CHAPITRE IV
Les harmonies de la maternité divine avec les fins de l'Incarnation; c'est-à-dire avec la réparation de l'injure faite à Dieu; avec le paiement de la grâce qui nous relève ; avec la guérison de l'homme et de tout l'homme; avec la réhabilitation du genre humain vaincu devant son vainqueur; avec le bienfait de la filiation divine.
I. — La Sainte Ecriture nous apprend de Dieu qu'il sait, dans la poursuite de ses fins, unir constamment ces deux choses : la douceur et la force. Fortiter et suauiter(ï); suavement et fortement, telle est sa règle habituelle, j'oserais dire sa devise, dans le gouvernement du monde de la nature et du monde de la grâce. Rien de heurté, rien de précipité, rien de violent. Quelle puissance que celle qui produit et conserve le mouvement des astres; mais aussi quelle suavité! La perfection de l'art humain c'est d'imiter ce double caractère de l'action divine dans la conduite des hommes et dans l'emploi qu'il fait des forces de la nature. Entrez dans ces ateliers où se martèlent et se polissent, à l'aide d'engins puissants, les produits de la grande industrie; ne diriez-vous pas, au jeu régulier des machines, que tout se fait sans effort?
Cette note caractéristique des œuvres de Dieu, je la
(i) Sap., vm, i .
retrouve dans son œuvre par excellence, la réparation de l'homme déchu. Il y fallait la force. Certes, grande est la puissance qui soulèverait le monde, ou, pour parler le langage de nos saints Livres, secouerait la terre par ses extrémités afin d'en rejeter les impies(i). En fallait-il une moindre pour renverser l'empire de Satan, et porter le genre humain des profondeurs de l'abîme aux plus hauts sommets de la perfection morale et de la sainteté? Mais j'attends aussi delà sagesse de mon Dieu la douceur et la condescendance dans l'emploi des moyens : « Car, ô puissant Dominateur, vous jugez avec calme, et vous disposez de nous avec un grand respect » (2).
A cette première observation sur les voies de la Providence, il faut en joindre une seconde qui n'est pas de moindre utilité. C'est que la convenance des moyens, mis en œuvre pour opérer le relèvement de l'humanité déchue, ne doit pas être estimée d'après la nature et la condition de Dieu, mais d'après la nôtre. N'oublions pas que l'Incarnation s'est faite pour nous et pour notre salut, propter nos et propter nostram salatem. Par conséquent, de tous les modes de rédemption celui-là sera le plus convenable qui répondra plus parfaitement à cette fin.
C'est la pensée qui motiva la vigoureuse réplique faite par Tertullien aux hérétiques de son temps, et spécialement à Marcion. Ils rejetaient l'union du Verbe avec notre chair, sous le spécieux prétexte que la chair et ses faiblesses sont indignes de Dieu. « J'en conviens, leur répondait le grand apologiste, cet état
(1) Job., xxxvni, i3, (a) Sap., xii, 18.
d'abaissement est indigne de Dieu; mais convenez de votre côté qu'il est nécessaire à l'homme, et par là souverainement digne de Dieu, parce que rien n'est digne de Dieu comme le salut de l'homme » (i). Et quelques lignes plus loin : « Tout ce qui vous paraît digne de Dieu, vous l'aurez dans le Père invisible, inaccessible... Par contre, tout ce qui vous en semble indigne, il faut l'attribuer au Fils, que les hommes ont vu, entendu, touché ; au Fils intermédiaire et médiateur entre le Père et nous, homme et Dieu tout ensemble : Dieu par la puissance, homme dans la bassesse et dans les infirmités... Ainsi, ce que vous estimez une honte pour Dieu, cela même est le sacrement du salut humain. Dieu conversait avec l'homme, pour que l'homme apprît à vivre en Dieu. Il traitait d'égal à égal avec l'homme, pour que l'homme pût s'approcher aussi de Dieu. Dieu s'est fait tout petit, afin que l'homme grandît par cet abaissement. Voilà le Dieu que tu méprises; hélas! comment pourras-tu croire le mystère de sa croix » (2) ?
Telle est l'adorable économie de la Rédemption ; telles les voies par lesquelles notre grand Dieu descend jusqu'à nous, pour nous relever jusqu'à lui. Plus on y pénètre, plus on admire comment Dieu connaît les besoins de notre nature, comment il y adapte ses conseils, et sait proportionner le remède soit à la nature du malade, soit à son genre d'infirmités.
Avant d'aller plus loin, posons comme préliminaire une simple remarque. C'est que les deux idées d'une Mère de Dieu et d'un Dieu fait homme, je dis : fait homme comme nous, sont de fait et de droit emmêlées
(1) Tertull., c. Marcion. L. n, c. 27. P.L. 11, 3i6.
(2) Tertull., Ibid.
Tune avec l'autre. Pas plus qu'on ne conçoit une Mère de Dieu sans un fils qui soit Dieu, il n'est possible de concevoir un Dieu devenu l'un de nous, de notre race, sans une Mère de Dieu qui l'ait fait entrer dans la famille humaine. Donc, de ce chef, autres ne sont pas les convenances du procédé divin qui nous a donné le Verbe fait chair, autres celles de la maternité divine, puisqu'il y a corrélation essentielle entre le Fils de l'Homme et la Mère de Dieu. Entrons avec ces vues dans la considération de la maternité divine, et nous sentirons combien fut merveilleusement sage et touchant le stratagème d'amour qui l'a donnée comme base au grand œuvre de la Réparation.
II. — Les Théologiens, au début de leurs études sur l'Incarnation du Fils éternel de Dieu, posent généralement cette première question : Etait il nécessaire qu'un Dieu s'incarnât pour l'entière et parfaite réparation du genre humain? Oui, répondent-ils, si vous entendez par ce mot nécessaire non pas une absolue nécessité, comme si Dieu n'avait pas eu dans sa puissance et dans sa bonté d'autres moyens de sauver l'homme, mais une nécessité relative, c'est-à-dire, la nécessité du plus expédient et du plus convenable pour arriver à la fin proposée. C'est en ce dernier sens que nous disons d'un moyen de transport qu'il est nécessaire pour un long voyage, bien qu'on puisse à la rigueur faire la route à pied. Or, ce que la théologie nous enseigne de la nécessité de l'Incarnation pour le salut de l'homme, elle l'affirme avec la même certitude de la maternité divine (i) : tant il y a dans
(i) En d'autres termes : la suprême convenance qui réclamait l'Incar-
cette maternité d'adaptation singulière avec les besoins delà nature déchue; tant elle a d'efficacité pour y pourvoir.
Résumons, en quelques mots, les raisons principa les qui, de l'avis des Pères et de nos Docteurs, ont fait de l'Incarnation du Verbe de Dieu la plus belle invention de la sagesse et de la bonté divines, au point de vue de l'harmonie des moyens avec le but que Dieu se proposait d'atteindre; je veux dire avec le relèvement de l'humanité dégradée, le salut du monde courbé sous la malédiction divine et sous le joug- de satan, le prince des ténèbres.
Avant tout, pour que cette délivrance de l'homme et son retour à sa dignité première puissent s'opérer dans les conditions les plus favorables soit à la gloire de Dieu, soit à la nôtre, il fallait que la justice divine, lésée dans ses droits, reçût une réparation d'honneur équivalente à l'outrage, et qu'elle la reçût de la famille humaine elle-même, puisque c'est d'elle qu'était venu l'outrage. Il fallait, de plus, que les privilèges de grâce qui devaient rendre au genre humain son antique gloire et porter si haut nos espérances, fussent achetés d'un grand prix par ceux-là mêmes à qui la divine Miséricorde daignait les restituer.
Rien de plus évident que cette double convenance. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que le Sauveur, venant du sein du Père pour être l'universel et céleste guérisseur de notre nature, devait porter le remède à tous les âges, à toutes les conditions humaines, à l'homme tout entier. C'est enfin que l'orgueil et la
nation, demandait aussi que Dieu, pour être homme, fût fait d'une mère, et parût devant nous avec elle et par elle.
CH. IV. LES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE Gl
tyrannie du démon d'où proviennent originairement notre abaissement et nos blessures, devaient être singulièrement confondus et brisés, en même temps que nous serions, nous, leurs victimes, affranchis et relevés par le mode môme de notre délivrance. Or, ce sont là des avantages que la maternité divine était merveilleusement propre à procurer. Je ne veux rien affirmer que ce que m'ont appris les Pères et les plus illustres maîtres de la théologie.
La réparation devait être œuvre de justice. Ainsi l'avait décidé la bonté souveraine, indignement outragée par la révolte du chef de notre race et par les crimes de ses enfants. Or, à ce point de vue, la maternité divine devenait de toute convenu nc3. Je n'ai pas à montrer comment il fallait que le Réparateur fût plus grand que toute créature, Dieu par conséquent, pour qu'il rendît à la majesté suprême un honneur équivalent aux outrages qu'elle avait reçus. Tout autre hommage, si grand qu'on l'imagine, n'eût été par lui-même qu'une compensation très insuffisante. En effet, si l'offense croît en proportion de la dignité qu'elle attaque, par contre, l'honneur est à la mesure de la personne qui le rend, d'un prix d'autant moindre qu'elle est elle-même moins élevée. D'où cette conclusion manifeste qu'un Dieu pouvait seul réparer dignement l'injure faite à Dieu.
Seul un Dieu pouvait aussi payer un prix équivalent aux biens surnaturels que Dieu voulait rendre à l'humanité dépouillée de la justice originelle. Comment une créature donnerait-elle à ses opérations une grandeur de mérite qui pût jamais égaler, je ne dis pas seulement la somme de grâce nécessaire pour l'enrichir \ elle-même, mais la multitude incompara-
blement plus grande des dons célestes qui suffisent à sanctifier le genre humain tout entier? C'est donc à bon droit que saint Thomas conclut avec les Pères : « Point de satisfaction pleinement suffisante en dehors d'une opération infinie dans sa valeur » (i); c'est-àdire, d'une opération qu'un Dieu seul était capable de poser.
Et ce Dieu, pour la poser, devait s'unir une nature créée : car, s'il a droit de recevoir des hommages dans sa nature divine, il ne peut se les rendre à lui-même par les actes de cette même nature : la divinité, à quelque personne qu'elle appartienne, se refuse à tout abaissement. Quelle nature s'unira-t-il, s'il veut que les droits de la justice soient pleinement satisfaits? Non pas la nature angélique, mais celle qu'il a prise au sein de la Vierge, la nôtre. Car, dit encore l'Ange de l'École, de même que l'ordre de la justice exige que la peine réponde à la faute, « il semble demander aussi que celui-là satisfasse pour le péché qui a commis le péché. Et voilà pourquoi il a fallu prendre dans la nature corrompue par sa faute, ce qui devait être offert en satisfaction pour toute cette nature » (2).
Belle et solide doctrine que les saints Pères ne se lassent pas de rappeler, quand ils nous parlent du mystère de notre rédemption. « Il a reçu de nous ce qu'il devait offrir pour nous, afin de nous racheter du nôtre, et de nous donner du sien par une largesse divine ce qui n'était pas nôtre... Vous le savez, c'est du nôtre qu'il a offert son sacrifice. Car quelle a été
(1) S. Thom.,3 p , q. 1, a. 2, ad 2.
(2) S. Thom.,3 p., q. 4, a. 6
la cause de l'Incarnation, si ce n'est pour que la chair qui avait péché, fût elle-même l'instrument de son rachat »? (i) C'est donc l'homme en Jésus-Christ qui, par l'immolation de sa chair, porte le poids de la justice divine et glorifie la majesté divine autant et plus qu'il ne l'avait outragée. C'est l'homme aussi qui solde surabondamment les flots de grâce que la rédemption fait couler sur le monde.
Ainsi la justice est pleinement satisfaite, et c'est grâce à la maternité de Marie que s'est opérée cette merveille. En effet, supposez que le Verbe se soit formé lui-môme une chair semblable à la nôtre, et ne l'ait pas reçue d'une mère appartenant à la famille humaine, il y aurait, sans doute, mérite et réparation, l'un et l'autre d'une valeur infinie. Mais ce ne serait plus le genre humain qui , dans la personne de l'un de ses membres devenu son représentant, les offrirait à Dieu, comme le juste paiement de la dette contractée par lui. Ni la victime ni le grand-prêtre, dont le sacrifice apaise la colère divine et fait redescendre la rosée bienfaisante des célestes faveurs, ne nous appartiendraient comme naturellement en propre. En un mot, si la justice était satisfaite, il manquerait pourtant je ne sais quelle perfection que l'économie présente de l'Incarnation pouvait seule apporter.
Ces vérités, si consolantes et si glorieuses pour notre nature, saint Paul les annonça, dès l'origine, aux chrétiens. « Celui qui sanctifie (par son immolation volontaire), et ceux qui sont sanctifiés, viennent tous d'un seul. C'est pourquoi il ne rougit pas de les appe-
(i) S. Ambros., de Incarn. n. 54, sqq. P. L. xvi, 85a.
1er du nom de frères... Comme donc les enfants ont participé à la chair et au sang, il s'y est uni lui-même, afin de détruire par la mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable... Car on ne dit pas qu'il ait pris les anges ; ce qu'il prend, c'est la race d'Abraham. Ne devait-il pas être en tout semblable à ses frères, afin de devenir auprès de Dieu un pontife miséricordieux et fidèle pour expier les péchés du peuple » (i)? « Si donc, à cause du péché d'un seul, la mort a régné par un seul; à plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce, du don et de la justice, régneront par un seul qui est Jésus-Christ » (2). Ainsi, pour le redire encore une fois, grâce à la maternité divine, nous, race impuissante et coupable, nous avons un pontife issu de notre famille; pontife saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, élevé au-dessus des cieux (3), dont le sang fait taire la justice et consomme à jamais les sanctifiés (4).
III. — La Sainte Écriture nous représente l'humanité déchue comme un malade dont Notre Seigneur Jésus-Christ est le céleste médecin; et la maladie dont elle souffre, a ce double caractère d'universalité qu'elle atteint toutes les parties qui constituent l'homme, et qu'elle poursuit l'homme à tous les âges. Nouveau point de vue sous lequel va nous apparaître encore la nécessité providentielle de la Mère de Dieu, dans l'œuvre de notre salut.
(1) Hebr., n, n,i4, 16-17.
(2) Rom., v, 17.
(3) Hebr., vu, 26.
(4) Hebr., îx, x.
Rappelons-nous le récit naïf et touchant de la résurrection du fils de la Sunamite, cette hôtesse d'Elisée, que nous lisons au quatrième livre des Rois. L'enfant étant mort sur les genoux de sa mère, celle-ci le fit déposer sur le lit de l'homme de Dieu, et se rendit elle-même en hâte auprès du prophète. Touché de sa douleur, Elisée la suivit, « entra dans la chambre où l'enfant gisait étendu sur le lit; et il ferma la porte sur lui et sur l'enfant, et il cria vers le Seigneur. Et il monta et s'étendit sur l'enfant ; et il lui mit sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, ses mains sur les mains; et il se courba sur lui; et la chair de l'enfant se réchauffa. Et Elisée descendant se promena ici et là par la maison; et il remonta pour se coucher de nouveau sur l'enfant; et celui-ci bâilla sept fois, et il ouvrit les yeux. Et le prophète appela Giézi, et il lui dit de faire venir la Sunamite. Et la Sunamite appelée vint à lui, et il lui dit : Prenez votre fils » (i) : car il était vivant.
C'est là, si je ne me trompe, la fidèle image de ce qu'a fait le Sauveur pour rappeler à la vie de la grâce ce grand malade qui est la famille humaine. Lui aussi, descendant du ciel, s'est étendu sur elle, organe contre organe, membre contre membre : car tout était vicié. C'est pour cela qu'il a pris une âme comme la nôtre, une chair comme notre chair, une intelligence, une volonté comme notre intelligence et notre volonté, en un mot, qu'il a voulu se faire en tout semblable à nous, l'un d3 nous, afin que tout en nous pût être guéri par ce qu'il avait reçu de nous.
Maintes fois les Pères, dans leurs controverses avec
(i) IV Reg., iv, 20, 30.
les hérétiques, ont fait appel à ce point de doctrine. Qui ne connaît P axiome célèbre qui leur servait à rejeter toute atteinte portée à l'intégrité de la nature humaine dans le Christ? «Ce qui n'a pas été pris par le Verbe n'a pas été guéri : Ouod non est assumptum, non est sanatam ». On le trouve chez saint Athanase, chez saint Ambroise, chez saint Grégoire de Nazianze, chez saint Grégoire de Nysse, chez saint Fulgence, et chez d'autres encore, principalement à l'occasion des hérésies d'Arius et d'Apollinaire sur l'âme du Christ. « S'il a manqué quelque chose au Christ de ce qui fait l'homme parfait, il n'a pas tout racheté» (i). «SiAdam n'est tombé qu'à demi, j'y consens, le Verbe n'a pris qu'une moitié de notre nature » (2). Car « le Fils de Dieu n'aide dans l'homme que ce dont il s'est revêtu pour l'homme » (3). Donc il a fallu que le céleste guérisseur de l'humanité imitât le prophète; que dis-je? il a dû s'incorporer le malade qu'il était venu sauver, afin de lui infuser plus parfaitement sa vie (4).
(1) S. Ambr., ep.fà, n. 5. P. L. xvi,ii53.
(2) S. Gregor. Naz., ep. 1 ad CAeclon. P. G. xxxvn, 181, sq.
(3) S. Fulgent., ad. Trasim. L. 1, i3. P. L. lxv, 237.
(4) « H faut considérer que la corruption, née de la faute originelle,, n'était pas extérieure au corps ; elle était entrée jusqu'à ses moelles. Par conséquent il était nécessaire que la vie pénétrât jusque dans les profondeurs du même corps, afin d'y combattre et d'y vaincre la corruption dans son domaine 11 est vrai, si la mort était restée en dehors de noire chair, il suffisait à la vie d'y rester comme elle. Mais puisqu'elle l'avait envahie tout entière, et que par là son empire y était plus fortement assis, c'était une nécessité pour la vie de s'attacher non moins intimement à cette chair, afin que le corps ainsi victorieusement occupé parla vie fût totalement libéré de la corruption» (1). Et ailleurs, dans le même ouvrage : « La corruption de la mort n'a désormais aucun empire sur les hommes, parce que le Verbe, dans son corpsunique, habile au milieu d'eux. Supposez un empereur entrant dans une ville, et choisissant pour demeure avec sa garde un de ses palais. Ce serait un grand honneur pour cette ville; mais plus encore, une grande sécurité : car ni l'ennemi, ni les brigands n'oseraient tenter le pillage d'une cité si bien protégée. Et voilà ce que nous devons au grand
il) S. Aihan., Or., de Incarn. Verbi, n. 44. P, G. xxv, 173-176.
Cil. IV. LES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE 67
Et comme le mal n'avait pas seulement atteint l'homme clans toutes ses facultés; comme il avait corrompu tous les âges, du premier instant de l'existence humaine jusqu'au dernier, il fallait aussi que le Sauveur les parcourût successivement pour les purifier et les sanctifier : c'est-à-dire, qu'il devait être conçu comme nous, naître comme nous, croître comme nous, mourir enfin comme nous. Et pour en revenir à la figure d'Elisée, le réparateur du genre humain devait s'étendre sur tous les états., enfant sur l'enfance, adolescent "sur l'adolescence, jeune homme sur la jeunesse, homme fait sur la maturité de l'âge, mourant sur la mort elle-même.
Personne n'a plus fortement développé cette pensée que saint Irénée, le grand docteur martyrisé dans la Gaule, aux premières années du troisième siècle. « Le Christ, dit-il, est venu sauver tous les hommes; c'està-dire, tous ceux qui par lui renaissent à Dieu : enfants, jeunes gens et vieillards. C'est pourquoi il a parcouru tous les âges... » (i). Cette considération le mène même trop loin; car elle lui fait retarder au-delà des limites ordinaires la mort de notre Sauveur, afin qu'il fut d'une certaine manière vieillard entre les vieillards (2). Ainsi, dit encore le saint évêque, le
modérateur de toutes choses. Par cela même qu'il a fait son entrée dans notre domaine terrestre, et qu'il a choisi pour domicile un corps parmi les nôtres, l'ennemi a cessé de nous tendre des embûches, et la corruption de la mort, si puissante auparavant contre nous, s'est évanouie comme une ombre, (i) »
(1) S. Iren., c. Haeres. L. il, c. 22, n. 4- P. G. vu, 784. Cf. L. iii, c. 19, n. 6. Ibid. 937.
(2) Le saint prolonge la vie de Notre Seigneur au delà de sa quarantième année (/. ç., n. 5-6). Ou trouvera peut-être que ce n'est pas encore la vieillesse. Mais le même saint pour être d'accord avec lui-même, en porte les commencements à cet âge de la vie . Inutile de rapporter les
(i) S. Athan., Ibid., n. 9, 112.
Verbe de Dieu fait chair a restauré en lui-même l'œuvre de ses mains divines, et réconcilié tout l'homme et tous les hommes avec son Père (i).
Est-il besoin de montrer quelle place tient la maternité divine dans cette économie de réparation? Place si indispensable que la supprimer serait du même coup renverser tout le plan de l'universelle guérison de notre humanité. Dès lors, en effet, Jésus- Christ n'a plus de naissance humaine ; il n'est pas de notre lignée, de notre sang. Dès lors aussi, plus d'enfance, plus d'adolescence, et, par conséquent, plus de salut pour toute notre nature et pour tous ceux qui participent à cette nature.
IV. — La Rédemption seprésenteavec un autre caractère où nous allons retrouver de nouveau la nécessité d'une Mère de Dieu. L'ennemi de la nature humaine, en même temps qu'il s'attaquait follement àl'honneur de Dieu, se vantait de tenir sous ses pieds cette nature séduite et vaincue. Donc, pour que la réparation fût complète, il fallait intervertir les rôles, tellement que^ par une glorieuse revanche, le vaincu triomphât de son vainqueur. C'est là encore une pensée qui revient à tout moment sous la plume des Pères. « Puisque le Christ est Dieu parfait, et homme parfait, il faut bien que nous affirmions de lui tout ce que son Père et sa Mère ont de par leur nature. En effet, il s'est fait homme, afin que ce qui avait été vaincu fut à son tour victorieux. Certes, Dieu~qui, peut tout, n'était
raisons sur lesquelles il fait reposer une opinion si singulière. On peut les lire dans le texle indiqué. Dom Massuet, dans ses Prolégomènes sur les Œuvres d'irénée, en montre clairement le peu de solidité. Dissert. 3, a. 6, n. 72. P. G. vu, pp. 320-321 . (1) S. Iren., c. Haeres. L. jii;c.22, n. 1 cum parall. P. G. vu, f)56.
pas si faible qu'il ne pût, s'il le voulait, par sa vertu toute puissante, arracher l'homme à la domination de son tyran. Mais ce tyran aurait eu quelque raison de se plaindre, si Dieu l'eût par un coup de force dépouillé de son empire. C'est pourquoi le Créateur, dans sa bonté miséricordieuse envers les hommes, s'est fait homme lui-même, afin que le semblable fût relevé par le semblable » (i). Ces réflexions sont de saint Jean Damascène.
Long-temps avant lui, saint Irénée écrivait dans le même sens : « Le Seigneur, très bon et très miséricordieux ami du genre humain, a réuni Dieu et l'homme dans l'unité de personne. Car si l'homme n'avait pas vaincu l'ennemi de l'homme, cet ennemi n'eût pas été justement vaincu (2). D'un autre côté, si Dieu lui-même ne nous avait pas donné le salut, la possession n'en serait ni ferme ni certaine... Il a fallu que celui qui devait tuer en nous le péché, et sauver l'homme de la mort à laquelle il était voué, devînt ce que l'homme était lui-même, c'est-à-dire homme et fils de l'homme..., afin que le péché fût tué par l'homme, et quel'homme échappât à la mort» (3).
Qu'on me permette de citer encore un Père de l'Orient, Jean, métropolite des Euchaïtes, vers le milieu du onzième siècle. Après avoir raconté l'histoire de notre chute originelle, il entre dans la considération de l'éternel conseil où fut préparée l'œuvre de la réhabilitalion. « Oh! s'écrie-t-il, que le mode employé pour nous secourir est au-dessus de la nature, et qu'il
(1) S. Jean Damasc, de Fide Ovth.L. m, c. 18. P. G. xciv, 1072.
(2) C'est-à-dire que l'homme aurait été délivré sans rançon suffisante, ou sans l'avoir payée du sien; ou que dans la revanche il n'y aurait pas eu les mêmes combattants et les mêmes armes que dans la défaite.
(3) S. Irem, c. Haeres. L. m, c. 19, n. 6. P. G. vu, 937, 938.
doit nous remplir d'une sainte admiration... Dieu entre en lutte avec notre adversaire; mais s'il combat, c'est après s'être fait l'un de nous... Sans doute, du haut du ciel il aurait pu d'un signe, sans danger ni travail, écraser l'ennemi et lui arracher d'une main triomphante le coupable ingrat et méchant qu'il retenait captif. Rien de plus aisé; mais, dans ces conditions, le succès n'eût-il pas apparu comme un acte de violence plutôt qu'œuvre d'amour envers les hommes? Voilà pourquoi notre Dieu, dans sa miséricordieuse bonté, préférant en quelque sorte ma gloire à sa dignité, s'est revêtu de ma forme terrestre. Il a voulu cacher sa puissante vertu sous les dehors de ma faiblesse, et, terrassant lui-même le fort armé, accorder à cette chair, dont la malice avait causé la défaite, une victoire inespérée. Merveilleux stratagème de Dieu qui fait du triomphe celui de la chair plutôt que le sien. Telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est incarné ; tel le grand mystère d'un Dieu qui s'anéantit jusqu'aux abîmes pour notre délivrance et notre salut » (i).
Et qu'on n'aille pas s'imaginer que tant de belles harmonies n'ont été signalées que clans les églises d'Orient. Celles d'Occident nous fourniraient cent témoignages analogues. « Certes, dit saint Augustin, il appartenait à la justice, comme à la bonté du Créateur, de faire vaincre le diable par cette même créature raisonnable qu'il se glorifiait d'avoir vaincu e lui-même... Dieu, même à supposer que, pour être le médiateur de Dieu et des hommes, il voulût prendre
(1) Joan. Euchait. melrop.,m SS. Deiparae dormit., n. 9. P. G. cxx, io84-io85. . .
Cil. IV. LES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE 7 I
une nature humaine, pouvait la chercher en dehors de la race d'Adam, ce prévaricateur dont la faute avait totalement souillé sa descendance. N'avait-il pas créé le premier homme indépendamment de tout ancêtre? Il pouvait donc à son gré produire un autre homme qui triomphât du vainqueur du premier; mais il jugea plus convenable d'emprunter à la race vaincue la nature dans laquelle il devait terrasser l'ennemi du genre humain... Ainsi le séducteur serait mis en déroute par cette même lignée que lui-même avait criminellement vaincue » (i).
Le pape saint Léon ne pouvait oublier, en parlant du Sauveur, un point de vue si universellement connu des autres Pères (2). Voici comment il en parle dans son premier sermon sur la Nativité du Seigneur : « Le Fils unique de Dieu, une fois arrivée la plénitude des temps qui avait été fixée dans
(1) S. August., de Trinit. L. xm, c. 18, n. 23. P. L. xxn,io32, io33.
(2) Eusèbe, un évêque qui gouverna l'église d'Alexandrie vers la fin du vic sièc'e, étudiant les causes de l'Incarnation, se demande si Dieu pouvait, sans prendre notre chair, renverser l'empire de Satan. Il répond dans le sens de la doctrine exposée par les autres Pères. S'il l'eût fait, « le démon n'aurait pas manqué d'en tirer gloire. Voyez, aurait-il dit; moi. j'ai vaincu i'nomme, et c'est Dieu seul qui m'a vaincu. Est-ce merveille que j'aie succombé dans la lutte?... Donc, afin d'étouffer celte jactance dans la gorge même du misérable, et pour qu'il n'eût pas à se vanter d'avoir été battu par Dieu seul ; Dieu, se faisant homme, est devenu le second Adam. Combattant dans sa chair, homme il a triomphé du diable, vainqueur de l'homme. Donc, ô diable, tu n'auras plus à dire qu'après avoir vaincu l'homme tu n'as succombé que sous les coups de Dieu » (1). Mêmes réflexions chez Léonce de Byzance, à propos d'une forme d'hérésie qui donnait au Christ un corps incorruptible. « Comment, demandet-il, les justes règles d'un combat auraient-elles été gardées, si la nature du Christ, luttant pour nous contre le diable, n'avait pas été de même condition que celle du vaincu. Ce n'est pas vaincre, mais écraser par violence, que de ne pas s'en tenir aux lois du combat. Or, la loi du combat, c'est que le triomphateur d'aujourd'hui soit le vaincu d'hier, de telle sorte que la victoire présente soit une réparation de la défaite passée » (2).
(i) Euseb Alex.. Sc7'tn. de Incarn. Dom. P. G. lxxxvi, 320.
(2) Leonl. Byzan't., L. c. Nestor, et Eutijch. P. G. lxxxvi, 1274.
l'inscrutable hauteur des divins conseils, a fait sienne la nature du genre humain pour la réconcilier à son auteur; il l'a faite sienne, dis-je, afin que le diable, premier auteur de la mort, fût défait par la nature même qu'il avait défaite. Et dans cette lutte livrée pour nous, il faut admirer un grand et admirable triomphe de la justice et du droit : car le tout-puissant Seigneur a combattu notre 1res cruel ennemi, non pas dans sa majesté, mais dans notre bassesse, affrontant ses attaques avec une nature participant à notre mortalité, mais exempte de tout péché » (i).
Qui ne voit dans ce procédé de la divine sagesse un stratagème admirablement propre à humilier l'orgueil de satan, et tout à la fois à relever la dignité de l'homme si misérablement avilie, puisque c'est à nous qu'appartient non seulement le fruit de la victoire, mais la victoire elle-même? Satan reste encore un ennemi terrible; et pourtant nous n'avons plus sujet de trembler devant lui, car c'est par notre bras qu'il a perdu la force de son empire. Mais qui ne voit aussi que ni cette gloire, ni cette victoire ne seraient nôtres , si la Vierge Mère n'avait pas donné le jour à l'Homme-Dieu,le tenant de notre cause et le représen tant-né de notre race, en qui nous avons brisé nos chaînes et secoué le joug héréditaire qui pesait sur les fils d'Adam? Et c'est là ce que fait remarquer expressément saint Irénée, celui des Pères qui a peut-être le plus fortement exposé ces hautes harmonies.il ne suf fïsait pas, dit-il, que le second Adam fût un homme , mais formé comme le premier du limon de la terre .
(i) S. Léo, Serm. xxi, in Nativ. Dom.ï, ci. r.L.Liv,i9i.Cf.Petav., de Incarn. L. n, c. 16, n. 5.
A ce triomphateur il fallait une mère, fille de l'antique Adam, le père du genre humain, afin que la victoire et le salut fussent la victoire et le salut de la race vaincue (i).
Nécessaire pour la réhabilitation de la famille humaine, la maternité divine Tétait plus encore pour l'affranchissement parfait et la glorification de la femme. Et c'est une autre idée que la tradition met souvent en relief : témoin ce passage de saint Augustin, parlant des bienfaits apportés parle Dieu fait homme : « Mais, direz-vous, s'il ne fût pas né de la Vierge Marie, ne fut-il pas arrivé aux mêmes fins? Il a voulu être homme; il serait homme, lors même qu'il ne serait pas né d'une femme. Quand il fit le premier homme, ce n'est pas d'une femme qu'il le tira. Ecoutez la réponse. Vous demandez pourquoi, voulant se revêtir de notre nature, il choisit une femme. Et moi je réponds: Pourquoi ne naîtrait-il pas de la femme?... Sachez-le, s'il naît de la femme, c'est qu'il veut par là nous manifester un grand mystère. Oui, mes frères, je l'accorde, si Dieu voulait se faire homme, sans naître d'une femme, rien ne serait plus facile à sa majesté. Gomme il a été formé d'une femme sans le concours de l'homme, ainsi pourrait-il entrer dans le monde indépendamment de la femme.
« Mais il tenait à nous faire entendre clairement que la créature raisonnable, à quelque sexe qu'elle appartienne, ne doit pas désespérer de son salut... Supposez qu'en se faisant homme il ne fût pas né d'une femme; les femmes, au souvenir du premier péché, causé par la séduction qu'elles exercèrent sur
(1) S. Iren., c. Haeres . L. 111,0. 21, u. g-10, P. G. vii>954,sq.
l'homme, désespéreraient d'elles-mêmes et de leur rédemption par le Christ. Il est donc venu, ce Christ, prenant pour lui-même le sexe de l'homme, mais consolant celui de la femme en naissant de lui. C'est comme s'il eût dit :... Il est vrai, je suis homme par ma naissance, mais cette naissance je l'ai reçue d'une femme. Donc, je ne condamne pas la créature que j'ai faite, mais le péché que je n'ai pas fait. Que l'un et l'autre sexe voie combien je l'honore; que l'un et l'autre confesse son iniquité, et que tous les deux espèrent le salut. Le poison qui a blessé l'homme, une femme l'a versé; qu'une femme verse le remède qui le guérit, et qu'elle répare la séduction criminellement exercée sur l'homme, en donnant le jour au Christ... Donc, que personne ne reproche calomnieusement au Christ d'être né d'une femme, dont le sexe, loin de souiller le Libérateur, devait être glorifié par le Créateur » (i).
Du grand évêque d'Hippone tournons-nous pour entendre saint Bernard : « Adam, notre infortuné père, mais toi surtout, ô malheureuse Eve, notre mère? tressaillez d'allégresse : auteurs de tous les humains, vous en avez été les meurtriers, et, pour comble de misère, les meurtriers avant d'en être les auteurs. Tous deux, dis-je, consolez-vous dans votre fille, et dans une telle fille; toi surtout par qui le mal s'est d'abord introduit, et dont l'opprobre s'est étendu sur toutes les femmes. Voici venir le temps où cet opprobre va être effacé, où l'homme n'aura plus lieu de s'en prendre à la femme. Autrefois, pour s'excuser imprudemment, il n'a pas craint de la charger cruel-
(i)S. Aug'ust., serin. 5i, c. 2, n. 3. P. L. xxxvni, 334, 335.
lement elle-même : La femme que vous m'avez donnée, m'a offert de ce fruit, et j'en ai mangé (i). Eve, cours à Marie; mère, cours à ta Fille. Que la Fille réponde pour la mère; qu'elle la délivre de sa honte, et qu'elle satisfasse pour elle à son Père. Car si l'homme est tombé par la femme, il ne se relèvera que par une femme... Donc, ô Adam, change désormais tes injustes excuses en actions de grâces, et dis : Seigneur, la femmeque vous m'avez donnée m'a présenté le fruit de vie; j'en ai mangé, et il a été plus doux que le miel à ma bouche, parce qu'en lui vous m'avez vivifié » (2).
Tel a été le conseil de Dieu pour la réhabilitation de la femme aux yeux de l'homme comme à ses propres yeux : il l'a choisie comme Mère du Dieu Sauveur. Certes, il avait dans ses trésors bien d'autres moyens de relever sa confiance et de laver son opprobre. Mais pouvait-il en être un autre à la fois plus efficace et plus suave?
Aussi, l'Orient vient encore s'unir à l'Occident pour le célébrer de concert avec lui. Théodote, évêque d'Ancyre, un des Pères qui condamnèrent Nestorius au concile d'Ephèse et glorifièrent la divine maternité de Marie, commente ainsi les paroles de l'Apôtre (3) : « Quand fut arrivée la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, fait de la femme (4). — Que dites-vous, ô Paul? Le prophète assure qu'il doit naître d'une vierge; et vous le prêchez fruit d'une femme? Oui,
(1) Gen., 111, 12.
(2) S. Bern , hom. 2 sup. Missus est, n. 3. P. L. clxxxiii, G2. Cf. .serin, de Aquaed. n. G. Ibid. 44i •
(3) Theodot. Ancyr.,hom. in S. Deip. et in Nativ , Dont. n. 9. P. G. Lxxvii, i4i8.
(4) Galat , iv, 4.
répond l'Apôtre. Je rends la bénédiction commune, et je veux qu'elle passe à toutes les femmes. Et voilà pourquoi je n'ai pas dit : fait d'une vierge, de peur de la restreindre à laseule virginité. Je dis : de lafemme, pour montrer que cette grâce appartient au sexe féminin tout entier, et que c'est de lui qu'elle doit s'étendre jusqu'à l'homme : en sorte que de celle-là même qui fut cause de la prévarication provienne aussi la bénédiction qui vaut au genre humain le royaume des deux » (1).
Si la maternité divine a ce privilège qu'elle ôte à l'homme tout prétexte d'incriminer la femme par qui le diable l'a perdu avec toute sa descendance, et rappelle en même temps la séductrice à l'espoir du salut, elle apporte à la femme un autre inappréciable avantage. Saint Augustin, que je citais tout à l'heure, va nous le dire en deux mots. Après avoir encore une
(1) « Bienheureuses par elle fpar la Vierge mère) toutes les femmes. Désormais leur sexe ne sera plus maudit ni voué à l'exécration. Eve est maintenant guérie; l'Egyptienne, réduite au silence; Dalila, mise au tombeau ; Jézabel, livrée à un éternel oubli ; Hérodiade, extirpée de la mémoire des hommes. Voici que désormais le catalogue des femmes est une source d'admiration. On applaudit dans Sara la terre féconde où germent les peuples ; nous honorons dans Rébecca l'ingénieuse conciliâtr ice des bénédictions; nous admirons dans Lia la mère, suivant la chair, de celui que le Sauveur aura pour ancêtre ; en Débora nous célébrons la femme qui, surmontant la faiblesse de son sexe, a vaillamment conduit son peuple à la victoire; Elisabeth est proclamée bienheureuse, parce qu'elle a porté dans son sein le Précurseur et mérité d'en sentir les joyeux tressaillements. Mais surtout nous glorifions Marie; Marie devenue la mère, la servante, la nuée, le lit nuptial, et l'arche du Seigneur. La mère, car elle a enfanté le Dieu qui a daigné naître; la servante, car je n'oublie pas la nature en exaltant la grâce ; la nuée, car le fruit qu'elle a conçu du Saint-Esprit, elle l'a mis au jour sans préjudice de son intégrité; le lit nuptial, car le Dieu Verbe a fait de son sein virginal sa propre couche; l'arche, non pas celle qui portait la loi, mais celle qui nous a donné le législateur lui-même. C'est pourquoi nous lui crions : Vous êtes bénie entre les femmes. , . et béni le fruit de vos entrailles » (1).
(1) S. Proclus,Orat. 5. Laudatio in S. V. et Dei genilriccm M. n,3. P. G. lxv. 750.
fois montré comment le Christ, naissant de la femme, est pour tous et surtout pour elle une assurance de salut, il ajoute immédiatement : « La gloire de l'homme est- dans la chair du Christ, et l'honneur de la femme dans la mère du Christ. Ainsi la grâce du Christ triomphe-t-elle de l'astuce du vieux serpent. Ilonor mcsculini sexus est in carne Christi; honor feminini est in mat ne Christi. Vicit serpent is astatiam gratia Jesu Christi » (i).
Entendons et comprenons. C'est une gloire incomparable pour la famille humaine de compter un Dieu parmi ses membres. Qu'est ce donc que la distinction si enviée d'avoir dans sa parenté je ne sais quel personnage célèbre, un conquérant, un homme de génie, mise en parallèle avec cette consanguinité divine? Aussi je ne m'étonne pas d'entendre la sainte Eglise, émerveillée de tant d'honneur, chanter dans ses transports : 0 bienheureuse faute à qui nous devons un tel Sauveur! Sans doute, le Christ appartenant à la race humaine est par le fait même l'honneur des deux sexes. « Il n'y a plus maintenant, comme dit saint Paul, ni juif ni gentil, ni esclave ni libre, ni homme ni femme; mais nous ne sommes tous qu'un en Jésus- Christ » (2). Mais pourtant Jésus-Christ est un homme, et c'est l'homme en lui qui est Dieu, Fils éternel de Dieu. Voilà, semble-t-il, une cause d'infériorité pour la femme. Elle ne paraît plus, au même degré, dans la nouvelle économie de la grâce, l'aide semblable à lui (3) que Dieu mit aux côtés d'Adam, quand
(1) S. Aujrust., serai. 190, in natali Dont. 7, c. 2,11.2. P. L. xxxvin,
(2) Gai., m, 28.
(3) Gen., 11, 18.
-y8 L. I. DOGME DE LA MATERNITÉ DIVINE
il l'eut façonné de ses mains et vivifié de son souffle. Ne craignez pas; cette disproportion que vous supposez, Dieu saura bien la supprimer. Il est vrai, la nature humaine est élevée dans Y homme à des hauteurs infinies, puisqu'elle devient la nature d'un Dieu. Mais aussi la personne humaine va monter dans X&Jemrm « jusqu'aux confins de la divinité » (i). Ainsi se conserve l'équilibre primitif.
C'est toujours la pensée que saint Augustin s'est plu à traduire sous toutes les formes : « Pour honorer les deux sexes, et ne pas donner à croire que l'un serait de moindre prix que l'autre, Dieu, prenant l'un des sexes, a voulu le prendre de l'autre, « virum suscepit, naius ex femina » (2). C'est donc ajuste titre que le même Père adresse aux deux sexes et ce conseil et cette apostrophe : « Vous, hommes, ne vous méprisez pas vous-mêmes : le Fils de Dieu s'est fait homme. Et vous aussi, femmes, gardez-vous de vous mésestimer : le Fils de Dieu est né d'une femme » (3). Donnons pour conclure un dernier texte. Il sera de saint Maxime de Turin : « La femme a enfanté le salut du inonde, afin qu'après avoir été le stimulant de l'iniquité elle devînt le ministre de la justice, et qu'après avoir ouvert au péché l'entrée dans le monde, elle frayât le passage à la vie. Et parce que le Créateur du genre humain voulait montrer que les deux sexes lui sont également chers, et qu'il veut également leur sa-
(1) Cajetan, in 2-2, q. io3, a. 4> ad 2. C'est à tort qu'on attribue généralement ces dernières expressions au Docteur Angélique, puisqu'elles sont du commentateur de la Somme.
(2) S. August., de Vera relig ., c.16. P. L. xxxiv, i35; col. de Fide et Symb. c. 4> n^ 9-*xL» 1S6.
(3; S. August., de Agone Christ. eu .P.L.xl, 2Q7,sq.,col.L.Lxxxiiï, ^uaest, q. 11. Ibid.} 14.
lut, il naît homme et procède de la femme, prouvant ainsi qu'au point de vue du salut il ne fait entre eux aucune différence » (i)...
Sans doute, le privilège de la maternité divine est propre à une seule femme entre toutes les femmes ; mais l'honneur en rejaillit sur tout son sexe. Nous l'avons entendu de la bouche de saint Bernard : « Le temps approche où Y homme n'aura plus lieu de s'en prendre à la femme. Que dis-je, au lieu de la charger, il la bénira ».
C'est le sentiment qui inspirait un poète du treizième siècle, quand il disait si chrétiennement : « Il faut tenir compte à toutes les femmes de ce que la Mère de Dieu a été femme » (2). C'est de lui que procède aussi le beau trait raconté du B. Henri Suzo. « Rencontrant un jour une femme dans la rue la plus sale de la ville, il se mit aussitôt dans la boue pour lui laisser le seul endroit sec par où l'on pût passer. La femme, remarquant cet acte d'humilité, lui dit : Mon père, que faites-vous? Vous êtes prêtre et religieux ; pourquoi me céder le chemin à moi qui ne suis qu'une pauvre femme, et me faire rougir de confusion? Et frère Henri de lui répondre : Ma sœur, c'est mon habitude d'honorer et de vénérer toutes les femmes, parce qu'elles rappellent à mon cœur la puissante Reine du ciel, la Mère de mon Dieu, envers qui j'ai tant d'obligations. Et la femme leva les mains et les yeux au ciel, disant : Je supplie cette puissante Reine que vous honorez en nous autres femmes, de
(1 ) S. Maxim. Taurin. ,hom. i5 de Nativ. Don* , P. L. lvii, 254. (2) Parole citée par A. Nicolas, la Vierge Marie vivant dans l'Eglise. L. îv, c. 1 (3e éd.), t. 11, p. 322.
vouloir bien, avant votre mort, vous favoriser de quelque grâce singulière » (i).
A ceux qui demanderaient encore si Dieu a véritablement atteint son but de réhabilitation pour la femme, je dirais : Lisez ce que les histoires ont raconté de la femme antique, et ce que les voyageurs rapportent de l'état dégradé qui est celui de la femme là où règne la loi de Mahomet, et chez tous les peuples voués encore au paganisme; et puis venez dans nos pays chrétiens et voyez : Veni et vide.
V. — L'Incarnation n'avait pas uniquement pour but de réparer l'outrage fait à Dieu par nos péchés, de guérir l'humanité de ses blessures, et de l'arracher à la domination du tyran des corps et des âmes. Elle n'allait à rien moins qu'à nous rendre la filiation d'adoption perdue par la révolte originelle, à déifier l'homme, à faire de lui l'héritier du Père et le cohéritier de Jésus-Christ. 11 n'est rien que nos saints Docteurs aient plus souvent et plus magnifiquement enseigné. « Si le Verbe s'est fait chair, si le Fils éternel du Dieu vivant est devenu fils de l'homme, c'est afin que l'homme, entrant en société avec le Verbe etrecevant l'adoption, devînt enfant de Dieu » (2). Et encore : « Le Fils de Dieu, son Unique suivant la nature, par une merveilleuse condescendance, est devenu fils de l'homme, afin que nous, fils de l'homme par notre nature, nous devenions fils de Dieu par sa grâce )) Ç.\). Et cette doctrine, c'est Dieu lui-même qui par ses apôtres Ta transmise aux Pères : « Dieu,
(1) Aug. Nicolas, ibid.
(2) S. lren.,c. Haeres. L. m, c. 19, n. i. P. G. vu, 939. (3; S. August., de Civit. Dei, L. xxi, c. i5. P. L. xli. 729.
Cil. IV, LES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE 8l
dans la plénitude des temps, a envoyé son Fils formé de la femme, fait sous la Loi..., pour que nous reçussions l'adoption des enfants » (i). Je n'insisterai pas davantage sur une vérité que j'ai très amplement développée dans un autre ouvrage (:i). Oui., telle est la fin prochaine, immédiate, de l'union du Fils éternel avec notre nature : faire de l'homme un enfant adoptif de Dieu, le frère du Premier-né.
Or, nulle part la haute convenance de la maternité divine ne se révèle avec un éclat plus incomparable que dans cette œuvre d'adoption.
En effet, puisque Dieu voulait nous élever jusqu'à lui, ne fallait-il pas qu'il descendit d'abord jusqu'à nous? Quel moyen plus naturel et plus divin de nous faire entrer dans sa famille, que s'unir lui-même à la nôtre? Gomment enfin nous appeler plus efficacement à partager par adoption l'honneur de la filiation divine qu'en nous donnant le Fils, éternel objet de la complaisance paternelle, pour frère aîné, un frère de notre chair et de notre sang? Or, à l'exécution de ce plan rien de plus indispensable qu'une Mère de Dieu; puisque c'est en elb et par elle que ce Fils unique est le premier-né de la race humaine.
(i) Galat.. iv, 4, 5 Cf. Joan., t, c 1 1 -i 3 ; Ephes., i, 3-5 . (2] La Grâce et la Gloire, L. I, c. i, i-4-