CHAPITRE V
Derniers ennemis du culte de noire mère, au sein de l'Éo'lise. — Les Avertissemens salutaires de la Vierge à ses dévots indiscrets: bibliographie, réfutations. — Nouveau triomphe de la dévotion catholique, et conclusion.
I . — Le Protestantisme n'a pas été le seul, dans les temps modernes, à combattre le culte de la Mère de Dieu. Une hérésie plus dissimulée, plus hypocrite, et non moins dangereuse par cela même qu'elle se couvrait du masque de la foi et de la piété catholique, a suivi Luthériens et Calvinistes dans cette voie. Je veux parler du Jansénisme et de ses adeptes. Ce qu'il avait fait pour, disons mieux, contre la divine Eucharistie, le Jansénisme l'a renouvelé pour le culte de la bienheureuse Vierge. Il ne nie pas ouvertement les prérogatives de Marie ni l'honneur que nous devons lui rendre et le secours que nous en pouvons recevoir; pas plus qu'il ne niait la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel ou les fruits de sainteté qu'ils produisent : ce sont là des procédés manifestement impies qu'il faut laisser aux hérétiques déclarés. Mais, tout en cachant ses attaques sous de faux prétextes et des apparences menteuses, il n'allait pas moins siirement à détruire dans les âmes et la haute estime que nous devons nourrir de ses grandeurs, et surtout la confiance filiale que les
chrétiens ont toujours mise en sa puissante et maternelle intercession. Ces grands titres de Médiatrice, de Coopératrice de notre salut, de Mère de g'ràce et de miséricorde, et les autres du même genre, il ne pouvait les tolérer; et, parce que le Salue, Regina, les résume tous, quand il appelle Marie notre vie, notre douceur, et notre espérance, cette hymne, chantée depuis tant de siècles par TEg-lise universelle, il l'aurait étouffée, s'il l'avait pu, dans la bouche des chrétiens.
Vainement lui montrait-on les titres et les louang-es qu'il poursuivait de ses critiques, employés par les Pères et par les Saints; c'étaient chez eux « des expressions extraordinaires et figurées dont il ne faut pas se servir sans prudence et sans discrétion » (i). Quant aux hymnes de l'Eg-lise où se trouvent et « ces hyperboles (prétendues), et ces vaines flatteries », il faut les ramener à des sens plus modérés et, par conséquent, plus vrais, soit en les interprétant, soit même en retranchant ce qu'elles ont d'exagéré, pour y substituer des notions plus exactes et moins propres à fausser les idées des fidèles (2).
(i) Avis salutaires... § 3, n. 5. Et pourtant ces mêmes Pères, après avoir multiplié les titres d'honneur, et porté si haut les privilèges de la Vierge, confessaient qu'elle restait au-dessus de toute louange et de toute conception.
(2) Le Jansénisme a tenté de le faire, au dix-septième siècle, et surtout au dix-huitième. Il s'agissait pour cela de réformer la Liturgie. Il ne manqua pas à cette tâche. C'est dans les trente dernières années du xvii° siècle que les diocèses qui avaient des livres particuliers entreprirent la réforme. Ceux qui suivaient le Romain ne se livrèrent aux innovations que dans le cours du xvui' siècle. Voir les Institutions liturgiques de Dom Prosper Gut'ranger (au Mans, Fleuriot, i84i). t. I, p. 72. Je ne prétends pas dire que tout fût mauvais dans les remaniements du XVII' siècle, ni dans les intentions des auteurs. Rien de sérieusement répréhensible dans le Bréviaire de Soissons donné en 1676, dans celui de Reims donné par .M. Le Tellier en i685, dans celui du Mans donné en i6g3 par L. de Tressan, etc. On n'en peut dire autant du Bréviaire de Vienne publié en 1678 par H. de Villars, encore moins
II. — Noire intention ne peut être de réfuter en détail toutes les attaques dirig-ées par le Jansénisme contre le culte delà Mère de Dieu. Grand nombre d'en-
dii Bréviaire de Paris, public par Fr. de Harlay... [Id., ibid., p. 78, suivv. I .
Et, pnur ne parler que de ce dernier, l'Office de la Vierçe ne contenait plus cette antienne formidable à tous les sectaires : Gaude, Maria Vii'jo, cuncias haereses soin interemisti in universo nnindo «.ni cette autre non moins vénérable : Dignare me laudare te, Virgo sacrata ; da mihi virtutem contra hostes tuas. Le même Bréviaire fournissait des armes contre la vérité de la glorieuse Assom[)tion de Marie ; car. après avoir reiranché de la 6' 1 çon de la fête les belles paroles de S. Jean Damascène : Hanc aiiiem vere b'atain, etc., il supprimait, au 4° jour de l'Octave, les trois leçons où le même saint raconte la çrande scène de la Mort et de l'Assomption corporelle de la Mère du Sauveur. Le bel office de la Visitation disparaissait tout entier, et l'Annonciation de la Sainte Viei (je devenait l'Annunciatio Dominica, afin que cette solennité cessât d'être une fête de Marie pour devenir exclusivement une fête de Notre Seia^neur. {Ibid., p 86. suiv.).
On avait carde quelque mesure dans les attentats sanctionnés par Fr. de Harlay. il n'y en eut plus dans le Nouveau Bréviaire de Paris, édité en i636, par l'autorité de Ms;r de Vintimille. Et qui s'en étonnerait, quand on connaît les trois hommes char^j^és de la rédaction? C'étaient le P. Vi^'uier, Fr.-Phil Mesençuy. un acolyte notoirement en rjvolte contre les décisions de l'Egalise, et le laïque Coffin, successeur de RoUin dans l'administration du collège de Beauvais.à i'aris, et appelant comme son prédécesseur. Que les rédacteurs aient eu l'intention expresse de diminuer les manifestations de la piété catholique envers la Mère de Dieu, c'est ce dont les esprits les moins prévenus ont été obligés de convenir.
Donnons-en quelques exemples, encore empruntés à dom Guérane:er. et commençons par VAve, maris Stella. Cet admirable cantique où l'Eg-lise exprime avec tant d'assurance le pouvoir de celle qui n'a besoin que de demander à son Fils pour obtenir, et qui nous sauve par sa prière comme lui par sa miséricorde, est, non pas remplacé par un autre dans le nouveau BrcYÏaire, maïs froidement corrigé et mutilé. Aussi bien, pourquoi 1 Eglise catholique, au sens des austères réformateurs, y prodig'uait-elle s?s hyperboles à la Reine du ciel? Sur les sept versets, trois seulement, le premier, le qiatrième etle dernier, c'est-à-dire la dorologie finale, sont conservés. Le cinquième, virgo singularis, a disparu sans doute parce qu'il était réfractaire à toute parodie. Les autres sont altérés profond.'ment, comme on peut s'en convaincre, quand on met en regard le texte de l'Eglise romaine, conservé par François de Harlay, avec le texte de Coffin, dans le bréviaire de Vintimille (i'' édition).
Sumens illud Ave Virgo singularis,
Gabrielis ore, Verae vitae parens,
Funda lios in pace Quae mortem invexit
Mutans Evae nomen. Mutas Evae nomcn.
Solve vincla reis. Codant vincla reis,
Profer lumen coecis. Lux reddatur coecis,
Mala noslra pelle, Mala cuncta pelli,
Bona cuncla posce. Bona posce dari.
eu. V. DERNIERS ENNEMIS. TRIOMPHE 477
tre elles ont été déjà victorieusement repoussées dans le cours du présent ouvrage, et celles-là surtout qui vont plus directement ou contre la coopération de la Vierg-e au salut des hommes, ou contre l'assistance que tout chrétien, si criminel qu'il soit, peut trouver en elle. Quant aux autres, elles se dissiperont facilement à la lumière des principes que nous avons maintes fois établis. J'en noterai pourtant quelques-unes, ne
Vitam praesia piiram, Vitam posce puram,
lier para lulum, Iter para tutuir,
Ut videnles Jesum, Ut videntes Jesum
Semper collaetemur. Sempercollademur.
Il déplaisait au Jansénisme d'appeler Marie la Mère de la çràce et de la miséricorde. Coffin va donc faire aussi disparaître ces titres dans les Compiles du Petit Office de la Sainte Vierge. Ce ne sera plus le texte de l'Eglise romaine épargné chez de Harlay : Maria mater çratiae, — Duicis paréos clementiae, — Tu nos ab hoste protège, — et moitis hora suscipe. Le Bréviaire de Viotimille (f'édit.) portera: Et nos Dei virgo parens, — Vultu benigno respice; — Placabilem tua prece — Fac esse npbis Filium. Disparues aussi, dans l'Office de la Circoncision, les Antiennes séculaires : 0 admirabile commercium, — Quando natus es inaffabililer ; — Rubum quem viderai, — Germinavit, — Ecce ^laria, etc. Disparues encore les Antiennes si expressives : Assumpla est Maria in coelum, — Exaltata est Sancta Dei, etc. — Nativilas gloriosae, Nativitas est hodie, Nativitas tua, Dei genitrix,etc. Si l'on consent à conserver les Antiennes : Aima l^edemptoris, — Ave, Regina Coelorura, — Regina coeli laelare et Salve Regina, on supprimera du moins leurs antiques versets : Post partum, Virgo, — Dignare me laudare, — Gaude et laetare, etc. Antiennes et versets du vieux Bréviaire feront place à des phrases et textes bibliques, vides du nom de Marie.
Inutile d'ajouter qu'on ne pouvait, dans ces odieuses refontes, épargner la fête de la Conception. Non contente de la maintenir au rang de solennel mineur où l'avait abaissée François de Harlay, la nouvelle réforme si:pprimait l'octave de cette grande fête. C'étaient partout les Auis salutaires mis en acte (Dom Guéranger, Le, pp. 333-338). Ils ne le furent pas moins dans le Bréviaire de Cluny. ni dans le Nouveau Missel de Troyes, publiés, le premier en 1G76, et l'autre en 1736, comme le démontre encore le savant abbé de Solesmes [op. cit., pp. loO, 107, et p. 2o5, suivv.).
Inutile aussi d'ajouter que ce qui était retranché des offices liturgiques, on le poursuivait dans les livres, où l'on traitait « d'impiétés et de blasphèmes » des phrases comme celles ci: « Je vous demande... qu'il vous plaise de disposer si bien mon àme à recevoir le corps de votre Fils Jésus, que je ne lui fasse pas déshonneur... Ah! de grâce, donnezmoi les dispositions nécessaires ». Jugement et censure du « Petit livre de Vie qui apprend à bien vivre et à bien prier Dieu, par le P. Amable Boiuiefons S. J. n.
fût-ce que pour montrer par de nouveaux exemples le g-enre de ces tristes sectaires, et leur acharnement contre la dévotion filiale et confiante des catholiques pour leur divine mère. Tout le venin de leurs désolantes doctrines a été concentré par eux dans le petit livre ayant pour titre : Auertisseniens salutaires de la bienheureuse Vierge Marie à ses dévots indiscrets, que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de signaler (i).
[i) 11 ne sera pas inutile d'en dire une fois la fortune. Ce libelle parut dans la seconde moitié du dix-septième siècle, et pour parler plus exactement, dans l'année 1678, sur la fin de novembre. Il était écrit en latin, et fut imprimé à Gand, chez Erckel. La première traduction française parut à Lille, en 1^74, chez Nicolas de Rache, avec une lettre apologétique de l'auteur. Elle était du fougueux janséniste dom Gabriel (jerberon, que plusieurs ont même soupçonné d'avoir composé le texte latin primitif. Une seconde traduction. disent les uns, une seconde édition mais quelque peu modifiée, disent les autres, la suivit de près. Llle porlait Gand comme lieu d'impression ; tout fait croire pourtant qu'elle sortait d'une presse clandestine de Paris. Dès 1678, il y avait aussi une traduction flamande. Bientôt les Huguenots publièrent une troisième édition française, à Rouen, avec addition de Réflexions très injurieuses à l'Eglise catholique. On trouve celles-ci à la fin de VApolorjie des dévots de la sainte Vierge (Bruxelles, Coopens, 1670), à partir de la page 385. Elles sont très courtes et se terminent ainsi :
« Le lecteur sçaura que les Avertissemcns aux dévots indiscrets ont aussi été imprimez à Lisle par Nicholas de Rache. imprimeur du Roy, avec Privilège et Approbation de Mgr Gilbert de Choiseul du Plessis Praslin, évêque de Tournay, et celle de Mgr de Campenhout, doyen de l'église collégiale de saint Pierre à Lisle, et de M. Jacques Boudard, chanoine théologal de la mesme église, en mars 1678 ».
Bordas-Dumoulin, pseudo-philosophe et httérateur janséniste de la première partie du xix» siècle, a exhumé de la poussière et réédité le libelle. Chose peu étonnante de la part d'un auteur dont le livre sur les Pouvoirs constitutifs de l'Eglise, où deux chapitres sont consacrés à ce qu'il appelle le Marianisme substitué au Catholicisme, s'est vu censurer par l'Index (Decr. 7 april. 1S06).
Quel était l'auteur des Auertisseniens ou des Monita Salutaria B. V. M. ad cultores suos indiscretos ? L'opinion commune attribue ce libelle à un jurisconsulte de Cologne, Adam Widenfeldt, imparfaitement converti du protestantisme au catholicisme. Il le composa sous l'inspiration des Jansénistes dont il avait connu les chefs à Gand d'abord, et plus tard à Paris. Dès que les Avis salutaires parurent, tous les catholiques en furent scandalisés. Les hérétiques de Hollande, d'Allemagne et de France en triomphèrent hautement ; ils les traduisirent en leurs'langues, et les répandirent partout avec les réflexions les plus outrageantes pour la sainte Eglise, insinuant, dans une infinité d'écrits, qu'enfla elle commençait à reconnaître par ce libelle ses erreurs et son
Voici l'un de ces avertissements, et ce n'est pas le moins perfide.
« Ne m'aimez pas plus tendrement et plus sensible-
idolàtrie. Et c'est pour cela que Widenfeldt fut obligi- de faire une grande apologie, tant de sa doctrine que de ses intentions.
Cette Apologie ne fut pas heureuse. Elle fut elle-même condamnée par le Saint-Siège, en 1G75. Peu de temps auparavant, le 37 novembre 1674, l'Inquisition d'Espagne avait censuré les Avis salalaires, comme indiscrets, danjereajc et pernicieux, détournant les fidèles du culte de la Sainte Vierge, etc. La Faculté de Théologie de Mayence les avait condamnés, dès le mois de mai 1674, comme scandaleux, nuisibles, sentant l'officine janséniste et le luthero-calvinisme. Le même ouvrage fut mis à Rome au nombre des livres défendus, en 1G72, et ensuite positivement censuré en 167G, malgré les approbations dont il était muni, malgré la Lettre Pastorale que M. de Choiseul, évêque de Tournai, publia pour l'adopter, enfin malgré tous les efforts du parti... Le coupable auteur des Avis salutaires (Widenfeldt) mourut quatre ans et demi après leur publication, c'est-à-dire le 2 juin 1678, âgé d'environ 60 ans. Dictionnaire des livres Jansénistes, t. \, p. i6g, suivv.
Pour faire mieux juger de l'émotion produite dans le monde catholique par ce malheureux libelle, je donnerai la liste des principales réfutations qui lui furent opposées, avec la date de leur publication ; ou, pour mieux dire, je reproduirai celle qui fut dressée par le F. Zaccaria (Storia letteraria d'Italia, t. Vlll, 247-251), « à l'aide du Nouveau Dictionnaire des ouvrages jansénistes, des Mémoires chronologiques et dogmatiques du P. d'Avrigny, des Mémoires de Trévoux et d autres livres analogues », sans m'inlerdire toutefois la faculté de la compléter par des indications plus explicites, ou par quelques additions tirées pour la plupart du P. de Backer, Ecrivains de lu Compagnie de Jésus, t. Il, pp. 2020 et suivantes; puis j'indiquerai les ouvrages publiés dans le sens opposé.
1. Réfutations des Avertissemens salutaii-es. En i6j4, c'est-à-dire, dès l'année qui suivit l'apparition des Monita salutaria :
Defensio B. V. M. et piorum cultorum ipsius contra libellum intitulatum : Monita salutaria, etc , a S. Sede et a sacro Tribunali Hi paniarum prohibita. Et contra Epistolam apologeticam pro eisdem ; cui addila est praefatio contra Epistolam gallice editam a D. Gilbert., ep. Tornaccnsi, ad Ecclesiae Praelalos directa. Aulhore F. Lod. Bona, theologo. Typis Christ. Kiirchleri. 1674.
Ce Lodviscius Bona était M. Dubois, professeur de Louvain.
Cavillator veri Hyperduliae cullus Magnae Dei Matris deprehensus et reprehensus. Pragae, 1674, et Leodii apud Henric. Wypart, 1674. in-i2°, p. 3o. (Par le P. Maximilien Reicheiiberger, S. J.j. La même année, du même auteur : Appendix paroenetica in Apologiam simul et Paliiiodiam defensoris Monitorum insalutarium. — Puis : Druvis Apostrophe ad Regularem anonymum Monita salutaria indicantem, 1670. — Rejlexiones super approbalionibus libelli, 1674. — Paroenesis ad Monitorem Antimarianum. — Enfin, deux ans plus tard, c'est-à-dire en 1677, parut l'ouvrage posthume ; Mariani cullus vindiciae, seu nonnullae Animadversiones in libellum cui titulus : RIonita Salutaria B.V. Mariae ad cullores suos indiscretos. Pro vindicanda contra auctorem anonymum Deiparae gloria, sccunduui Orthodoxae Fidei Dogmata, SS.
-48o L. XI. LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MÈRE
ment que Dieu; prenez bien g-arde d'avoir plus de confiance en moi qu'en Dieu; n'employez pas plus de temps à ni honorer et ne me faites pas plus de prières
Patrum teslimonia, rectae rationis dictamina et lheolo2:orum principia, concinnatae a R. P. Maxim. Heichenberger...e S. J. Pragae, 1677, 4°. p. 184.
Le Culte de la Viero^e sacrée Marie soustenu contre les admonitions indiscrètes d'un auteur anonyme, par le R. P. F. H. Hennejçuier, licencié en théologie. Saint-Omer, Cartier, 1674, 12°. — Cet ouvrage écrit en latin fut traduit par le P. J Chrysost. Bruslé de Monlplcinchamp S. J. sous ce titre : Le Culte de \\ sainte Vierge vengé. Saint Orner. — Une première traduction du même ouvrage, par le P. Le Roi, 0. P., avait paru à Lille.
Juste apologie du culte de la Mère de Dieu, ou discrets avis des saints Pères contre les Avis indiscrets de l'auleur du livre intitulé : Avis salutaires, etc.. par le P. P. F. Grégoire de Saint-Martin. Douay, Serrurier, 1674. 8".
Senlimens des saints Pères et Docteurs de l'Eglise touchant les excellences et prérogatives de la très sainte Vierge Marie, Mère de Dieu. Le tout recueilly fidèlemeutde leurs écrits. Pour servir de réponse à un libelle inlitulé : Avertissemens... Paris, Guisnard, 1674. Cet ouvrage eut une seconde édition en 1676, chez le même Guignard ; augmentée d'un grand nombre de passages et d'un Eclaircissement sur quelques difficultés touchant les éloges que les SS. Pères ont donnés à la Bienheureuse Vierge et le culte qui luy est rendu par les catholiques. — Par messire Louis Abelly. évesque de Kodez.
Monitorum salutarium... non ita pridem in lucem editorum consonaniia haereticis, et sensui Ecclesiae, SS. Patrum, Orthodoxorum theologorum ac Christi fldelium dissonantia, aequo rerum aestimatori, lectori proponunlur dijudicanda ex R. P. Canisio S. J., Gollectore Theolocophilo Partheno Mortano, Mariaeburgi Catholicorum. Typis Bern. Ganisii, 1674 (Par Fr.van Herenbeck, doyen de Louvain, plus tard évêque de Gand).
Jesu Christi Monila maxime salutaria de cultu dilectissimae ^Matri Mariae débite exhibendo. Duaci, M. Serrurier, 1674. — 12», par M. de Cerf. — Idem opus amplificatum et illuslratum a quodam S. Jesu presbytoro. Première traduction française à Douai, puis à Rouen ; seconde, corrigée par le P. de Vignancour, à Rouen.
Nutae salubres ad Monila auctoris incogniti nec salutaria nec necessaria. Auctore. D. Volusio. Mogontiae. — Notes approuvées par la Faculté de Théologie de Maycnce.
IL En idjô.
Slalerael examen libelli cui titulus : Monita salutaria, etc. — Accessit D Joan. Cochiaei arliculorum Martini Lutheri confutatio. Authore Laurenlio a Dript 0. S. R., Goloniae, 1675. — 12». Nouvelle édition augmentée et corrigée. Paderb., 1677.
Apologie des dévots de la Sainte Vierge, ou les sentiments de Théotime sur le libelle intitulé : Les Avis salutaires.etc; sur la Lettre apologétique de .son auleur.et sur les Nouveaux Avis en forme deRéilexions ajoutez au Libellé. Bruxelles, Foppens, 1O75, 8°. (L'auleur anonyme est Pierre Grenier, procureur du Roy. — Celte réfutation est à l'Index ;
qu'à Dieu. Que Dieu vous soit tout en toutes choses. Tout ce que vous pouvez, soit en aimant soit en priant, emplojez-Ie principalement au service de Dieu : car
probablement parce qu'elle attribue \es Ré^/lexions qui sont d'un protestant, à l'auteur des Avis.
Expunctio nolarum quas, in favorenn monitoris anonymi, alter anonymus inurere nititur cultui B. Virçinis Mariae vindicato per P. Hennuyer. Cameraci, Mairesse, 1676, 8°.
Defensio cultus B. Virgirns ex puris Canisii verbis contra haereticos. Insulae, de Rache (par le P. Jacq. Plalel S. J.)
Accord amoureux entre l'amanl de Jésus et de Marie, par uu P. RccoUet ; Douai.
Les années suivantes, la réfutation des Moniia ne continua pas moins vive. Eu dehors des Mariant cultus Vindiciae du P. Reichenberg, dont j'ai déjà parle (1677), on a pour 1679 :
La véritable dévotion euvers la Sainte Vierge, établie et défendue, du I^. J. Grasset. Paris, Fr. Muguet, 4''- Seconde édition, ibid., iQ^T, 8"; item, Paris, 1708, 8°. Voir la préface, et P. I, Tr. 2, chap. 2 et 3.
Comme \es Avertissements salutaires répandus en France, même du haut de la chaire, faisaient déserter à nombre de personnes le culte de la Sainte Vierge, de même que le livre d'Arnaud sur la Fréquente communion en avait détourné beaucoup de la Table sainte, Bourdaloue les attaqua vigoureusement, dans son deuxième Sermon j)onr la fcte de l'Assomption de la Sainte Vierge, sur la Dévotion à la Mère de Dieu. C'est de toutes les réfutations l'une des plus solides et la plus élotpientes. Bordas-Dumoulin écrit à ce sujet : « On s'étonne que Bourdaloue les ait attaqués. Fut-ce de son propre mouvement, ou agit il sous l'influence de ses confrères les J 'suites? Quoi qu'il en sait, forcé de s'appuyer sur les textes apocryphes dont j'ai parlé, et sur les écarts où ils avaient jeté saint Bernard, ('/ fuit pitié ». Proface à la nouvelle édit. des Avertissements
Après Bourdaloue, c'est Bossuet qui combat les Avertissements ; car il est impossible de ne pas voir une allusion manifeste aux Avis, dans son troisième sermon pour la fête de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge, sur la dévotion à Marie. « Par conséquent, mes frè.iTS. nous avons appuyé la dévotion envers la Vierge bienheureuse sur un rondement solide et inébranlable. Puisqu'elle est si bien fondée, analhème à qui la nie et Ole aux chrétiens un si grand secours ! Analhème à qui la diminue : il affaiblil: les sentiments de la piété >■ (fin du 1 point).
Je trouve encore une réfutation, du moins partielle, des Monita salutaria dans la Theologia Mariana du bénédictin Sedlmayer, P. IV, q. 12, a. I. II faut noter encore que la lut'e se renouvela très vive vers le milieu du xviii» siècle, à l'occasion du livre de Muratori ayant pour titre : La Regolala divotion de christiani. J'ai dit plus haut ce que fut cette controverse, et quels en étaient les principaux champions.
IL Ouvrages en faveur des Avertissements En 1674.
Lettre pastorale de Mgr l'évèquede Tournay sur le Culte delà Sainte Vierge et des saints, à l'occasion du livre des Avis salutaires. Lille et Paris. Sebastien Cramoisy, 1674.
Pastoral is epistola 111™" ac Rev"' episcopi Tornacensis .. Insulis, Nicol. de Rache, 1674.
Litterae datae Andegavi, 1G74, cum notis ad Monita salutaria.
VOUS êtes créés pour l'aimer plus que toutes choses. Je ne suis point la fin mais le milieu de vos prières et de votre amour; ne vous arrêtez point trop dans ce milieu, mais marchez avec vitesse vers Dieu » (i).
On voit dans cet exemple la manière de l'auteur, et comment il mêle perfidement le vrai et le faux, et détourne du culte de la mère sous prétexte de sauvegarder celui de Dieu, son Fils. Le principe, mis en avant sous plusieurs formes, est incontestable : Nous sommes créés pour aimer Dieu plus que toutes choses: car Dieu seul est notre fin dernière. L'astuce du moniteur consiste à insinuer d'abord, comme il le fait d'ailleurs à chaque instant dans son libelle, une calomnie contre les catholiques, enfants et serviteurs de Marie. Eu effet, leur recommander avec tant d'insistance et si g"énéralement de ne pas oublier, en honorant la Mère de Dieu, que nous devons aimer Dieu plus qu'elle, et qu'elle n'est pas notre fin dernière, n'est-ce pas faire entendre que leur dévotion pour elle n'est pas selon la règ^le, et qu'ils tendent à la mettre au niveau, si ce n'est au-dessus de Dieu, dans leurs prières, dans leur espérance et dans leur amour? C'est ce que les protestants comprirent si bien que partout ils applaudirent
(i) Epistola apologetica quam auctor libelli cui titulus : Mouita... scripsit ad ejusdem cènsorem, Mechliniae, 1674, ia°.
Monita salularia vindicata per notas salutares ad libellum iatitulatum : Cnltus B. V. Mariae vindicatus, per P. Henneguyer et similes scriptores, auctore quodam regulari, orthodoxi cultusB. V. M. Zelatore. Cui accedit Appendij; contra Defeiisionem B. V. M... Lodvis. Bona. Gandavi, lôv^. (L'auteur était un Récollet de Gand). L'Appendix est aussi attribué à Widenfeldt.
Remarques sur un libelle intitulé : Avertissements salutaires de Jésus- Christ aux dévols et véritables serviteurs de la Mère de Dieu. S. L., 1674 8,
Status quaestionis de inlercessione, invocatione et veneratioae sanctorunti, ex principe Ernest, Lantgrav. de Hassia.
Lettre à M. Abclly, évèque de Rhodes, touchant son livre des Excellences de la Sainte Vierge. (L'auteur est dom Gerberon.)
Divers sealimenis autant des catholiques que des prolestants sur l'ip-
CH. V. — DERNIERS ENNEMIS. TRIOiWJ'nE /jS.S
à l'auteur, et retournèrent contre l'Eglise les soi-disant Avis donnés par la Sainte Vierge à ses dévots indiscrets.
Mais où se manifeste plus encore son erreur, ou, pour mieux dire, sa mauvaise foi, c'est de tirer d'un principe incontestable des conséquences qui n'en sortent pas, et qui vont à ruiner dans les âmes leur dévotion pour la Mère de Dieu.
J'ai dit que les conséquences ne sortent pas du principe. En premier lieu, de ce que je doive aimer Dieu plus que toutes choses, il ne s'ensuit aucunement
vocation et le culte de la Saiate Vierge, par le prince Ernest, lantgrave de Hesse.
Reflexionss Eriiesti principis Lantgravii in puncto intercessionis... B. V. ad Summum Pontificem Glementem X.
Tractalus de sanctorum et praecipue B. V. Mariae cultu, authore Domino Joanne (de Neercasse), episcopo Gastorieasi. Embricae, 1675, 8°. — Ultrajecti. 1675, 8°.
Da culte des saints et principalement de la très Sainte Vierge Marie. Par l'ill. et Rev. évêque de Castorie. Traduction de M. L. R. A. D. H. (Le Roi, abbé de Haute fontaine ) Paris, Desprez, 1679.
Correctio fraterna et charitativa ad autorem Brevis Apostrophes. Par Widenfeldt.
Litterae pro defensione Monitorum salutarium (envoyées à l'auteur des Monita par J. de Neercase, évê;jue de Castorie, dit le Dictionnaire des Livres Jansénistes).
Voici, pour finir, les titres de quelques ouvrages dont je ne saurais dire s'ils ont été faits pour ou contre les Avertissements.
Tractatus Brevis ad libellum cui titulus : Monita Salutaria... Gandavi, Fr. Erckel. 1673-iao.
Epistola pastoralis Alph. de Berghes ad Archiep. Mechliniensem,
Introduction au culte que l'on doit aux saints, de M. Guillemans. Gand.
Monita vere salutaria. Fer Alard. Cremerium, sacerd. saecul.
En 1707, 4 février, dans l'église des Annonciades de Villeneuve en Agénois, un prédicateur fit, d'après l'esprit des Avertissements, un sermon qui allait directement à diminuer la dévotion des fidèles envers la Mère de Dieu. L'évêque d'Agen le condamna, le 20 mars, par un Mandement, inséré dans les Mémoires de Trévoux du mois d'octobre 1707 (p 1802, suiv.). Le même évêque, le i3 juillet, censura plusieurs libellés publiés par le prédicateur pour défendre son sermon; cl la Faculté de théologie de Cahors, s'unissant à l'évêque, censura également 19 propositions du même prédicateur.
(i) Avertissements salutaires, | III, n.g.
que je ne puisse aimer plus sensiblement et plus tendrement la Mère de Dieu que Dieu lui-même. Pour que le raisonnement fût juste, il faudrait que 1 amour spirituel et l'amour tendre et sensible fussent un seul et même amour; en d'autres termes, que ce fût tout un d'aimer Dieu d'un amour d'appréciation et de préférence et d'un amour de tendresse et de sensibilité; ou du moins, que ces deux amours allassent de pair dans un même cœur. Si les deux amours sont distincts, à plus forte raison, s'ils peuvent être inégaux et même séparablesl'unde l'autre, toute l'argumentation croule par la base. Aimant Dieu par- dessus toutes choses et, par conséquent, plus que sa mère, c'est-à-dire, d'un amour de préférence absolue, je pourrai cependant n'éprouver pour lui que peu ou point d'amour sensible, tandis que je verserai des larmes de tendresse aux pieds de la Vierge.
Or, s'il est une chose absolument indéniable, c'est la différence entre les deux amours et leur séparabilité soit totale soit partielle. Il n'est malaisé ni de le prouver par d'autres faits certains, ni d'apporter les raisons de cette doctrine. Demandez aux théologiens ce qu'ils pensent delà contrition parfaite; ils vous répondront d'une commune voix qu'elle est indépendante de l'affliction sensible; tellement indépendante que celle-ci ne peut en aucune manière être prise pour la mesure de celle-là. « C'est pourquoi, dit saint Thomas, la contrition, si l'on regarde la douleur qui est dans la volonté, c'est-à-dire, le déplaisir du péché en tant qu'il est l'offense de Dieu, n'est jamais trop grande; de même que l'amour de Dieu sur lequel se mesure l'intensité du déplaisir n'est jamais exagéré. Mais la même contrition, considérée du côté de
rappélit sensilif, peut tourner à l'excès, de même que les peines extérieurement infligées au corps » (i). Voilà pourquoi, dit encore le même docteur, la douleur raisonnable qui est la détestation du péché que l'on a commis ne peut jamais être de trop, ni sous le rapport de l'intensité, ni quant à la durée, tant du moins que cet acte de vertu n'en empêche pas un autre qui serait alors plus nécessaire. Mais, pour la douleur sensible, il faut qu'elle soit modérée sous l'un et l'autre point de vue, si l'on ne veut pas qu'elle aille à des excès déplorables (2). Personne ne dira jamais que la douleur sensible d'un vrai pénitent doive surpasser toute autre douleur; celle, par exemple, que peuvent causer à un fils la mort de sa mère, à une mère la perte de son fils.
Après les ihéolog-iens, interrogez les maîtres de la vie spirituelle, et partout vous trouverez chez eux une doctrine analogue, au sujet de la dévotion. La grande, la solide, la vraie dévotion, celle qui se confond avec le pur amour de Dieu, ce n'est pas la consolation qui s'épanche en soupirs, en larmes, en tendretés, pour parler le langage de saint François de Sales (3); mais la volonté prompte, ferme, arrêtée, de ne reculer devant aucun obstacle, aucun sacrifice, quand il s'agit du service et de la gloire de Dieu. La joie sensible peut, il est vrai, découler de ce grand amour; toutefois, elle est si peu lui qu'un amour de Dieu, même héroïque, en est souvent privé. L'amour humain nous off're quelque chose de semblable. Voyez ce père couvrant de baisers et de caresses ce petit enfant encore au ber-
(i) s Thomas, Supptem., q. 3, a. a.
(a) Id., ibid., q. 4i a- 2.
(3j Introduction à la Vie dévote, P. iv, c. i3
ceau. Pensez-vous qu'il Vaime de préférence à son aîné, l'espérance et l'honneur de sa maison, encore qu'il n'ait pour celui-ci nulle démonstration de passionnée tendresse?
Donc aimer plus tendrement et plus sensiblement la Mère de Dieu n'est pas l'aimer plus que Dieu. S'étonner de cela, c'est bien peu connaître la nature humaine. La bienheureuse Vierge est de notre race; elle est femme; elle est uniquement miséricordieuse; elle est mère: autant de titre propres à parler à l'imag-ination, à remuer la partie sensible de nous-mêmes, et par conséquent à lui gagner un amour de tendresse. Quand nous aurons l'ineffable bonheur de contempler Dieu face à face, alors notre cœur et notre chair tressailleront dans le Dieu vivant. Mais aujourd'hui, relégués loin de sa présence et ne le voyant qu'au travers des ombres et des énigmes, ni sa beauté purement immatérielle ne nous frappe, ni sa bonté ne nous émeut, comme peuvent le faire les purs rayons de la même beauté, de la même bonté que nous contemplons en Marie. N'est-ce pas là une des causes pour lesquelles il a voulu que son Fils parût dans notre chair, et que les hommes pussent contempler des yeux de leur corps ce spectacle ravissant, au delà de tout ce qui se peut imaginer, de Jésus entre les bras de Marie, sa mère. Voilà ce qui prend l'homme pour l'élever des choses visibles, et comment Dieu nous attire à lui « avec des liens d'humanité, avec des chaînes d'amour » (i).
Au reste, si le Jansénisme pouvait avoir quelque respect pour les sentiments de l'Eglise, il n'aurait pas osé nous reprocher, à nous fidèles, ce dont elle nous
(l)Oç,.,Xl, 4-
a, la première, donné l'exemple et par elle-même et et par les premiers de ses fils qui sont les Saints.
J'ai dit : par elle-même. C'est ce qu'a très heureusement exprimé Newman, dans un ouvrage dont la composition décida son passage de l'église anglicane à l'Eglise catholique. « On doit remarquer, écrit-il, que le ton de la dévotion envers la Sainte Vierge sera tout à fait différent de celui du culte rendu à son Fils Eternel et à la Sainte Trinité, comme nous serons contraints de l'avouer en examinant les Offices du culte catholique. L'adoration suprême et véritable offerte au Tout-Puissant est grave, profonde, solennelle. Jésus-Christ est adoré comme vrai Dieu, en même temps qu'il est vrai homme; il est adoré comme Créaleur et comme juge, en même temps qu'il est très aimant, très miséricordieux et très tendre. D'autre part, le langage que l'on adresse à la Sainte Vierge est affectueux et ardent, comme envers une simple fille d'Adam, bien qu'il soit humble, parce qu'il est sur les lèvres d'une parenté coupable. Combien, par exemple, le ton du Dies irae diffère de celui àxxStabatMatert., Ou bien encore, quelle différence de langage dans l'Office du Bréviaire pour la fête de la Pentecôte ou de la sainte Trinité et celui du jour de l'Assomption 1 Quel langage ineffable, majestueux, solennel et aimant dans le Veni, Creator Spiritiis, le Altissimi domim Dei, fons viuiis, ignis, charitas; le Vera et iina Trinitas, iina et summa Deitas, sancta et una Deltas; le Libéra nos^ salua nos,ulviJica nos, o beata Trinltasî Au contraire, dans l'Office de l'Assomption, quelle douceur! combien il exprime de sympathie, d'affection ! Quelle émotion, quelle animation dans le Filla Sion,totaformosa et suavls es,pulchra ut lunayelecta
ut sol, et le Sicut (lies verni circumdabant eam flores rosarum et lilia convalliiim. Quelle tendresse de sentiment dans ces paroles de l'Antienne : Ad te clamamiis, eocules filii Evae, ad te siispiramus gementes et fientes inhac lacrymarum valle ! ou bien encore dans ces autres : Eia ergo, advocata noslra, illos tuos miséricordes ociilos ad nos converte... o clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria (i) »!
J'ai dit encore : par les premiers de ses fils qui sont les Saints. Qu'il me suffise de rappeler nombre d'expressions que nous avons plus d'une fois entendu sortir de leur bouche. « Ohl pieuse et tout aimable Marie, si je prononce votre nom, il m'enflamme; si je pense à vous, mon cœur se ranime. Jamais vous ne franchissez la porte d'une pieuse mémoire, sans porter avec vous la douceur qui vous est divinement innée ». Et ailleurs : « Rien d'austère en Marie ; toute suavité, même dans son nom ; plus douce que le miel ». « Dieu m'est témoin que si parfois je peux donner une heure aux louanges de Marie, je me sens inondé d'une telle joie, rempli d'une telle suavité que je ne désire plus rien » (2). C'est qu'elle est pour eux « une manne céleste; le trésor de toute allégresse, une source d'où coule le miel le plus délicieux » . Voilà ce que disent les Saints, et voilà ce que produisaient en eux le souvenir et le nom de Marie.
On me répondra peut être que les Saints, et tout particulièrement saint Bernard, ont trouvé dans le nom de Jésus la suavité qu'ils attribuaient à celui de Marie. Je ne le nie pas, encore que cette attribution
(i) J.-H. Newman, Histoire du développement de la doctrine chrétienne, c. 8, § 3 (traduction de J. Gondon). Liège, 1849, P- 455» suir. (a) S. Bernard. Senens., ser. 3, de nomine Mariae.
soit moins fréquente pour le Fils que pour la mère. Mais cela même confirme la thèse : car ce qui excite ainsi les sentiments de tendresse envers Jésus, ce n'est pas sa divinité, mais l'humanité par laquelle il se rapproche de nous, mais son enfance, et les charmes divins qu'il nous révèle sensiblement dans sa personne. Donc, nous acceptons le fond du reproche, mais sans confesser la faute, ni reconnaître le bien fondé de l'avis. Si c'était un crime d'aimer plus sensiblement la Mère de Dieu que Dieu lui-même, j'ose le dire, ô mon Dieu, c'est vous qui seriez le criminel; vous qui l'avez faite si aimable et si sympathique à notre nature, fille des hommes comme nous, de notre race, femme, vierge, belle, pure, et notre mère: tout ce qui nous charme et nous parle sensiblement au cœur; vous qui, inspirant à votre Eglise et conservant en elle la vraie manière de vous honorer, vous et votre divine mère, m'avez rassuré par son exemple et par celui de ses meilleurs enfants. Donc, ô Marie, ma mère, je n'écouterai pas ces calomniateurs. Puissent mes yeux verser de douces larmes et mon cœur se fondre de tendresse à vos pieds ; puisse la pensée de vos bontés, de vos miséricordes, être la source de mes joies les plus délicieuses, dans cette vallée des larmes.
III. — « N'employez pas plus de tempsàm'honorer, et ne me faites pas plus de prières qu'à Dieu ». Encore une conclusion pleine de venin, sous une apparence innocente; conclusion qui, d'ailleurs, ne coule en aucune façon du principe.
Elle estj dis-je, pleine du venin de la secte : car, dans la pensée de l'auteur, elle n'allait à rien moins qu'à supprimer toute prière un peu longue à la bienheu-
relise Vierge: les Litanies et le Rosaire, en particulier. En effet, dans le Rosaire, il n'y a directement pour Dieu qu'un Pater contre dix Ave pour la Vierge; et dans les Litanies, la disproportion croît encore, puisque, sauf les quelques invocations du commencement à la Trinité, et les supplications finales à l'Agneau de Dieu, tout se rapporte explicitement à Marie. Du reste, le Jansénisme était sur ce point, comme sur maint autre, disciple du Protestantisme. La seule différence c'est que les Calvinistes rejetaient toute prière faite à Marie, tandis que les Jansénistes, jaloux de ne pas faire ouvertement cause commune avec ces hérétiques, voulaient bien en garder quelques-unes, mais rares et courtes (i).
J'ai ajouté que la conclusion ne coule en aucune façon du principe. Que penseraient-ils eux-mêmes de cet argument? Il faut aimer Dieu par-dessus toutes choses ; donc prenez garde d'employer plus temps au travail, au repos, à l'étude, qu'à prier Dieu? Ils diraient , sans doute, que l'amour de Dieu n'exclut que les choses incompatibles avec lui. Pourvu qu'on donne à la prière le temps voulu de Dieu, ce n'est pas aller contre ses intentions de consacrer de plus longues heur es à des occupations qui peuvent se coordonner avec son amour. Et c'est bien là, sans doute, la règle qu'on prétendait suivre parmi les solitaires de Port- Royal.
Or, s'il m'est permis d'employer plus de [temps à travailler, à donner au corps le repos qu'il demande, qu'à prier Dieu, comment serait-ce chose condamnable de prier moins longuement le Fils que sa mère?
(i) C'est dans le même esprit qu'ils transformaient les fêtes de la Sainte Vierge en fêtes uniquement consacrées à Notre Seigneur.
cil. V. DERNIERS ENNEMIS. TRIOMPHE ^9 I
D'autant plus qu'honorer et prier celle-ci c'est par le fait même honorer et prier celui-là. En effet, Dieu ne peut être absent des hommages que j'offre à Marie, quand je révère en elle l'honneur qu'elle a d'être sa mère; quand le premier motif qui me jette à ses genoux est l'excellence même du Verbe incarné dans ses entrailles. Comment aussi ma prière n'irait-elle pas à Dieu, si mon but unique, en priant Marie, c'est d'obtenir qu'elle soit ma médiatrice et mon avocate auprès de lui ; si, dans ma prière, je lui parle surtout de mes désirs de servir et d'aimer Dieu; si je lui confiâmes prières pour qu'elle les porte elle-même à Dieu; si je reste à ses genoux comme les bergers et les mages pour qu'elle me montre et me donne Jésus (i) ?
Et cela répond encore à la plainte de ceux qui se scandalisent, parce qu'ils voient des fidèles, entrant dans une église, courir avec empressement s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, après avoir à peine consacré quelques minutes à Jésus-Christ présent dans son tabernacle. Car s'approcher ainsi de la mère n'est pas oublier le Fils, mais chercher une introductrice auprès de lui. Du reste, ce n'est pas chose commune que des personnes négligent à ce point le Fils pour ne penser qu'à la mère. En étudiant mieux les faits et gestes de celles dont la manière d'agir provoque ainsi l'étonnement, peut-être trouverait-on qu'elles ont d'abord assisté au saint sacrifice, communié même, avant d'aller prier longuement aux pieds de Marie. Pour moi, ô mon Sauveur, je ne crois pas que vous partagiez ces griefs plus ou moins pharisaïques. Vous qui vous plaisiez tant à la compagnie de votre mère, dans l'humble
(i) Nous avons déjà vu comment le culte de la B. Vierge mène de sa nature au culte de Dieu. II» P., L. ix, c. 2.
demeure de Nazareth; tantôt suspendu à son cou, tantôt assis tout près d'elle, la contemplant, l'écoutant, lui parlant de votre Père qui est au ciel ; vous qui l'avez appelée dans votre gloire, et voulez qu'elle y soit éternellement à vos côtés, dans le même ciel et dans la môme joie; vous à qui, par les dispositions de votre providence, elle fut constamment unie dans les promesses et dans les fig-ures antiques, et, plus tard, dans toute la suite de vos mystères, vous ne pouvez trouver mauvais que nous, ses enfants comme vous, nous nous tenions trop longtemps avec elle pour la louep, la prier et l'aimer. Non, vous ne condamnerez pas une familiarité, si douce pour des exilés, si consolante pour les malheureux que nous sommes; vous ne nous direz pas de la quitter pour venir à vous, comme si nous ne vous trouvions pas entre ses bras et sur son cœur ; comme si pour rencontrer le Fils, il fallait s'éloigner de la mère (i).
Nous savons ce qu'il faut penser des deux premières conséquences. Que dirons-nous de la troisième: « Prenez bien garde d'avoir plus de confiance en moi qu'en Dieu »? A première vue, rien de plus innocent et même de plus juste, quelque sens qu'on donne au mot confiance. L'entendez-vous de l'espérance chrétienne ? Si Dieu est notre principe et notre fin, c'est vers lui certainement que cette espérance doit se porter en premier lieu. Mais je me demande tout d'abord
(i) NeAvman rapporte à ce sujet une anecdote bien suggestive. « J'ai connu, dit-il, une dame qui, à son lit de mort, reçut la visite d'une excellente amie protestante. Celle-ci, très soucieuse du salut de celte âme, s'enquit de la moribonde si, à cette heure terrible, ses prières à la Vierge ne lui faisaient pas oublier son Sauveur. L'oublier, reprit la mourante avec surprise, comment le pourrais-je? // vient d'entrer ici. Elle l'avait reçu dans la communion. Elle aurait pu ajouter : L'oublier? mais je prie sa mère de remettre mon âme entre ses mains. »
GH. V. DKRNIEUS ENxNEMlS. TRIOMPHE If^i
si ce n'est pas insulter à la dévotion des catholiques que de venir leur donner semblable avertissement ? Saint Thomas, parlant de l'espérance chrétienne, fait remarquer qu'elle a deux objets en vue : le bien qu'on désire obtenir et le secours par lequel ce bien peut être obtenu. Ce serait pervertir cette espérance que de ne pas aspirer à la possession de Dieu comme au suprême objet de nos désirs, ou de ne pas compter £ur Dieu comme sur la cause pi incipale qui doit nous faire entrer en possession de Dieu, notre fin dernière. Mais l'espérance chrétienne n'exclut ni les fins secondaires qui se rapportent à la fin principale, ni les causes créées qui peuvent nous aider comme instruments de la bonté divine à tendre vers la fin de la béatitude; et c'est ainsi que, n'espérant qu'en Dieu, nous pouvons toutefois espérer en l'homme (i).
Celte doctrine supposée, demandons au moniteur où sont les chrétiens qui considèrent la Sainte Vierge comme leur bien suprême, ou qui comptent plus sur son assistance que sur la grâce de Dieu pour arriver au terme bienheureux où nous devons tendre? Encore une fois, c'est donc calomnier les serviteurs et les enfants de Marie que de les supposer capables d'un tel désordre. Et, si l'on y regarde de près, pareils avertissements n'ont qu'un but : enlever à la Mère de Dieu son caractère d'instrument providentiel dans l'œuvre du salut. C'est comme si l'on disait : Gardez-vous de trop compter sur son secours, sur sa puissance, sur son crédit auprès de Dieu. L'Eglise l'a bien appelée notre espérance, spes nostra; mais il y a dans les louanges de l'Eglise, comme dans celle des Saints, de
(i) s. Thom., 2-2, q. 17, a. 4-
l'hyperbole, de l'exag^ération. Au fond, telle est la conclusion pratique que yeui tirer notre censeur ; et je n'ai pas besoin d'insister davantag-e pour montrer combien elle est étrang-ère au principe.
Non moins étrangère y serait-elle, si l'on prenait la confiance dans la sig-nifi cation plus large, où ce terme excliat la crainte et renferme l'assurance d'être exaucé. En effet, bien que Dieu veuille être aimé de nous pardessus toutes choses, et qu'il soit notre fin dernière, il n'en reste pas moins infiniment au-dessus de nous et nous ne pouvons oublier que cette majesté si haute nous l'avons indignement outragée. C'est pourquoi ,nous avions besoin, pour oser nous approcher de lui, d'une introductrice qui fût tout à la fois la bien-aimée de son cœur et de notre sang, sa mère et la nôtre. Et voilà comment nous pouvons, d'une certaine manière, avoir plus de confiance dans la Sainte Vierge qu'en Dieu lui-même. Plus de confiance, en ce sens, que son abord est plus facile^ et laisse moins de place à la crainte; plus de confiance encore, parce que des vœux et des prières que nous redouterions justement de voir rejetés, si nous étions seuls à les offrir, seront certainement agréés, si Marie les présente pour nous et les appuie de sa maternelle et puissante influence. C'est pourquoi tous les Pères de l'Orient et de l'Occident n'ont qu'une voix pour célébrer Marie comme l'espérance, et l'unique espérance des chrétiens, et surlout des pécheurs. Et c'est aussi la raison qui justifie cette parole si violemment attaquée par les hérétiques, et par l'auteur des Avertissements, à leur suite : « Je désespérerais, si je n'avais pas Marie ».