IV. — On n'en finirait pas, si l'on voulait rapporter
afin de les réfuter, tous les griefs des Auertissements ^tde ses inspirateurs ou fauteurs contre les difTérentes pratiques, inventées par la piété filiale des enfants et serviteurs de la Vierg-e pour honorer leur mère. Rien n'est épargné.
Les cierges qu'ils font brûler devant ses autels ou devant ses images sont pour eux, comme ils l'étaient pour les anciens hérétiques, chose au moins superflue : comme si ce n'était rien que d'attester symboliquement par là que la Sainte Vierge a délivré le monde de ses ténèbres, que notre espérance est de recevoir par elle la lumière de la grâce, et notre désir, de voir nos cœurs se consumer d'amour pour elle.
S'ils emploient l'argent et l'or à lui construire de beaux sanctuaires, à parer magnifiquement ses autels, c'est faire outrage à Jésus-Christ, dont les autels et les temples sont néghgés; injure aux pauvres, que ces dépenses somptueuses privent des secours auxquels ils auraient droit : comme si les honneurs rendus à la Mère de Dieu étaient incompatibles avec le culte eucharistique et le soulagement des membres souffrants du Christ; quand, tout au contraire, Jésus- Christ et ses pauvres sont d'autant mieux honorés et servis qu'on a plus d'amour et de vénération pour Marie, la mère de celui-là suivant la nature et de ceux-ci selon la grâce; comme si, 'pour tout dire en un mot, tenir un semblable langage n'était pas s'inspirer des paroles et des sentiments du traître qui fut Judas.
S'ils s'enrôlent dans les associations créées à l'honneur de la Sainte Vierge; par exemple, dans ses Congrégations, dans les Confréries du Rosaire ou du Scapulaire, on les avertit que ces pratiques de dévo-
tion envers Marie sont, la plupart du temps* « des tromperies du diable qui, sous prétexte d'une dévotion aisée et tout extérieure, endort les pécheurs dans une fausse confiance, afiu qu'ils négligent de faire pénitence et de mortifier leur chair... » : comme si, dans ces pieuses associations, tout se réduisait à des exercices purement matériels; comme si les Gongrég-ations n'avaient pas été, de tout temps, le rempart de la vertu chrétienne et de la foi chrétienne, une terre féconde entre toutes en fruits de sainteté; comme si toutes les Congrégations ou Confréries n'étaient pas recommandées par l'Eglise et les saints les plus illustres à la piété des fidèles, et magnifiquement enrichies de grâces spirituelles par les Pontifes romains et l'épiscopat tout entier.
Que dirai-je encore des attaques perfidement dirigées contre les images de Notre-Dame, et les pèlerinages à ses plus vénérés sanctuaires? Pourquoi nous avertir de ne pas imiter les païens, en mettant notre confiance dans les représentations de Marie, parce qu'elles n'ont en elles-mêmes aucune vertu? Qu'on nous montre un catholique qui l'ignore. L'avertissement, pour ne pas être inutile, a donc un autre but inavoué, mais facile à reconnaître. Lequel? Celui d'ôter aux fidèles un des moyens les plus puissants de vivifier en eux le culte de leur céleste mère : car c'est à travers ces symboles extérieurs qu'elle leur devient plus sensible, et qu'elle reçoit plus communément leurs hommages.
Pourquoi faire dire à la Sainte Vierge elle-même : « Ne pensez pas que je sois autre ici, autre à Montserrat, autre à Montaigu; je suis partout la même »? d'où découle celte conclusion naturelle, encore qu'elle
eu. V. — DERNIERS ENNEMIS. TRIOMPHE ^97
soit habilement soas-enteaclue : il est inutile de visiter un sanctuaire de Marie plutôt qu'un autre; inutile même d'entreprendre le plus simple pèlerinag-e aux lieux consacrés spécialement à Marie; puisque nous la trouvons partout, et partout la même; et non seulement inutile, mais dangereux, puisque ces pérégrinations exposent à de si déplorables erreurs. Et voilà comment nos Jansénistes renouvelaient avec plus d'astuce les diatribes des protestants contre les pèlerinages aux lieux saints; comment ils condamnaient implicitement l'Eglise qui les a recommandés à la piété de ses enfants par des Indulgences spéciales; comment ils s'en prenaient à la Sainte Vierge ellemême qui se plaît, non seulement à répandre plus abondamment ses faveurs dans certains sanctuaires, bien qu'elle soit partout secourable et bonne, mais encore à les diversifier, suivant les titres que notre piété lui donne ou qu'elle a choisis par elle-même, en se révélant providentiellement aux hommes. Et de peur que les grâces, maintes fois obtenues dans ces lieux vénérés, ne soient un encouragement pour la confiance des fidèles envers leur divine mère : « C'est à Dieu, continuent les Avertissements, qu'il faut attribuer les miracles... C'est donc à lui seul qu'il en faut rendre grâces... w.En d'autres termes encore, mettez de côté la mère, et n'attendez rien d'elle : car tout vous vient exclusivement du Fils. Malheureux qui méconnaissaient cette vérité si constamment prêchée par les Pères, enseignée par l'Eglise, démontrée par les faits les plus manifestes, à savoir : que tout bien descend de Dieu, mais par le ministère et par l'intercession de Marie (i).
(i) Les lecteurs qui, méditant les Exercices spirituels de Saint Ignace,
Les tristes sectaires n'ont prévalu ni contre la doctrine de l'Eglise ni contre la pitié filiale de ses enfants. Notre Seigneur a pris contre eux le parti de sa mère. Au moment où ils travaillaient à nous détacher d'elle, il nous a révélé plus manifestement les trésors de son propre cœur; et, dans ce cœur de notre Dieu, le monde a pu lire quel respect et quel amour, lui le Fils de Marie par nature et son premier-né, nourrissait toujours pour elle, et, par conséquent aussi, de quelle vénération, de quelle amoureuse confiance, nous, ses fils d'adoption, nous devons entourer cette divine mère.
Vainement les mêmes Jansénistes ont-ils, avec une égale astuce, combattu le culte du Cœur de Jésus et la dévotion pour Marie. Leurs efforts, malgré quelques succès plus apparents que réels, en tout cas bien momentanés, n'ont abouti qu'à rendre leur défaite et plus éclatante et plus durable. Nous n'avons pas à dire ici le triomphe du Cœur de Jésus. L'univers entier en est l'heureux témoin. Celui de la Reine du ciel, notre mère, n'a été ni moins certain ni moins glorieux. Tout ce qu'ils avaient tenté de détruire a pris un plus puissant essor. Ces pratiques pieuses qu'ils dépréciaient, loin d'avoir disparu de l'Eglise, y sont plus que jamais en honneur et chaque jour les a vues se multiplier et s'étendre. N'est-ce pas vrai des pèlerinages, des sanctuaires érigés à la gloire de Marie, des Congrégations et des Confréries? N'avons-nous pas de nouvelles fêtes, comme sont, par exemple, celles du Cœur de Marie, de la Manifestation de la bienheureuse
y auront lu ce qu'il intitule « Règles pour penser avec V Église «, admireront avec quel bonheur le saint patriarche, en s'opposant directement aux négations protestantes, combattait victorieusement, plus de cent ans d'avance, ces nouveautés captieuses du Jansénisme. Voir en particulier les règles 6, 8, 9 et i3.
Vierge, de la Médaille miraculeuse, sans parler des autres élevées par l'Eglise à un ordre supérieur; de nouvelles dévotions, telles que le mois de Marie, le mois du Rosaire ; de nouvelles et solennelles manifestations des privilèges les plus chers au cœur de la mère et des enfants, comme la définition de la Conception Immaculée; de nouvelles visites sensibles, rendues par la Reine du ciel à son peuple, et par ce peuple à sa Reine bien-aimée, comme les apparitions de Lourdes et le concours prodigieux des chrétiens vers ce lieu béni. Voyez Notre-Dame des Victoires et dites-moi si les chrétiens ont cessé de mettre en Marie toutes leurs espérances, ou si Marie ne verse pas toujours à pleines mains sur eux les grâces temporelles et lesgrâces spirituelles, comme aux plus beaux jours de l'Eglise.
Ce qui était arrivé au temps de Nestorius, au temps des Iconoclastes, au temps des Albigeois, au temps de Luther et de Calvin, s'est renouvelé dans ces derniers siècles, et, par une loi constante, se reproduira toujours, si d'autres hérétiques viennent battre en brèche le culte de la Mère de Dieu. Non seulement celuici sortira victorieux de la lutte, mais il prendra de nouvelles forces, et sans rien perdre des richesses dont l'ont doté les âges antérieurs, il en acquerra d'autres pour les compléter. C'est que les fils de Marie, le Fils qui règne au ciel, et les enfants qu'elle compte sur la terre, prennent à cœur de compenser par un déploiement continu de vénération, de louanges et d'amour les outrages faits à leur mère; c'est que celte mère elle-même se venge, comme elle a vu son Jésus le faire sur la croix, par une effusion toujours croissante de grâces et de bienfaits.
Au terme de ces études sur vos admirables grandeurs et sur vos bontés non moins ineffables, qu'il me soit permis, ô très douce, très sainte et tout aimable mère, de vous dire avec l'un de vos bons serviteurs des anciens temps (i) : « Je vous les offre pour votre gloire, moi misérable et pourtant tout vôtre. Misérable à cause de mes nombreuses offenses ; tout vôtre en considération du Verbe votre Fils ; tout vôtre, parce que vous êtes pour moi la médiatrice de toute grâce et le fondement de mon espérance; mais, hélas 1 non pas tout vôtre par mes œuvres et ma vie. Oui, ces pauvres louang-es qui sont encore plus de vous que de moi, puisqu'elles font partie de vos dons, je vous
(i) Puisque les panégyristes latins de la bienheureuse Vierge ont eu constamment leur place dans cet ouvrag'e à côté des panéi^yristes g'recs, je veux aussi leur emprunter une conclusion. C'est de Philippe de Harvenç, second abbé du monastère de Bonne-Espérance, diocèse de Cambrai, et grand ami de saint Bernard, que je la prendrai. Voici comment il termine son commentaire sar le Cantique des Cantiques, où partout retentissent les louanges de la Mère de Dieu. « Après avoir parlé de vos grandeurs et de vos bontés, non pas selon mon vouloir, mais dans la mesure de mon pouvoir, arrivé d'un pas assez lent au terme de mon travail, je me jette à vos genoux, Vierge sainte, et je vous conjure de m'assister du haut du ciel avec votre Fils, et de veiller perpétuellement sur celui qui est tout à vous. Oui, je suis à vous, non de par mon mérite trop imparfait, hélas! mais par un amour qui, ce me semble, le surpasse. A vous pour vous servir en fils, quoique je ne sache pas encore si je suis digne d'amour ou de haii.e (Eccl., ix, i); à vous, parce que je souhaite grandement vous rendre des devoirs et des hommages qui vous agréent, si toutefois vous me donnez d'être persévérant dans mes résolutions.
« Vous donc, ô très douce Vierge, daignez recevoir de ma main ce faible présent : ce n'est ni de l'or, ni de l'argent, ni l'une de ces pierres précieuses, comme on en présente aux rois ; mais une petite offrande, humble produit d'un esprit trop inculte, œuvre toutefois pleine de veilles et de sueurs (II Macch., ii, 27). Ce travail, ô Marie, j'ai dû plus d'une fois l'interrompre, arrêté qae j'étais par la rencontre hostile des méchants : mais soutenu par la douce mémoire de vos amabilités et de vos bienfaits, je n'ai pu me décider à l'abandonner... Grâce donc à votre maternelle assistance, j'achève enfin celle œuvre entreprise en votre nom. Daignez l'agréer ; corrigez miséricordieusement celui qui vous l'offre, aimez-le corrigé par vous, et que votre amour le recommande auprès de votre Fils. Je le sais, pourvu que votre bonté me protège, le serpent ne pourra me mordre ou sa morsure ne me sera pas funeste... Et pour finir ce livre, accordez-moi la grâce de mettre par vous toute ma joie dans votre Fils ; afin que, délivré finalement de tou-
CH. V. DERNIERS ENNEMIS. TRIOMPHE 5oi
les offre, bien qu'elles soient infiniment indignes et de la multitude et de la splendeur de vos privilèges. Long-temps j'ai gardé le silence, retenu par la crainte devant la difficulté de la tâche. Enfin, mon amour filial m'a contraint d'exprimer au dehors ce que je sentais au fond de moi-même. Daignez accepter cet hommage, à la gloire de votre Fils, notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance avec le Père et le vivifiant et Saint Esprit, maintenant et toujours, aux siècles des siècles » (i).
tes mes misères, je jouisse près de vous de la céleste g'ioire ».. Philip, de Harveng, Comment, in Cunt., c. 5o. P. L. cciii, 488, sqq.
(i) Jeao le Géomètre, serm. de Annunciut. B. Genilricis Dei V. M., n. 4o. P- G., cvi, 845, sq.