CH. IV. LA TOUTE-PUISSANCE SUPPLIANTE
re([aète et ne tarde pas à recevoir le bienfait qui répond pleinement à ses désirs » (i).
II. — Tournons-nous maintenant vers l'Eglise latine, la mère et la maîtresse des églises. Nous pouvons d'autant moins douter de ses sentiments que ceux des Orientaux, dont nous avons donné de si nombreux témoignag-es, appartiennent pour la plupart à l'époque où leur scliisme n'était pas consommé.
Commençons par saint Pierre Damien. Il applique à Marie ce verset du Cantique: Revenez, revenez, ô Sulamile; revenez, revenez pour que nous jouissions de votre vue (2). « Vierge bénie, Vierg-e plus que bénie [siir-bénie), revenez d'abord au nom de votre nature. Serait-ce que votre déification vous aurait f'aitperdre le souvenir de votre humanité ? Assurément non, ô ma Souveraine. Vous savez au milieu de quels périls vous nous avez laissés, et quels sont ici-bas les infidélités de vos serviteurs ; il ne convient pas à une si grande miséricorde d'oublier une si effroyable misère. Si votre gloire vous en sépare, que la nature vous y rappelle... Vous n'êtes pas tellement impassible que vous ne puissiez plus compatir (3). Vous avez noire nature et non pas une autre...
« Revenez, en second lieu, au nom de voire puissance. Car Celui qui est puissant a fait en vous de grandes choses; tout pouvoir vous a été donné au ciel et sur la terre... Est-il possible à la puissance divine
(i| Mcn.,21 jan., penult. stropha div. Offic, ex. s. J. Daniasc. Pietas mariana, n. i38.
(2) (]ant., VI, 12.
(3) Neque ita es impassibilis, ut non sis incompassibilis. Expressions que nous avons déjà trouvées chez saint Bernard et le chancelier Gerson.
de s'opposera v^otre puissance, elle qui a reçu de votre chair la chair qui l'a faite homme? Vous uous avances vers Caiitel de la réconciliation, non seulement avec des prières, mais avec des ordres, souveraine plus encore que servante, nonsolumrogans sedimperans, domina non ancilla... En troisième lieu, revenez au nom de votre amour. Je le sais, ô ma divine Maîtresse, vous êtes très bénigne et vous nous aimez d'un amour invincible, nous que votre Fils et votre Dieu a aimés en vous et par vous d'une charité sans bornes. Qui sait combien de fois vous avez tempéré la colère du souverain jug-e, alors que la justice allait partir d'auprès de Dieu pour frapper les pécheurs? Revenez au nom de voire singularité (ij. A vos mains sont confiés tous les trésors des divines miséricordes : et vous seule avez été choisie pour recevoir le dépôt d'une g-râce si merveilleuse. A Dieu ne plaise que votre main demeure oisive, puisque vous ne cherchez que l'occasion de sauver les misérables et de faire couler sur eux la miséricorde. Ce n'est pas diminution mais accroissement de votre honneur, quand les pénitents sont admis au pardon, et les justifiés à la g-loire » (2).
« Les autres saints, dit un illustre abbé du moyen âge, prient le Seig'neur Dieu, et leurs prières sont exaucées; mais, quant à la glorieuse Vierge Marie, ce n'est pas assez de dire qu'elle est favorablement
(i) L'auteur de la Biblia Mariana, citant ce texte, a lu : Revertere quarto per larçfltatein, au lieu de sinjularitatein. Cf. T. XX,Opp. Alb. M., p. 17. Donc pourquoi ne traduirions-nous pas : au nom de votre largesse singulière?
(2; S. Pelr. Damian., Serni. 45 in Nativ. B. V. M. P. L. cxliv, 772. 740. Je rappelle qu'il y a de l'incertitude sur l'auteur de ce sermon. On le retrouve en entier parmi les Mélanges de Hugues de Saint- V^ictor, L. V, lit. 44- P- L- CLXxvii, 772.
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écoulée de Dieu; car, parce qu'il est non seulement son Dieu, mais un fils né d'elle, elle a, nous le croyons pieusement, comme une autorité maternelle pour réclamer de lui tout ce qu'elle veut, qnaai qiiodain niatris iniperio. Si chacun des Saints obtient de Dieu, le juste juge, tout ce qui lui est justement dû, comment celle qui est la mère du Juge et la Souveraine de tous les Saints, serait -elle jamais frustrée dans son droit de mère? C'est le privilège des mères dont les fils sont constitués en dignité, non seulement de les prier souvent, parce qu'ils sont maîtres, mais encore de leur faire parfois comme une sorte de commandement, parce qu'ils sont fils. Le bien de la nature est implanté par Dieu dans l'homme; celui-là d )nc n'ira jamais contre, qui est le souverain bien^ le bien d'oii procèdent tous les autres » (i).
Il faudrait transcrire ici presque toutes les oraisons adressées par saint Anselme à la Vierge, si l'on voulait donner pleinement l'idée du pouvoir d'intercession qu'il reconnaît en elle. Détachons, au moins, ce passage si touchant de la quarante-sixième : « 0 ma Souveraine, que puis -je dire ou faire ? Je suis plongé dans les ténèbres, et mes yeux n'aperçrjivent
(i) GoïTrid.,abb. Vindoceiis. (Geo.Troi de Vendô sermo 8, inornni
festiv. B. Mariae. P. L. clvii, sSg, sq.
GeofFroi de Vendôme avait dit dans le même sermon. « Là, c'est-àdire au ciel, règne la B. Marie, Mère Vierge, Epouse immacuL'e; là, cette très pieuse mère obtiendra de son très pieux Fils que nul ne p'risse de ceux pour qui elle aura pri.', même une seule fois. Et ce n est pas merveille; car elle pourrait sauver le monde entier par ses prières, si elle le voulait. Et^ de fait, elle serait toute prête à prier pour tout l'univers, et l'univers serait sauvt, s'il se rendait digne de ses prières. Oui, c'est chose très véritable, elle peut tout ce quelle veut auprès de son tout-puissant Fils; mais pour ceux qui sont rJsolus à p 'cher toujours, elle ne prie d'aucune manière »{L c. c. 268); c'est-à-dire, si je ne me trompe, elle ne prie pas de cette prière absolue qui veut être exaucjc. Sa prière est plutôt un désir, comme est en Dieu la volonté de sauver les p 'cheurs impénitents qui mourront dans leur malice.
plus la lumière. Où aller, où fuir, pour me dérober à la face de votre Fils, mon juge? Ni l'orient, ni le midi, ni le couchant, ni l'aquilon ne peuvent m'offrir une retraite... C'est pourquoi j'ai recours à une aide telle qu'après votre Fils l'univers n'en connaît pas de meilleure ni de plus puissante. Le monde a des Apôtres, des patriarches, des prophètes, des martyrs, des confesseurs, des vierges; excellents défenseurs que je désire humblement invoquer : mais vous, ô ma Souveraine, vous êtes et meilleure et plus élevée qu'eux tous; parce que vous êtes la Reine universelle : la Reine de tous les Saints et des esprits angéliques ; la Reine encore des rois et des puissants de la terre, des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, des grands et des petits. Ce que tous peuvent avec vous, vous le pouvez seule et sans eux. D'où vous vient tant de puissance? Ah! c'est que vous êtes la Mère de notre Sauveur, l'Epouse de Dieu, la Maîtresse du ciel, de la terre et de tous les éléments. C'est donc à vous que j'ai recours ; c'est auprès de vous que je me réfugie ; c'est à vous que je demande de m'assister en toute chose. Si vous gardez le silence, personne ne priera pour moi, personne ne m'aidera ; mais, parlez, et tous prieront pour moi, tous s'empresseront de me secourir » (1).
Après avoir lu ce que pensait le maître, on ne sera pas surpris du jugement porté par son disciple, sur l'immensité du pouvoir* de Marie. Il venait d'exalter les privilèges de cette sainte mère, et les grandes choses qu'elle a faites pour arracher l'homme et le monde à leur déchéance primitive. Alors, « s'inter-
(i) s. Anselm., Oral., or. j6 ad S.V. M. P. L. clviii, c. 943, 944.