‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 88 sur 98 · CH. IV. — TEMOINS DE L UNIVERSELLE MEDIATION · texte numérisé non relu

CH. IV. — TEMOINS DE L UNIVERSELLE MEDIATION

n'inlervienne, aucune grâce qui ne relève de son inlercession, qu'est-il besoin de l'invoquer directement? Adressons -nous aux autres Saints, adressons-nous immédiatement soit à Jésus-Christ, soit à la sainte Trinité tout entière ; Marie n'en priera pas moins pour nous, et nous n'en serons pas moins sûrement exaucés.

Réponse. Je n'ai pas dit qu'une prière ne peut être exaucée, à moins qu'elle ne soit explicitement confiée par nous à Marie ; mais je n'accorde pas, non plus, qu'il soit indifférent de prier par elle (i). Un auteur que j'ai cité plus d'une* fois, Eadmer, en a fait la remarque : « Le secours dans les dangers nous arrive parfois avec plus de promptitude et d'abondance à l'invocation du nom de Marie que si nous avions seulement imploré celui de son Unique, le Seigneur Jésus. Non pas certes qu'elle le dépasse ni en grandeur ni en puissance : car ce n'est pas à lui d'être grand ou puissant par elle, mais à elle de l'être par lui... D'où vient donc cela? De ce que les mérites de la mère obtiennent pour nous du cœur de Dieu ce que ne mériterait pas notre faible prière. Et n'est-ce pas là ce qui se passe tous les jours ? Tel

(i) On ne sait peut-être pas assez qu'il a trois manières de prier par Marie. Ouandje lui dis V Ave Maria, c'est la première manière; et combien elle est excellente, puisque je me la rends d'abord favorable en lui rappelant les plus beaux de ses privilégies, avant de réclamer son intercession. Ce sera la seconde, si je récite le Pater ou toute autre prière semblable en son honneur. Alors, en effet, je lui remets la supplique que je veux faire agréer pour qu'elle la présente elle-même et l'appuie de sa maternelle autorité. Enfin, je la prie d'une troisième manière, quand, m'adressant à quelque saint du ciel, je lui ofïre des invocations et des hommages où c'est Marie qui est louée et implorée, ses Ave Maria, par exemple, ou le Salve, Re'jina. Dans ce dernier cas, en effet, que fais-je autre chose que prendre le saint pour intermédiaire et pour médiateur auprès de la médiatrice ? EL ce faisant, je l'honore lui-même, puisque je reconnais par là combien il est aimé d'elle et digne d'en être écouté.

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suppliant qui verrait sa demande rejetée, s'il la présentait par lui-même, la fait accepter en la mettant sous le patronage d'un protecteur qu'il sait devoir être favorablement accueilli » (i).

D'accord, me dira-t-on peut-être ; mais vous oubliez que, d'après vous, les suffrages de Marie ne font jamais défaut, alors même qu'on va directement à Dieu. — Non, je ne l'oublie pas ; mais je sais aussi que Jésus-Christ veut que sa mère soit honorée dans ses privilèges, et fait de cet honneur une condition de ses grâces de choix. Or, le serait-elle comme elle doit l'être, s'il nous était loisible d'obtenir son assistance, sans la lui demander, tout aussi bien qu'en la priant? Ne pas la prier, ne serait-ce pas conséquemmentla négliger, l'oublier, la priver de tout hommage? Je sais qu'il en est de Marie comme de toute mère; d'autant plus prompte à courir au secours de ses enfants, qu'ils réclament plus instamment son aide. Je sais que sa prodigalité miséricordieuse est le fruit de sa charité; or, la charité, bien qu'elle s'étendeuniversellement à toutes les créatures de Dieu, mesure pourtant ses manifestations effectives sur l'union plus ou moins grande, plus ou moins actuelle, qui relie le bienfaiteur et les obligés. Or, la prière est un des moA^ens les plus efficaces que nous ayons de nous unir au canal des grâces, à la Vierge Marie. Je sais enfin que la dévotion et la confiance sont pour une très grande part dans l'efficacité de la prière, et que rien n'alimente ni celle-ci ni celle-là comme le recours humble et filial à cette Mère de miséricorde.

Aussi bien, les plus grands serviteurs de Dieu, à

(i) Eadmer, De excellentia B. M. V ., c. 6. P. L. clix, 4/0.

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riieure même où, comblés des faveurs célestes, ils semblent avoir atteint les sommets de la perfection, se recommandent-ils assidûment à la Vierge bénie. Je n'en donnerai qu'un exemple entre mille. Dans le Livret où saint Ignace, arrivé presque au terme de sa carrière, consignait jour par jour les grâces insignes qu'il recevait de la divine bonté, il parle à chaque page du Médiateur et de la médiatrice, allant de la mère au Fils, et du Fils au Père, sans jamais séparer ceux que les décrets éternels ont si étroitement unis. C'est d'ailleurs la voie qu'il avait enseignée dans ses Exercices spii'ituels, où, presque toujours, il fait demander les grâces les plus singulières au moyen de trois colloques, le première Notre Dame, le second à Notre Seigneur Jésus-Christ, et le troisième à Dieu le Père (i).

Suivons les opposants dans leurs autres objections. Ils demandent comment la Sainte Vierge participe avec son Fils à la dispensation de tous les bienfaits célestes, quand Dieu nous en accorde, sans que nous l'ayons aucunement priée d'intercéder en notre faveur.

Ici encore l'objecLioii porte trop loin : car il y a des grâces faites à qui ne les a pas demandées par Notre Seigneur; et ce fait ne donne à personne le droit d'inférer que la médiation du Christ n'est pas universelle, sans exception ni réserve pour aucun don de Dieu. Pour que le raisonnement eût quelque force, il faudrait, avant tout, prouver que les bienfaits de Dieu ne préviennent pas toute prière aussi bien que tout mérite; c'est-à-dire démontrer la vérité du Sémipéla-

(i) Voir surtout les Contemplations de la seconde semaine.

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gianisme. De même donc que la grâce, au moins celle de prier, doit précéder pour chacun de nous la prière, ainsi Marie n'attend pns nos supplications pour remplir à notre ég-ard sa fonction de médiatrice. Seraitelle une mère, la mère pirfaite, si, pour venir au secours de ses fils, il lui fallait toujours avoir entendu des cris de détresse poussés vers elle? Certes, ce n'est pas ainsi que le Sauveur en ag-it avec les hommes. Bon Pasteur, il part à la recherche de la brebis ég-arée, qui ne l'a pas encore appelé de ses bêlements plaintifs.

La Mère de miséricorde imite le Père des miséricordes, elle qui n'est ce qu'elle est que pour faire miséricorde. Aussi bien, les Pères nous affirment-ils qu'elle nous aide sans môme en être priée, etiam non rogata. Belle expression que saint Anselme a fait entrer dans ses prières à la Vierg-e (i), Dante, le grand poète ihéolog-ien, dans ses vers (2), et Léon XIII, dans ses Encycliques sur la dévotion du Rosaire (3).

C'est encore un bonheur pour moi de pouvoir met tre ces idées sous le patronag-e de notre illustre Pontife. (( Dans la récitation du Rosaire, écrit-il à propos de cette dévotion, on commence tout d'abord, comme il

(i) « Sans vous ni piété, ni bonté; n'ètes-vous pas la mère delà vertu, de toute vcriu? .. Sans votre assistance, je suis un rien qui retourne au néant. Secourez-moi, et ne me refusez pas à moi seul, un bienfait que vous accordez à tous, sans même en être priée, etiam non rojaia ». S. Ausclm., Ora!. 47 P. L clv a, 940.

[•a] La tu 1 bcnignita non pur soccorre

A chi demanda, ma moite fiate Libcramenleel dimandar precorre.

Voire bonté ne se contenie p s d'assister qui l'implore, souvent elle devance libéralement jusqu'à la prière.

(Dante, /'r(/-af/., xxxin, 19-21).

(3) Léo XIII, Encycl. Magnae Dei Matris (7 sept.» 1892).

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convient, par se tourner vers le Père, au moyen de l'oraison dominicale ; puis, après l'avoir invoqué par les plus excellentes demandes, la voix suppliante, du trône de la divine majesté se retourne vers Marie, conformément à cette loi de la miséricorde et de la prière formulée par saint Bernaidin de Sienne : — Toute grâce accordée à ce monde y arrive par trois deg-rés parfaitement ordonnés : du Père au Christ, du Christ à la Vierge et de la Vierge à nous.

(( Or, en parcourant ces degrés de nature différente, nous nous arrêtons plus volontiers, en quelque sorte, et plus longuement sur le dernier. Telle est, en effet, la composition du Rosaire que nous répétons par séries de dix Aue la salutation angélique. C'est comme pour trouver l'assurance de gravir les deux autres degrés, c'est-à-dire d'aller à Jésus-Christ et par Jésus-Christ j usqu'au Père. Et puis, notre prière est si imparfaite et si faible qu'elle a besoin d'un appui qui la soutienne et lui donne la confiance nécessaire. Voilà pourquoi nous répétons si souvent les mêmes salutations à Marie, la conjurant de prier Dieu pour nous et de parler en notre nom. Nos voix trouveront d'autant plus faveur et crédit auprès de Dieu qu'elles pourront mieux se recommander des prières de la Vierge, de cette vierge à qui lui-même adresse cette invitation si pleine d'amour : Que votre voix résonne à mes oreilles, car votre voix est douce (i). Et c'est aussi la raison pour laquelle nous lui rappelons tant de fois les titres glorieux qui lui méritent d'être exaucée .

« En ellenous saluonscellequi a trouvé grâce devant Dieu, et grâce avec une telle plénitude que son abon-

(i) Gant. II. 24.

dance se déverse sur tous les hommes ; celle à qui le Seigneur s'est altaché jDar la plus étroite et la plus indissoluble union ; celle qui, bénie par-dessus toutes les femmes, a remplacé la malédiction parla bénédiction, ce fruit béni de ses entrailles, en qui seront bénies toutes les nations. En elle enfin nous invoquons la Mère de Dieu, c'est-à-dire, une vierge investie d'une dignité si haute que sa prière peut certainement lout obtenir pour nous pécheurs, soit pendant la vie, soit à l'heure de notre mort » (i).

Passons à l'autre chef de difficultés, je veux dire à celles qui s'attaquent plus spécialement aux témoignages. Ici je trouve une double manière d'en rejeter la valeur et l'autorité. Premièrement, disent nos contradicteurs, en attribuant toutes les grâces à la médiation de Marie, les Saints n'ont prétendu qu'une chose, c'est que nous les avons reçues par elle médiatement, en ce sens qu'elle nous a donné l'auteur de la grâce, et dans ce don toute grâce.

Oui, la Mère de Dieu, nous donnant Jésus, nous a tout donné en lui et avec lui, je l'accorde. Plusieurs textes des Pères parfois allégués dans cette controverse ne signifient, directement au moins, que cela, je l'accorde encore; et voilà pourquoi je me suis abstenu soigneusement d'en faire usage, bien que plusieurs puissent indirectement, et, par conséquence, confirmer notre conclusion. Mais il en est une foule d'autres dont il est impossible d'atténuer ainsi la portée, puisqu'ils parlent expressément de la distribution des grâces et de la médiation perpétuelle d'intercession.

Les adversaires de la pieuse opinion l'ont eux-

(i) Léo XIII, Encycl. Jacunda seinper (8 sept. 1894).

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mêmes senti : car ils cliercheiit une seconde réponse. Ce sont là, prétendent-ils, des exagérations, des hyperboles, respectables sans doute, mais qu'il ne faut pas trop presser. Que veulent les Saints, quand ils emploient semblables formules ? Une seule chose, affirmer et mettre en relief la puissante intercession de la Mère de Dieu, l'incroyable étendue de sa médialion.

Déjà, si je ne me trompe, saint Alphonse de Liguori, dans les pages qui précèdent, a victorieusement réfuté ces idées. Inutile de nous y attarder plus longtemps. A ceux que la réponse n'aurait pas satisfaits, nous dirons simplement : Montrez-nous des textes, même un seul texte, où ces mêmes saints confessent l'exagération de langage qu'on leur attribue; ce qu'ils ne feront jamais, et pour cause.

Repoussés de ce côté, les opposants se rejettent d'un autre. Oui, nous l'avouons, il y a des auteurs recommandables par leur piété, des saints même, à tenir cette conclusion. Mais ce sont là des questions qu'il faut résoudre par les témoignages de Vantiquité. Or, aucun des anciens Pères n'enseigna jamais de Marie qu'elle est par son intercession l'organe universel, même secondaire et subordonné, de la distribution des grâces. On nous cite saint Athanase, saint Grégoire de Néocésarée, saint Epiphane et saint Augustin; comme si la critique littéraire, devenue plus attentive et mieux renseignée, ne démontrait pas avec évidence que ces homélies et discours sont des œuvres supposées, de date relativement récente.

Il y a du vrai et du faux dans cette réponse. Du vrai : car les ouvrages signalés comme apocryphes le sont en effet. Par eux-mêmes ils ne prouvent donc pas

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l'antiquité absolue de la pieuse croyance; encore qu'ils la montrent existante à l'époque lointaine de leur composition. Mais il j a du faux, et cela suffit pour ôler toute sa force à l'objection. Il est faux que les meilleurs partisans de\-apieuse crotjance se soient ap])uyés, ou du moins, principalement appuyés sur ces ouvrages, comme sur des textes authentiques, et j'ai conscience de n'en avoir pas allégué même un seul. Il est faux que l'antiquité soit muette sur le privilège en question. Si nous n'avons pas pour les premiers siècles de témoignages explicites, les affirmations implicites ne font nullement défaut. Qu'on se rappelle en particulierles magnifiques séries d'autorités invoquées dans ce chapitre et dans d'autres écrits avant lui; comment, en particuher, tout ce que la foi catholique affirme de la médiation du Fils, les Pères, et des plus anciens, l'attribuent secondairement à la médiation de la mère. Or, encore une fois, quand il s'agit de Jésus- Christ, la médiation ne porte pas seulement sur l'acquisition des grâces, mais encore sur leur perpétuelle dispensation. Le sacerdoce de notre Pontife embrasse également ces deux fonctions, l'une accomplie sur le Calvaire, l'autre perpétuellement poursuivie dans les hauteurs du ciel. De quel droit voudrait-on restreindre la médiation universelle de la bienheureuse mère à la première fonction, quand les mêmes termes doivent être pris dans toute leur étendue, lorsqu'ils s'appliquent au Sauveur ?

Il est faux encore que l'affirmation très explicite de la pieuse croyance soit de date récente. Saint Jean Damascène, saint Germain de Constantinople, les hymmesdes Menées, saint Bernard même sont-ils donc d'hier? Il est faux enfin qu'une doctrine doive être rejetée

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par le seul fait qu'on ne la trouve pas expressrnient professée dans les premiers àg-es de l'Ejj-lise, si, par ailleurs, elle est conforme aux principes alors admis; si, plus tard, elle a conquis l'assentiment général et toujours croissant que nous avons constaté dans la question présente. Est-ce donc qu'il n'y aurait [)lus de progrès dans l'intelligence des vérités révélées; ou bien, ce progrès serail-il banni des points qui touchent aux privilèges, au culte de la Vierge, notre mère? Personne ne l'oserait dire. Donc, cet appel à l'antiquité, loin d'infirmer les bases de la pieuse croyance, irait plutôt à les affermir.

Il est une dernière objection, que je n'ai pas trouvée dans les auteurs et qui mérite pourtant d'être étudiée. Elle se rapporte aux grâces sacramentelles, c'est-à-dire aux grâces qui sont l'effet des sacrements. Lors même ([ue Marie par son intercession concourrait à nous obtenir toutes les autres, elle pourrait n'avoir aucune part dans celles-ci puisque ce n'est ni son sang qui donne aux sacrements leur efficacité,. ni ses ministres qui nous les appliquent. Réponse. Il est vrai, les sacrements ne tirent pas leur efficacité du sang de Marie; mais le sang d'ovi coule cette vertu sanctifiante a été pris de son sang, et elle a participé au mystère qui l'a versée dans les sacrements. Il est vrai encore, les sacrements ne sont pas appliqués en son nom, par ses ministres; mais la grâce de les recevoir n'est pas indépendante de son intercession; mais ces ministres, encore qu'ils ne soient pas siens, représentent le souverain Prêtre au nom duquel ces sacrements sont administrés, et ce Prêtre elle nous l'a librement donné; mais les dispositions sans lesquelles les sacrements ne seraient pour nous d'aucun

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profit, nous en sommes encore redevables à ses prières. De là vient qu'on l'invoque avant de les recevoir, afin d'en retirer les fruits qu'ils sont appelés à produire. J'en prends à témoin ce passage de l'antique liturgie de saint Jean Ghrjsostôme : « Par l'intercession de l'immaculée Marie, Mère de Dieu, notre Souveraine et toujours Vierge, faites-moi digne de recevoir dignement le Don immaculé, pour la rémission de mes péchés et la vie éternelle. » Que faut-il de plus pour que les grâces sacramentelles nous soient aussi conférées par la médiation de la Mère des hommes?

Arrivé à la conclusion de cette longue étude, je ne dirai pas que ce que nous avons appelé du nom de pieuse croyance est une doctrine obligatoire, encore moins qu'elle est un dogme de foi. Dès le principe, nous avons protesté contre une semblable prétention. Mais telle est la gravité des arguments par lesquels on peut la soutenir, tels les rapports harmonieux qu'elle présente avec des vérités indiscutables, tels aussi le nombre toujours croissant et l'autorité des témoignages, telle enfin la faiblesse des objections qu'on lui oppose, qu'il me parait extrêmement raisonnable et souverainement doux de l'admettre.

TABLE DES MATIÈRES

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