement elle donne à boire aux serviteurs fidèles avec tout l'empressement de sa charité ; mais les pécheurs euxmêmes, que l'Ecriture compare justement aux bêtes sans raison (2), reçoivent de sa plénitude, afin que tous soient abreuvés : qiiin et camelis tuis hauriam aquam, donec cuncti hibant. « Que dirons-nous donc, mes frères, de Notre Dame? Qu'elle est pleine de grâce, et qu'elle donne à tout venant qui la prie : car elle a dans son pouvoir et dans sa main tous les tré-
(1) Gen., XXIV, i6, sqq.
(2) Psalm., xLviii, i3.
CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5oi
sors célestes. Elle entre librement dans les profondeurs des richesses divines, pour y puiser et les distribuer, sans jamais les diminuer ni s'appauvrir » (i).
Oui ne sait avec quelle mag^iiificenee et quelle onction saint Bernard, dans ses œuvres authentiques, a parlé de ce pouvoir miséricordieux de notre céleste mère. C'est là surtout qu'il laisse couler comme un torrent ses louang-es et son amour (2). D'autres ouvrag-es qui, sans être de lui, ont mérité dans une certaine mesure qu'on les lui attribuât, ne célèbrent pas avec moins d'insistance le pouvoir d'intercession propre à Marie. « 0 vous, la Sainte des saintes, notre force et notre asile ; vous, la parure du monde et la gloire du ciel... Daignez reconnaître ceux qui vous aiment. Ecoutez-nous : car votre Fils vous fait cet honneur de ne rien vous refuser » (3).
« Qu'ils espèrent en vous, ceux qui connaissent votre nom ; car jamais, ô ma Souveraine, vous n'avez abandonné qui vous cherche... Oui donc n'espérerait pas en vous, puisque vous secourez efficacement jusqu'aux désespérés ? Je n'en doute pas ; si nous allons à vous, tous nos désirs seront remplis » (/|).
(i; Petr. Cellens., Serin 24, in Annanc. Dont 3. P. L. ccii, 711, 713.
(ajBernardus in B. V. praedicationem torrentis instar effusus, dit Petau, de Incarnat. L. xiv, c. 8, n. 8.
(3) Sernio 3 in Antiphon. Salue Rejina, n. 7. P. L. clxxxvii,io72. Saint Bernard fut assez longtemps regardé comme l'auteur des 4 sermons sur le Salve Rei/ina. C'était à tort. On les a portas depuis sur le compte de Bernard, archevêque de Tolède; attribution qui n'est guère vraisemblable. Comment, en etTet, un écrivain antérieur à l'abbé de Clairvaux, puisqu'il a vécu sur la nn du xi'' siècle, sous le Pontificat de Grégoire \'ll. aurait-il fait entrer dans ses sermons (le 3") des passages pris mot à mot dans le commentaire du saint sur le Canti([ue des cantiques 116° serm.) ?
[li) Meditatio in Salve Regina, n. 2. P. L. clxxxiv, 1078. Cette méditation, éditée en appendice après les œuvres de saint Bernard, se trouve aussi dans les Stimali a/noris P. iv, c. 19), parmi les Opuscules de saint Bonaventure. Plusieurs l'attribuent à saint Anselme de Luoques,
Parmi les auteurs du moyen âg-e qui ont le mieux parlé delà sainte Vierge, on peut citer Adam, abbé de Perseigne, au diocèse du Mans. Il fut un des hommes les plus érudits, les plus saints et les plus éloquents de son époque (i); l'un de ceux dont Les aboiements sacrés, au dire de Jacques de Vitry, réveillèrent le monde du plus triste assoupissement. Voici quelques belles pensées decet auteur sur la puissance de Marie. Il s'adresse à la Vierge elle-même : « Votre tendresse est à la mesure de voire pouvoir. Autant vous êtes puissante pour obtenir ce que vous demandez, autant vous êtes bonne pouravoirpitiédes misérables. Quand donc manquerez-vous de compassion pour vos malheureux fils, ô Mère de miséricorde? Ou bien quand manquerez-vous de pouvoir pour leur venir en aide, mère de la Toute-Puissance ? Il vous est aussi facile d'obtenir du Tout-Puissant tout ce que vous voulez qu'il est aisé à vos entrailles de piété de connaître et de sentir notre misère. Quelle est e-rande la confiance que nous pouvons avoir en Dieu par vous! 0 mère très miséricordieuse, comme il vous est impossible de haïr vos enfants et de ne pas compatir à leurs maux, ainsi vous est-il impossible de ne pas leur en obtenir la g-uérison, si vous la demandez : car, pour cela, et seulement pour cela, le Fils du Tout-Puissant, du Père des miséricordes, a daigné naître de vous...
« Doit-il craindre de périr celui dont la mère très miséricordieuse du plus aimant des frères veut être et la plus aimante des mères et le plus puissant des avo-
(i) Cf. Oudin, Comment, de scriptt. écoles. T. II, 1682. Les sermons d'Adam de Perseigne (Perseniae) sur la B. Vierge ont été publiés et annotés par Hippolyte Marucci, prêtre de Lucques, sous le litre commun de Mariale.
en. IV. — LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5o'S
cats? 0 Mère de miséricorde, se peut-il que vous ne priiez pas votre Fils pour un de vos fils, l'Unique pour l'adoplif, le Maître pour le serviteur, le Juge pour le coupable, le Créateur pour la créature, le Rédempteur pour le racheté? Oui, certes, vous le prierez : car celuilà mèinequi afaitdevotre Fils le Médiateur de Dieu et des hommes vous a, dans le même dessein, constituée médiatrice entre le coupable et le Juge. Si vous avez été choisie, parmi toutes les femmes, pour être la Mère du Tout-Puissant, c'est afin que le pécheur trouve dans votre enfantement une espérance de pardon. Si le céleste médecin vous a fait entrerdans la chambre de ses aromates, c'est pour que le malade obtienne par vous et chez vous la santé de l'âme. Donc, ô Mère et Vierge, à considérer la cause de votre incomparable élévation, vous vous devez tout entière aux misérables que nous sommes, tout entière à leur réconciliation. Jamais l'accès auprès de notre Jug"e ne vous sera difficile; jamais, non plus, vous ne fermerez votre cœur au coupable. La piété la plus compatissante abonde et surabonde en vos entrailles : car l'Esprit Saint ne s'est pas contenté de vous remplir; il est encoresuruenn en vous pour ajouter à cette plénitude de g-râce une nouvelle et plus abondante plénitude. Donc, que nos crimes, encore qu'ils croissent chaque jour, ne détournent pas vos regards de notre misère... Comment ne porteriez-vous pas à tous le secours de votre munificence, vous dont ni la bonté ni la puissance ne sont resserrées en d'étroites limites? Infinie est votre bonté, infini votre pouvoir. Si abondants sont vos trésors de grâce qu'aucune largesse ne saurait les épuiser ni les amoindrir. Donnez tant qu'il vous plaira; vous n'en serez pas moins riche... Car il
est votre plénitude, Celui qui ne connaît ni accroissement puisqu'il est immense, ni diminution puisqu'il est simple, ni fin puisqu'il est éternel » (i). Et encore: « 0 salut assuré,© abrégé de la vie, espérance unique du pardon, suavité sans égale 1 Vous êtes tout pour moi, ô ma Souveraine; en vous est déposée la plénitude de tous les biens : plénitude de grâce et de vérité, plénitude de paix et de miséricorde, plénitude de sagesse et de salut, plénitude d'honneur et de gloire » (2). Donc, quels que soient nos besoins, ayant recours à sa munificence, nous ne serons jamais frustrés dans notre demande.
Voilà pourquoi l'auteur du traité la Conception de la Vierge nous presse si fortement d'employer son intercession auprès du Dieu juste, outragé par nos crimes : « Car, nous le savons, ô Seigneur Jésus, elle est si puissante sur votre cœur cjue rien de ce quelle voudra faire ne restera sans effet. Donc, notre salut dépend de sa volonté, pourvu qu'elle mette sa puissance au service de cette volonté... Oui, Jésus-Christ lui-même nous engage à nous réfugier près d'elle. Certes, nous savons que nous sommes pécheurs, et que nous méritons d'être condamnés ; et ce serait justement, nous ne pouvons le nier. Mais il faut aussi le dire bien haut, il est également juste qu'il fasse la volonté de celle qui toujours, en tout et partout, s'est soumise à la sienne. Et qui donc, ô Marie, s'est jamais conformé comme vous à son bon plaisir; vous qui
(1) Adam. Perseniae.; In Mariait, Serm. i. P. L. ccxt, 70.3,704. {2) Id., ib., Fragm. Mariana., fragm. 2, c. 245, 246; col. ep. 16, 634, sqq.
CH. IV. LA. TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5o5
n'avez jamais cessé, môme un instant, de suivre son vouloir ■? Donc, ô ma Souveraine, veuillez sriile/nenl que ce très juste juye ait pitié de nous; en vérité, il sera juste que votre volonté s'accomplisse, et n'en n'y pourra faire obstacle » (i).
Que ceux-là se plaignent de mes lonj^ues citations ou passent outre sans les lire, qui sentent moins le besoin d'une avocate toute-puissante auprès du Père et de son Christ. Pour moi, conscient de ma misère et de mes faiblesses, je ne me lasse pas d'écouter ceux qui me parlent avec autorité du crédit de ma protectrice et de ma mère. Et pour qu'on ne soit pas tenté de croire que ces hautes idées du pouvoir de Marie sont plus ou moins locales, écoutez pour l'Allemag'ne Ecbert, abbé de Schonaii : « Oui donc est capable comme vous, dit-il à Marie, de parler au cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ, vous qui reposez entre les mystérieux embrassements du plus aimant des fils, dans le midi éternel, et jouissez avec une pleine allég-resse de son plus familier entretien ? Parlez, ô Notre Dame ; car votre Fils vous écoute, et tout ce que vous demanderez il vous l'octroiera » (2). Et d'où vient à Marie ce pouvoir de miséricorde ? « C'est que l'œuvre inestimable de miséricorde, prédestinée de Dieu avant tous les siècles pour la rédemption du monde, a commencé en elle ; c'est que, lorsqu'il a plu à la grâce d'en haut de venir habiter parmi nous, après s'en être éloignée si longtemps, Marie, seule entre les enfants des hommes, fut jugée digne
(i) Tractact. De Concept. B. V. M. P. L. clix, 3i/,, 3i5. {2] Ad B. Vinj. Deiparain sermo panegyr., n. 7, P. L. clxxxiv, ioi4.
5o6 L. YI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
d'être choisie par le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs pour sa première demeure (i).
Dans ses touchantes Contemplations sur la bienheureuse Vierge, Raymond Jordan donne pour titre à l'une d'elles : De la toute puissance de la Vierge Marie. « Toute puissante Vierge Marie, s'écrie-t-il, vos paroles sont pleines de piété (pietate, bonté); quoi que vous vouliez faire, vous le faites; vos desseins ne sont pas chancelants et votre volonté s'accomplit toujours. A vous appartient la puissance sur la vie et sur la mort... Vous pouvez tout par la libéralité de votre Fils. Toutpuissant Jl vous a faite toute-puissante; car tout pouvoir est de Dieu. Il vous est donc permis de dire: Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre...
(î) Ibid., n. 2, p. loii.Ecbcrt, en confirmation du miséricordieux pouvoir de la B. Vicrg-e, apporte le fait du prêtre Théophile, si souvent rappelé dans les écrits du moyen âge (Ibid. n. 2).
Théophile était, du temps de l'empereur Justinicn, économe ou suivant plusieurs archidiacre de l'église d'Ad;ina, en Cilicie. Celait un homme si considéré de tous qu'on le jugea digne de l'épiscopat , quoiqu'il ait constamment refusé d'en accepter le l'ardeau. Calomnieusement accusé par des envieux, il sévit priver de sa charge. Et celte injustice lui fil concevoir un tel ressentiment que, séduit par un magicien juif, il en vint, non seulement à renier de bouche Jésus-Chrisl et sa mère, mais encore à remettre au démon auquel il s'était livré, l'acte authentique de son reniement, écrit de sa propre main. Mais bientôt, bourrelé de remords el constamment poursuivi par l'horreur de son crime, il alla se réfugier dans une église consacrée à la très sainte Mère de Dieu. Jl y demeura quarante jours dans les larmes, les jeûnes el la prière, au bout de-quels la bienheureuse Vierge, cmue de son repentir, lui fil rendre la fatale cédule, et le réconcilia miséricordieusement avec son Fils (Cf. Metaphrasl., 4 febr.). Sur quoi le B. Pierre Damien s'écrie dans l'un de ses sermons : « O Marie, que pourrait donc vous refuser votre Fils, lui qui ne vous a pas refusé la délivrance de Théophile, englouti qu'il ctail dans l'abîme de perdition? Cette âme malheureuse avait renié tout ce qui s'est opéré en vous ; ce reniement il l'avait scellé de son propre cachet; el vous l'avez retiré de sa fange el de sa misère. Non, rien ne vous est impossible k vous dont la puissance ramène les désespérés à l'espérance de la béatitude». S. Pelr. Damian., Serm, 4o. de Naliv. B.V. P. L. cxLiv. 740. Voir encore Honoriusd'Autun, »S'/}PC«/ii/« Ecc/es.,senn. de Assun^pt. P. L. CLxxii,gg,3, sq Geotfroi de Vendôme, serm. 8 in omni festiu. B. V. P. L. CLvii, 269, sq. ; S. Antonin., Siim. IV P., lit. i5; Spéculum l'irj., lect. 9. 0pp. S. Bonavent. T. XIV, p, 259 (éd. Vives), etc.
en. IV. LA TOUTE-PUISSANCK SUPPLIANTE 5o']
Si voire Fils est le lloi des rois et le Seiyneur des seig'neurs(i) ; vous êtes, vous, ô Vierge Mèredu Christ, la Reiue de ceux qui savent se bien gouverner, la Souveraine de ceux qui se dominent. Vous avez tout mis sous vos pieds : les brebis et les bœufs, c'est-à-dire les simples; les bètes des champs, c'est-à-dire les hommes dissolus et libres, errant à travers les campagnes; les oiseaux du ciel, c'est-à-dire les superbes; les poissons de la mer, c'est-à-dire les cupides (2)... Montrez, ô Vierge bénie, votre puissance en ma faveur, en fléchissant pour moi votre béni Fils. Je le crois, ma très miséricordieuse Souveraine, si vous priez votre Fils pour moi pécheur, tous les autres Saints prieront avec vous et me porteront assistance. Mais si vous vous taisez, personne ne priera ni ne m'aidera » (3).
L'Eglise de France confirme de son suffrage les affirmations de tant de ses enfants, lorsqu'elle chante à Marie, dans la prose de l'Assomption : « Pour monter jusqu'à Dieu, que nos vœux passent par vous : il n'est pas juste qu'il y ait un refus pour la mère » (4)- Donc, cette conclusion s'impose : Le crédit de la bienheureuse Vierge est sans hmites : elle est la toute-puissance suppliante.
in. — Nous n'entendrons pas un autre langage, si nous interrogeons sur la puissance de Marie les saints et les docteurs plus rapprochés de nous.
C'est ainsi que le bienheureux Albert le Grand, ou
(1) ApOC, XTX, 16.
(2) Psalm., vin, 8, 9.
(3) Raymuiid. Jordan., Conteinpl. de B. M. V. Parle 6, contempl.
(4) Ad Deiini ut adeaut.
Fer te vota Iranseant:
Non fas Matrcm rejici.
5o8 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATERNITÉ
l'ancien auteur dont les notes sur le Cantique des Cantiques sont attribuées à ce grand théolog-ien, appelle Marie « la cellerière de toute la Trinité (i) : car elle donne et verse le vin du Saint-Esprit à qui elle veut et autant quelle le veut » (2). Du reste, cet auteur, quel qu'il soit, n'a pas inventé une formule si propre à porter au delà de toute linâte la puissance de Marie : car on la rencontre encore plus expressive dans les sermons sur le Salue Regina dont j'ai déjà parlé. A propos du nom de 3Iêre de miséricorde, donné dans cette antienne à la très heureuse Vierge» l'auteur assure que ce titre lui convient justement « parce que, nous aimons à le croire, elle ouvre ral)îme de la divine piété à qui elle veut, quand elle veut, et comme elle veut; en sorte qu'un pécheur, si grand qu'il soit, ne saurait périr, à qui la Sainte des saints daigne accorder l'appui de son patronage » (3). Ecoutez encore cette proposition de l'un des panégyristes de Marie, sur le déclin du moyen âge. Il l'a tirée de saint Bernardin de Sienne : v Toutes choses obéissent à l'empire de Dieu, et la Vierge comme tout le reste; et pourtant, cette autre affirmation n'est pas moins vraie: tout obéit à l'empire de la Vierge, et Dieu lui-même... Il est donc grand cet empire de la Vierge, qui commande non seulement aux créatures, mais à Dieu, comme une mère à son fils )) (4). Le docte fransciscain aurait pu transcrire cette autre sentence non moins étonnante du même saint, affirmant, lui aussi, de Marie qu'elle tient
[i] Cant., II, 3,
(2) Blblia Mariana, Cant. Gantic, n. 4- 0pp. Albert. M. t. XX,
(3) In Antiph. Saloe Rerjina, serm. i, n. 3. P. L. clxxxiv, io63, ;4) Pelbart de Themeswar, Stellariain Coron. B. V L. xii, p. 3,
c. 6 et 7.
en. IV. — LA TOUTE-I'UISSANCE SUPPLIANTE ÔOQ
la clef du trésor de Dieu ; « si bien qu'elle dispense à qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut, autant qu'elle veut, les dons, les vertus et les grâces du Saint Esprit » (i).
Qu'on ne dise pas, dans le dessein d'éluder la force de ces textes, que ce sont là des elFusions de pieux serviteurs de la Vierge inconnues aux maîtres de la science sacrée. Oui, certes, les sentiments rapportés jusqu'ici sortent bien de la bouche et du cœur des Saints ; mais il faudra l'accorder aussi, l'Eglise les a fait siens, en les admettant dans sa Liturgie; mais les Saints que nous avons entendus appartenaient, pour un certain nombre, au rang des Pères, ou, du moins, jouissent d'une grande autorité dans l'une et l'autre Eglise. Du reste, il serait aisé de trouver chez les théologiens plus récents des témoignages non moins explicites. Gerson, dans ses Traités sur le Magnificat, en arrive à ce verset : « Il a déployé la force de soïihras,fecit potentiam in brachio suo ». « Vous le voyez, fait-il dire au disciple, son interlocuteur, la toute-puissance est le propre de Dieu. Gomment donc l'attribuez-vous à sa mère » ? Et le maître de répondre : « L'Epoux et l'Epouse sont un seul et même esprit. Pourquoi ne pourraient-ils l'un et l'autre s'appliquer les mêmes paroles, quoique difFéremment: celle-ci déployant sa puissance par intercession, celuilà par commandement ; haec impetrando, iste imperundo » (2).
Et pourquoi cette toute-puissance d'impétration dans
(i', s. Bernard. Sen., Serm. in Nativ. B. M. F., a, i, c. 8. 0pp. T. IV, p. 96.
(2) Gerson, Tract. IV super Magnificat. 0pp. t. IV (éd. AnUverp ), p 287.
Marie? « Parce qu'elle est Mère de Dieu; dig-nilé qui lui confère comme une autorité et un domaine naturel sur le Seigneur de l'univ^ers, et a fortiori sur tout ce qui est soumis au même Seigneur; en sorte que tout à son nom fléchit les genoux au ciel, sur la terre et dans les enfers... En conséquence, elle a reçu la plénitude de la grâce, non seulement pour elle-même, mais pour tous. En conséquence encore, le Seigneur est avec elle, non pas seulement comme avec les autres créatures, par présence, par puissance et par essence, mais par une g-râce et par une sanctification toute singulière. En conséquence enfin, notre Dame est appelée notre Avocate, notre Médiatrice, notre Impératrice: et c'est, au témoignage de saint Bernard, une disposition divine que tous les dons faits à la créature humaine passent universellement par ses mains » (i).
Aux hérétiques du seizième siècle qui reprochaient aux cathoHques de mettre en Marie toute leur espérance, le pieux et savant Louis de Blois (vulgo, B/osius) répondait : « Non, nous n'établissons pas notre espérance sur l'homme, nous ne nous confions pas en Marie, comme si elle n'avait pas reçu de Dieu ce qu'elle est, ce qu'elle possède, ce qu'elle peut. Mais nous le confessons pourtant, elle a tout reçu de Celui qui l'a créée et choisie; elle peut fout en Celui qu'elle a mis au monde. Le Créateur a donné à sa créature, le Fils a sa mère une puissance ineffable, l'honorant des privilèges les plus singuliers. Et voilà pourquoi nous mettons en elle notre espoir de salut ; non pas avant le Seigneur, mais après le Seigneur : car c'est du Sei-
(i^ Idem, Serin, de Annanciat., 4* consicl.,t. III, i366, iSôy.
CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5ll
gneiir, source première de tout bien, que nous attendons principalement le salut » (i).
ly. — Résumons en quelques mots les différentes formules où les Pères, les monuments de la Liturgie, les auteurs ecclésiastiques et les Saints viennent de célébrer la puissance d'intercession de la Vierge Mère, et nous dirons ensuite par quels principes ils en ont établi la vérité.
Quant aux formules, il nous est affirmé de Marie que son intercession près de Dieu n'est jamais repoussée, son pouvoir étant adéquat à son vouloir. Grâce à son autorité maternelle elle ne peut, quand elle demande, ne pas être exaucée, car elle plie la volonté divine à tous ses désirs. Si grande est sa puissance qu'elle dépasse toute conception. C'est une joie pour son Fils d'écouter ses prières; et les exaucer, comme une dette. Rien n'est impossible à Marie; son patronage est tout-puissant, si puissant qu'il force en quel-
(i) Ludov. Bleseiis., Paradis, animaejïdelis, c. 18, n. 2. (Int^olstadii,
Notre Seis;'iieur daigna lui-même révéler celle efficacilé de l'intercessioii de sa mère à la bienheureuse Mari^uerile-Marie, dans une vision dont la disciple du Sacré Cœur nous a laissa' l'instructif rôcit. « Un jour de la Visitation, raconte-l-elle, étant devant le Saint Sacrement oii je demandais à mon Dieu quelque grâce particulière pour notre Institut, je trouvais celte divine Bonté inflexible à mes prières, me disant : Ne m'en p;irle plus; elles font la sourde oreille à ma voix, et détruisent le Fondement de l'édifice. Si l'on pense l'élever sur ua étrang'*r, je le renverserai. Mais la très sainte Vierge, prenant nos intérêts auprès de son divin Fils courroucé, parut accompagnée d'une multitude d'esprits bienheureux qui lui rendaient mille honneurs et mille louanges; et elle se prosterna devant lui avec ces tendres paroles ■ Déchargez sur moi votre juste colère. Ce sont les filles de mon cœur, je leur serai un manteau de protection qui recevra les coups que vous leur porterez. — Alors ce divin Sauveur, prenant un visage doux et serein, lui dit; .Ala mère, vous avez tout pouvoir de leur départir mes grâces comme il vous plaira. Je suis prêt, pour l'amour de vous, de soutl'rir l'abus qu'elles en t'oat. .. ». Vie de la B. Marffiurlte Marie, écfiic par ses contemporains, 1. 1, p. 267, suiv. (i" édil.J.
5l2 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERXITc:
que sorte son Fils à se montrer clément dans notre cause. S'approche-t-elle du trône de la miséricorde, c'est non seulement avec des prières, mais avec des ordres, Reine plus encore que servante. Tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre, et la puissance divine ne résiste pas à sa puissance. Qu'elle parle, qu'elle veuille, et Jésus-Christ qui voit et respecte en elle sa mère, ne saura jamais lui dire non. Tous les trésors célestes, tous les dons du Saint Esprit, sont entre ses mains; elle les distribue comme en maîtresse, quand elle veut et comme elle veut. Infinie est sa volonté, infini son pouvoir. Sa volonté s'accomplit en tout et toujours, et rien n'y peut faire obstacle. Toutpuissant, son fils l'a faite toute-puissante, tellement que tout obéit à l'empire de la Vierg-e, et, dans un certain sens, Dieu lui-même. Dieu et Marie déploient ég'alement la force de leur bras, lui par commandement, elle par intercession. En un mot, sa puissance est ineffable; elle peut tout en celui qu'elle a rais au monde; c'est la Toute-Puissance suppliante.
Qu'on relise l'un après l'autre tous les témoignages accumulés dans ce chapitre, et Ton sera persuadé que, loin de les exagérer en les résumant, j'ai plutôt amoindri la force et diminué le nombre des formules et leur variété.
Venons aux principes d'où les mêmes textes ont déduit une si étonnante puissance. Ils sont exprimés dans les formules mêmes qui nous disent le pouvoir de Marie. C'est qu'elle est la Mère de Dieu, source de toute grâce et de tous biens, et qu'un bon Fils regarde comme des ordres tout désir légitime de sa mère; c'est qu'elle est l'Epouse unique de Dieu, et que tout est commun entre l'époux et l'épouse ; c'est qu'elle
en. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE 5l3
est une créancière dont le Christ lui-même est le débiteur, puisqu'elle lui a librement donné de sa substance la nature dans laquelle il est homme; c'est que, reposant entre les bras de son Bien-Aimé, elle lui peut, dans ce cœur à cœur, tout demander et tout obtenir; c'est que, seule entre les créatures, elle a concouru pour sa part à la rédemption des hommes, et que toutes les grâces vont à la consommation de leur salut; c'est que, n'étant Mère de Dieu que pour l'œuvre de miséricorde, ses destinées seraient en quelque sorte méconnues, s'il y avait une limite à l'assistance qu'elle prête aux misérables; c'est que son amour presque infini pour nous souffrirait violence, si la puissance de nous bien faire n'égalait pas sa maternelle tendresse (i).
Que dirons-nous encore? C'est qu'elle est pleine et surpleine de grâce, et qu'une plénitude qui ne saurait s'épuiser ni diminuer a besoin de se répandre sans mesure; c'est qu'elle est la Reine du monde et la Mère des hommes, et qu'à ce double titre elle a de par Dieu la providence universelle du salut ; c'est enfin que l'expérience de tous les siècles nous la montre revêtue de cette incomparable puissance, car jamais personne n'a vainement crié vers elle pour en obtenir assistance et protection. Du reste, il faut encore le noter, parce que nos adversaires ne cessent de calomnier notre croyance au pouvoir maternel de Marie, ce pouvoir est celui de la prière. Les textes cités en font foi. S'il fallait d'autres preuves, on les trouverait partout.
(i) Id., ibid.
5l4 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
Je ne dissimulerai pas que, même en tenant compte de cette remarque, des catholiques ont trouvé certaines formules de celles que nous avons rapportées, trop audacieuses et malsonnantes. Marie toute-puissante, Marie s'approchant du trône de son Fils moins en suppliante qu'en maîtresse, Marie commandant à Dieu lui-même, ne sont-ce pas là des expressions dépassant toute mesure ; comme si le pouvoir de la Vierge n'avait pas de bornes ; comme si Dieu pouvait recevoir des ordres et le Créateur obéir à la créature ?
Passerons-nous condamnation sur ces formules? Non; l'autorité des docteurs et des saints qui les ont employées ne nous le permet pas. Que faire donc? Les expliquer.
Assurément, s'il fallait les prendre strictement, à la lettre, elles seraient dune insigne fausseté. Mais tel n'est pas le sens que tant de savants et pieux auteurs avaient en pensée. Ce qu'ils voulaient exprimer par ces formules et d'autres analogues, c'est l'ineffable efficacité des prières de la Mère de Dieu sur le cœur de son Fils ; c'est la vertu singulière des titres qu'elle a d'être exaucée ; c'est la confiance avec laquelle Marie peut frapper à la porte de la miséricorde, certaine d'obtenir tout ce qu'elle demande,parce qu'elle ne peut rien demander qui soit incompatible avec la divine gloire.
Or, cette interprétation n'est aucunement en dehors des lois communes du langage. Est-il donc inouï d'entendre un supérieur répondre à des personnes qu'il estime et qu'il aime : Vos prières sont pour moi des ordres? Ne lisons-nous pas que Dieu obéit à la voix de l'homme, quand le soleil s'arrêta dans sa course au
CH. IV. — LA TOUTE- PUISSANCE SUPPLIANTE 5l5
commandement de Josué (i)? Prendre occasion de ces exag-érations apparentes pour crier au scandale, ce serait méconnaître l'usag-e des figures de style et des métaphores; ou bien encore oublier que le langage de l'amour est autre que celui de la froide raison, lors même que l'un et l'autre veulent rendre des idées semblables (2); enfin et surtout, ce serait aller contre l'intention manifeste des auteurs eux-mêmes : car il n'en est pas un seul qui n'ait d'une manière ou d'une autre, soit par les contextes, soit par l'emploi de quelque correctif, ramené ces expressions qui effarouchent, à la juste mesure.
Et cette juste mesure en quoi faut-il la faire consister ? A croire de Marie que son pouvoir d'intercession s'étend certainement plus loin que nous ne pouvons le concevoir, et que jamais aucune de ses prières, si grandes et si nombreuses que puissent être les grâces qu'elle demande, n'est rejetée. Que faudrait-il pour qu'elle éprouvât un refus? Je l'ai dit, solliciter ce qui ne pourrait être suivant le bon plaisir de Dieu? Or, c'est là ce que ni l'amour de Marie pour la divine bonté, ni l'abondance des lumières dont elle est éclairée, ne lui permettront jamais de faire. Vainement objecterait-on qu'on peut en dire tout autant des autres Saints du ciel. Eux aussi voient toutes leurs prières exaucées, attendu qu'ils ne demandent aucune faveur en désaccord avec les desseins de Dieu. Je veux bien l'accorder: il y a sur ce point similitude entre leurs prières et celles de Marie ; mais avec une double différence. Première différence : ils n'ont pas, comme
(i) Jos., X, 14.
(2) Cf. Petav.. De Incarnat. L. xiv, c. 8, | i4; B, P.Canis.,rfe Maria Virgine... L. V, c. ii.
5lG L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
Marie, la confiance de demander toute grâce compatible avec les intentions connues de Dieu, parce qu'ils savent qu'il n'est pas de la volonté de Dieu d'accorder à leur intercession toute grâce de ce genre. Seconde différence, qui explique la première: c'est que la sainte Vierge peut appuyer sa prière sur des litres qu'ils n'ont pas; et que là même où les titres sont communs, Marie les possède à un degré sans comparaison plus élevé qu'eux tous. On peut donc affirmer que la puissance de Marie sur le cœur de Dieu, sans cesser d'être une puissance d'intercession, va, d'une certaine manière, jusqu'au droit. Bossuet a dit quelque part de l'amour de Jésus-Christ pour sa mère : « Parce qu'il est fils de Marie, et qu'il n'y a point de fils qui ne soit obligé de chérir sa mère; ce qui est libéralité pour les autres, à l'égard de la Sainte Vierge devient une obhgation w (i). Or, le droit de cette divine mère à être aimée n'est pas moins un droit à voir ses prières entendues et ses désirs remplis.
(i) Rossuet, 3' Serm. sur la Nativité de la S. Vierge, i" point.