‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 27 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Encore sur les harmonies de la maternité divine avec les fins de l'Incarnation. — Comment en elle et par elle le mystère du Dieu fait homme devient le stimulant le plus efficace de toutes les vertus. — Convenance spéciale avec l'Incarnation du Fils.

Arrêtons-nous un instant pour jeter un regard sur les magnifiques convenances que nous venons de méditer. Avec la maternité divine, c'est-à-dire avec un Dieu fait homme, et comme nous fils de V homme, le genre humain trouve en lui-môme et rend par luimême à Dieu le tribut de satisfaction surabondante que réclamait sa majesté outragée; il a dans son propre sein le principe vivifiant qui suffit à le délivrer de la mort et de la corruption ; sa délivrance s'opère de la manière la plus glorieuse pour lui, puisque c'est lui-même qui triomphe de son vainqueur; enfin, pour que rien ne manque à la perfection de cette économie de réparation surnaturelle, l'homme et la femme, également relevés, également glorifiés et déifiés, peuvent entrer comme de droit, à la suite du Fils que Dieu leur a donné pour frère, dans la famille et dans l'héritage de Dieu.

Voilà, certes, de belles harmonies, et ce serait peu connaître la délicatesse infinie de notre Dieu de ne pas comprendre comment elles lui ont fait préférer ce plan de providence à plusieurs autres également

Cil. V. AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE 83

possibles; d'autant plus que la maternité divine entraîne encore après elle de nouveaux avantages non moins précieux.

Rappelons-nous, afin de les bien entendre, une vérité certaine pour notre foi. C'est qu'il ne suffit pas à notre salut que Jésus-Christ, notre frère, ait satisfait pour nous; qu'il nous ait mérité la grâce et la gloire; qu'il ait offert de notre chair et de notre sang le grand sacrifice « qui consomme à jamais les sanctifiés » (i). Tous ces moyens de salut, encore qu'ils soient d'une efficacité souveraine, n'auront pas en nous l'effet voulu de Dieu, si nous leur refusons notre coopération. Or, une des formes, et la principale, sous laquelle cette coopération doit se présenter, c'est l'exercice des vertus : vertus de foi, d'espérance et de charité; patience, obéissance, justice, chasteté; toutes les vertus, en un mot, sans lesquelles il n'y a pas de vie chrétienne ni de sainteté.

A la Mère de Dieu revient le rôle et la gloire de soutenir efficacement dans le monde la pratique de ces vertus. Je ne parle pas encore de l'aide que nous apportent et sa prière toute-puissante et l'exemple de sa vie : ce sera la matière de nos méditations dans la dernière Partie de cet ouvrage. Ici je veux la considérer exclusivement au point de vue où elle nous apparaît comme la Mère du Verbe incarné.

I. — A ce point de vue, la maternité divine est le soutien de notre foi. Nous avons déjà vu comment le titre de Mère de Dieu donne une réponse victorieuse aux attaques dirigées contre nos principaux mystères. La base de la foi chrétienne est la réalité de l'Incar-

(i) Hebr., x; 14.

nation : « Et Verbum caro factnm est et habitavit in nobis » (i). Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, homme comme nous et l'un de nous. On peut dire de ce grand fait historique qu'il soutient de sa réalité sensible tout l'ordre spirituel de la Religion. Par une antithèse admirable, de même que c'est le Verbe incréé qui porte ce monde visible de sa vertu spirituelle (2), de même c'est le Verbe incarné qui de sa réalité corporelle soutient le monde invisible de la grâce. Il nous paraît facile à nous, nés en plein christianisme et familiarisés dès l'âge le plus tendre avec ces hautes vérités, de croire cette union du Verbe éternel avec notre chair. Et pourtant, si nous regardons autour de nous, combien d'hommes répugnent encore à l'admettre, la jugeant impossible ou méséante à la majesté divine. Mais, quoi qu'il en soit à l'heure présente, l'histoire du dogme catholique nous apprend quelles oppositions éprouva de ce chef la prédication évangélique aux premiers âges de l'Eglise. L'orgueil humain s'insurgeait contre l'anéantissement du Fils de Dieu.

Nous avons un écho lointain de ces révoltes dans les ouvrages des Pères. Tertullien écrivit pour la défense de la Chair du Christ ses pages les plus éloquentes et les plus énergiques (3). Saint Irénée combattit longuement pour la même cause (4). Avant l'un et l'autre, saint Ignace d'Antioche, le glorieux martyr du Christ, avait mis les chrétiens en garde contre de semblables erreurs (5). Nées presque en même temps

( 1) Joan . , j, 14.

(r> Hebr.. i, 3 ; Col. i, 17.

(3) Tertull., L. de Carne Christi ; c. Marcion. P. L. 11.

(!\ S. Iren., e. Ilaeres. L. îv el L. v. P. G. vu.

(5; S. Ignat., Ep. ad Smyrn. n. 2, sqq. P. G. v, 708, sqq.

Cil. V. AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITÉ DIVINE 85

que l'Eglise, puisque Papôlre bien-aimé du Sauveur les dénonce dans ses Letlres (i), elles se perpétuèrent sous des formes diverses. Chose singulière, une des raisons mises en avant parles Nestoriens du cinquième siècle, pour rejeter l'union substantielle de la nature humaine avec le Verbe, c'est qu'il est indigne de Dieu de faire siennes et notre chair et les souffrances de cette chair. J'en trouve la preuve dans les discours d'un illustre docteur, Théodote d'Ancyre, qui, devant les Pères mêmes d'Ephèse, crut devoir réfuter des objections, renouvelées des anciens Marcionites (2) ; comme si, disait-il, rien de ce qui est salutaire à l'homme pouvait être injurieux pour Dieu. C'est avec regret que je passe sur les arguments qu'il développa devant un si illustre auditoire : car il est impossible de venger plus éloquemment la chair, les souffrances et les ignominies du Dieu fait homme (3).

La haine du démon pour cette divine chair et les efforts désespérés de l'impiété prouvent de quelle im-

(1) I Joan., iv, 2, 7.

(2) Theodot. Ancyr., lwm. i in Xatio. Dom, n. 3-5 et n; hom. 2, d. 2 et 3. P. G. lxxvii, i353 et seqq. ; 1372, sq.

(3) 11 y a lieu de s'étonner de trouver cette glorification des bassesses du Christ dans une réfutation de l'hérésie JNestorienne. Mais l'étonnement cesse, quand on considère le but de Nestorius. H voulait dédoubler la personne du Sauveur, et faire de la Vierge Marie la mère d'un pur homme. Pour rendre son erreur plausible, il prétendait que ni la mort, ni la passion ne pouvaient convenir à une personne divine. D'où il concluait à l'existenee d'une personne purement humaine, en qui Dieu aurait fait sa demeure la plus intime. C'est là ce qui motive les véhémentes tirades de l'évêque Théodote. « Pourquoi, s'écrie-t-il, réprouver dans le Christ-Dieu l'humilité de Bethléem? Pourquoi parler de sa pauvreté, et taire les richesses qu'elle a procurées au monde ? Pourquoi donner comme indigne de Dieu une passion, source de si grands biens? Pourquoi dérober au Fils unique de Dieu des blessures d'où a jailli notre salut? Pourquoi faire une honte à Dieu d'une mort par laquelle Dieu a tué la mort? Pourquoi lui dénier une croix, avec laquelle il a triomphé de la malice du diable?... Ne méprise pas des clous dont le Christ s'est servi pour attacher l'univers à la même foi, au même culte de piété ». Ead., h. 1 in Natiu. Dom. n. 11.

portance il était pour notre foi d'en établir la vérité sur des bases inébranlables. Or, il n'en est ni n'en peut être de plus solide que la maternité de Marie. Supposez que le Fils de Dieu fût apparu tout à coup sur la terre, revêtu d'un corps humain, mais sans être fait d'une femme, et qu'il fût littéralement ce que Melchisédech n'était qu'en figure, « sans père, sans mère, sans généalogie » (i), quelle tentation pour notre faiblesse, et quel argument pour ceux qui nient la vérité de sa nature humaine!

Il est, dites- vous, l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde ; montrez-nous la brebis, sa mère. Voilà, prétendez-vous, l'homme providentiel à qui nous devons le salut; dites-nous son lieu d'origine, et menez-nous à son berceau.

La maternité divine de Marie fait droit à ces exigences et suffit par elle seule à lever tous les doutes. Voilà, si je ne me trompe, une des raisons pour lesquelles le récit évangélique a fait briller tant de clartés sur l'origine d'une vie dont il allait laisser les trente premières années dans une obscurité si complète; voilà pourquoi nous le voyons si complaisamment s'étendre sur les mystères où Jésus nous apparaît tout petit enfant, entre les bras ou dans le sein de la bienheureuse Vierge; mystères de l'Annonciation, de la Visitation, de la Nativité, de la Purification, de la Fuite en Egypte. A Thomas, qui doutait de sa résurrection, Notre Seigneur disait, lui découvrant ses blessures : « Mets ici ton doigt et regarde mes mains; approche ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois

(i) Hebr., vu, 3.

Cil. V. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE 87

plus incrédule, mais fidèle » (i). C'est par un procédé semblable qu'il a voulu nous certifier la vérité de sa chair. Aussi, comme « Marcion, voulant nier la chair de Jésus-Christ, a nié sa naissance » (2), dit encore Tertullien, le Saint-Esprit a rendu celte naissance humaine tellement indubitable que le peuple disait en parlant de lui : « N'est-ce pas là cet ouvrier, fils de Marie » (3) ?

Je ne suis donc pas surpris que, pour confirmer de la manière la plus formelle la foi que je dois avoir en la réalité de sa nature humaine, Jésus-Christ se soit fait propre la qualification de Fils de V Homme. Il est né de Dieu; il est né de l'homme. Qu'il ait Dieu pour Père, qu'il soit Fils de Dieu, c'est ce qu'il ne nous laisse pas ignorer. Combien de fois n'appelle-t-il pas Dieu son Père? En deux circonstances mémorables il recevra sensiblement ce titre de Fils par la voix même du Père; il béatifiera Pierre, fils de Jean, qui le professe; mis lui-même en demeure de dire s'il est le Christ, Fils de Dieu, par le Prince des prêtres qui l'adjure au nom du Dieu vivant, il répondra sans hésitation, avec une assurance absolue : E,<jo su//i,je le suis. Mais il ajoutera dans la suite de la même réponse : « Vous verrez un jour le Fils de V homme assis à la droite de la vertu de Dieu et Tenant dans les nuées du ciel » (4); comme si le dernier titre allait à ses yeux de pair avec le premier. C'est de préférence celui qu'il s'applique en toute rencontre. Plus de trente fois, il prend le nom

de Fils de l'homme, dans le seul Evangile de saint

(1) Joan., xx, 27. ,

(2 Tertull., de Carne Ghvisti, c. i. I\ L. a, y?4.

(3) Marc, vi i3.

(4) Marc, xiv, G2 ; Matllr. , xxvi, 04.

Matthieu (i), rapportant au Fils de l'homme et le pouvoir de remettre les péchés et le domaine sur le sabbat, et la semence du bon grain, et raffermissement du royaume de Dieu dans le monde, et l'avènement glorieux sur les nuées du ciel pour séparer les brebis des boucs, foudroyer les rebelles et couronner les saints, et l'éternelle session à la droite du Père (2).

II. — La maternité n'est pas une base moins nécessaire ni moins solide pour notre espérance. Je dois le redire encore une fois, pour qu'on ne me reproche pas d'avoir diminué le rôle de la bienheureuse Vierge Marie; ce que je considère maintenant en elle, ce n'est pas l'influence totale qui lui revient à raison de son alliance avec le Sauveur du monde, mais exclusivement sa fonction de Mère du Dieu fait homme. Je me demandais s'il est bien vrai que je puisse prétendre à l'honneur de l'adoption divine, esclave que je suis par le titre de ma naissance, ennemi de Dieu par le fait de mes péchés. N'est-ce pas une prétention tout à la fois impie et ridicule d'aspirer à une dignité si haute que je puisse dire à Dieu : Mon père; et que Dieu me réponde : Mon fils? Comment oublier à ce point la distance infinie qui sépare la créature de son Créateur, et l'homme, de Dieu?

Or voilà ce qui me prouve qu'une si haute ambition

(1) Mat th., ix; 6; xn, 8, xin, 37; xvi, 27; xvm, ii; xix, 28; xxiv, 3o, 37, 39; xxv, 3i, etc.

(2) 11 pourrait sembler, au premier coup d'œil, que toutes ces considérations sur les rapports de la maternité divine avec notre foi ne diffèrent que peu ou point des matières traitées au chapitre troisième de ce premier livre. Pourtant, la différence est grande. Là, nous expliquions les vérités dogmatiques renfermées dans la maternité divine. Ici nous montrons comment la même maternité nous aide à croire les ^érilés même qui ne sont pas comprises dans son concept.

n'est pas une chimère : entre les bras d'une femme de ma race, je vois un enfant, et cet enfant né de cette femme est le Fils éternel de Dieu. Ecoutons sur ce sujet l'un des princes de l'éloquence chrétienne, saint Jean Chrysostôme : « N'est-ce pas une chose qui doit nous jeter dans la stupeur de voir le Dieu ineffable, inénarrable, incompréhensible, en tout égal à son Père, naître du sein d'une Vierge, et compter pour aïeux Abraham et David?... A ce récit, élève les pensées; n'imagine rien de bas : au contraire, sois pénétré d'une admiration sans bornes, quand tu vois le propre et vrai Fils de Dieu daigner s'appeler fils de David pour te faire enfant de Dieu, reconnaître pour frère un serviteur, un esclave, pour que toi-même, esclave et serviteur, tu puisses en vérité nommer Dieu ton père...

<( Cet ineffable honneur t'inspire-t-il quelque doute? Eh bien! que les abaissements du Fils de Dieu t'apprennent à croire ton élévation. En effet, au regard de l'intelligence humaine, il est plus malaisé de faire d'un Dieu un homme que d'un homme un fils de Dieu. Lors donc que tu entends dire que le Fils de Dieu est fils de David et d'Abraham, ne doute pas que toi, fils d'Adam, tu puisses devenir un enfant de Dieu. Car, si Dieu s'est abaissé jusqu'à cet excès, ce n'est pas pour néant; c'est afin de nous élever aux plus sublimes hauteurs. Il est né suivant la chair, pour que tu renaisses selon l'esprit ; il est né d 'une femme pour que tu ne sois plus désormais fils de la femme » (i). En effet, « bien que tous les dons faits par le Créateur à sa créature aient pour source une seule et même bonté,

(i) S. Joan. Chrysost., in Matth. hom. 2, n. 2. P. G. lvii, 2G.

c'est pourtant un moins grand sujet d'admiration de voir l'homme monter aux perfections divines que Dieu descendre jusqu'à la bassesse humaine » (i).

En même temps que la maternité divine fortifie mon espérance dans l'adoption qui m'est promise, elle me rassure au sujet de l'héritage attendu par les fils d'adoption. Cet héritage quel est-il? Infiniment audessus des exigences de la nature, et le bien propre de Dieu seul : la jouissance immuable de l'éternelle beauté par la connaissance claire, intuitive, et par l'amour. Le posséder c'est être au sein du Père, uni très intimement à la divine essence et tout pénétré, tout resplendissant de sa lumière. Tant de bonheur et tant de richesse, m'est-il permis de l'espérer? Quand même je ne douterais pas que l'amour de mon Dieu pour sa petite créature voulût aller jusqu'à ce don de lui même, suis-je assuré du pouvoir qu'il a de me le faire? Vous êtes la solution vivante de mon doute, ô Vierge, Mère et nourrice de Dieu.

« Par cela même que Dieus'est fait homme, l'homme peut entretenir l'espoir de participer à cette béatitude, dont la possession est naturellement propre à Dieu seul. A coup sûr, l'homme, dans la conscience de son infirmité, aurait peine à croire qu'il pût arriver à une félicité si grande que les Anges mêmes en sont à peine capables, lui fût-elle solennellement promise, si, d'autre part, il ne voyait la dignité de sa nature en telle estime auprès de Dieu que Dieu lui-même a voulu se faire homme pour le sauver. L'union de la nature divine à lasienne dans l'unité de personne est à l'homme un gage de cetteautrc union, qui se consommera pour

(i) S. Léo M., Serm. 24, inNaiiv. Dom.l\, c. 2. P. L.liv, 204. — Cf. S. August., ep. ad Honorai. 140, c.4, n. io, 11. P.L.xxxm, 54i, 54».

lui dans la vision face à face et dans l'éternelle jouissance » (i). Ainsi raisonne l'Ange de l'École, et c'est à bon droit qu'il tire cette conséquence. En effet, pourquoi regarderais-je comme impossible une destinée qui me renfermera dans le sein de Dieu, pour y boire à longs traits le vin qui l'enivre lui-même, quand je vois ce même Dieu, petit enfant, collé au sein virginal d'une femme comme jele fus moi-même, s'abreuver aux sources maternelles qui m'ont nourri?

Mêmes sécurités dans la maternité qui me donne Dieu pour frère, au regard de mes autres espérances. Si je dois aspirer à la résurrection finale de ma chair, j'ai pour garant de mon retour à la vie le corps du Fils de l'homme, formé comme le mien dans les entrailles d'une mortelle, et déjà sorti du sépulcre, immortel et radieux.

« Nous tous, dit à ce sujet saint Maxime de Turin, nous sommes déjà ressuscites et vivants dans le Christ; car en lui, puisqu'il appartient à la famille humaine, il y a une portion de notre chair et de notre sang. Où règne une partie de ma substance, j'ai conscience de régner avec elle ; où ma chair est glorieuse, je me tiens moi-même pour glorifié... Et mes péchés ne sauraient m'enlever ma confiance : car mon Sauveur me doit une affection très singulière. Il est Dieu, je le confesse, mais dans ses veines coule mon sang. Il ne sera pas si inhumain qu'il n'aime sa chair, ses membres, ses entrailles... Donc, ô mes frères, ne désespérons ni de notre résurrection ni de notre salut. Ne craignons pas que Dieu nous ait en haine. Le privilège du sang crie pour nous, et notre chair nous

(i) S. Thom., Declaratio quorumd. artic. adv. Graecos, etc., c. 5.

a:me dans le Christ »;(i). « Confiance donc, ô chair, ô sang-; vous avez pris possession et du ciel et du royaume de Dieu dans le Christ » ; car, « encore que sa chair et son sang1 remportent en pureté sur les nôtres, ils sont de même nature que les nôtres » (2), sortis qu'ils sont comme les nôtres de la substance d'une femme semblable dans son origine à nos mères.

Au témoignage de l'Apôtre, c'a été le dessein de Dieu de faire passer le Christ Jésus par toutes les conditions et par toutes les épreuves de notre humanité, «pour qu'il devînt miséricordieux, ut misericors fier et » (3). Or, je ne sais rien de propre à lui inspirer ces impressions de miséricorde et ces sentiments de pitié, qui soutiennent mon espérance, comme l'identité d'origine entre lui et moi. Qu'un étranger soitpeu sensible à mes malheurs, je me l'explique et je n'en murmure pas. Mais ce qui m'attristerait et me scandaliserait, ce serait devoir un membre de ma famille, puissant et riche, me délaisser dans mon infortune. Un Fils de Dieu fait homme ne peut agir contre la nature. Donc, par cela seul qu'il est de la famille humaine, de la mienne; qu'il appartient par sa naissance au grand corps dont je suis membre; qu'il en est par son mérite, par son incomparable dignité, le membre principal, l&tête, je ne peux douter de son assistance, ni croire qu'il ne sera pas sensible à ma misère et désireux de m'en délivrer.

C'est encore un point parfaitement établi par Théodote d'Ancyre : « Ne vous scandalisez pas de voir le

(1) S. Maxim. Taurin., Serai. 29. inPasch. 1. P. L. lvii, 593594.

(2) Terlull., de Resurrect. carnïs, c. 5i . P. L, 11, 869. (3J Hebr.,11, 17.

CM. V. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE D1VJNE f)3

Verbe Dieu naître (T un sein virginal... Sa mère en l'enfantant lui donna non pas d'être Dieu; mais de pouvoir être vu manifestement des hommes. Etant Dieu de toute éternité, il a voulu se faire homme, mû de clémence envers nous; afin que nous puissions embrasser le Créateur lui-même comme notre allié, notre parent, et que par lui nous revenions à la confiance, écrasés que nous étions sous le fardeau de nos propres œuvres. N'est-il pas vrai qu'un coupable qui va paraître devant le tribunal de la justice, dépouillé de tout mérite personnel, reprend courage, s'il peut s'appuyer sur les mérites d'un parent aussi puissant que bon » (i)? Et encore : « Il a pris ce qui est vôtre, parce que vous aviez rejeté ce qui est sien... Nous avons fui loin d'un maître compatissant, abandonnan la grâce qu'il nous avait offerte... Que fait le Maître dans sa miséricorde? Il court après le fugitif, puisque le fugitif ne peut venir à lui. Le voilà qui s'approche. Il ne s'est pas revêtu de majesté; il ne fait pas marcher devant lui ses gardes qui sont les anges ; il ne lance pas les traits enflammés de la foudre, et ne secoue pas la terre sur ses bases : ce serait épouvanter le coupable et hâter encore sa fuite. Que fait-il donc dans le dessein où il est de reprendre le fugitif et de le ramener à lui? Il emprunte, dans les entrailles de la Vierge,, une apparence humble et commune ; et sous cet extérieur il se fait son familier et son ami ; en un mot, il devient par choix serviteur avec nous, pour que nous devenions maîtres avec lui » (2;. Tels sont les admirables stratagèmes qui relèvent l'homme par

(1) Theodot. Àncyr., hem. 2 in Nalivit. Dom. n. 2 et 3. P. G lxxyh, 1372, sq.

(2) JU., liom. 4 in S. Deip. et Simeon. n. 2 et 3. lxxvu, i388.

q/+ L. I. — DOGME DE LA MATERNITE DIVINE

la confiance; mais qui ne sont possibles ni ne s'expliquent que par une Mère de Dieu, puisque, sans elle, Jésus-Christ ne serait ni le parent ni le semblable qui nous rassure et nous relève.

III. — Ces quelques réflexions prouvent assez quel fondement celte maternité donne à l'espérance chrétienne, sans qu'il soit nécessaire de les pousser plus loin. Mais c'est pour la charité surtout qu'elle est un auxiliaire incomparable. Laissons d'abord saint Thomas d'Aquin nous décrire en quelques lignes substantielles les stimulants fournis à la divine charité par l'enfantement du Sauveur. « Il ne se peut imaginer de preuve plus évidente de l'amour de Dieu pour nous que de voir le Créateur de toutes choses se faire créature; notre Seigneur et Maître devenir notre frère; le Fils de Dieu naître fils de l'homme; Dieu aimer le monde à cet excès qu'il lui donne son Unique (i). Et voilà ce qui, bien considéré, peut allumer en nous comme un incendie d'amour pour Dieu...

« C'est encore ce qui doit nous enflammer du désir d'être unis au Christ. Supposez un homme ayant pour frère le meilleur et le plus glorieux des rois, mais éloigné de lui. Ne souhaiterait-il pas avec passion s'en rapprocher, vivre et demeurer auprès d'un tel frère? Donc, il faut que nous aussi, dont le Christ, Roi éternel, est le frère, nous aspirions à être avec lui, à nous unir le plus étroitement possible à lui. Car, où est le corps, là se rassembleront les aigles (2). C'est pourquoi l'Apôtre appelait de tous ses vœux la

(1) Joan., 111, iG.

(2) Mallh., xxiv, 28.

dissolution de son corps mortel, afin d'être avec le Christ ; et ce besoin de l'amour, rien ne le nourrit ni ne le développe comme l'Incarnation » (i).

Ailleurs, il reprend encore les mêmes idées : « Dieu, voulant nous provoquer à l'aimer, a de tous les moyens employé le plus efficace quand son Verbe, par qui tout a été fait, a épousé notre nature pour la réparer : tellement qu'il fût à la fois Dieu comme son Père, et homme comme nous. Rien de plus évident que cette efficacité. C'est d'abord qu'il y a, dans l'alliance de parenté que Dieu contracte avec l'homme pour le salut de l'homme, la démonstration la plus palpable de son amour pour l'homme; or, rien n'invite à l'amour comme la conscience que Ton a d'être aimé. De plus, c'est un fait trop certain que l'homme a son intelligence et son cœur, ses pensées et ses affections tournés vers les choses corporelles, et, par suite, qu'il ne peut aisément s'élever aux choses qui sont au-dessus de lui. S'il est facile à tout homme de connaître et d'aimer un autre homme, contempler les hauteurs de Dieu., se porter vers elles de tout l'élan de son amour, ne peut être l'apanage que de ceux qui, fortifiés par Dieu, montent, au prix de grands efforts, des choses de la matière à celles de l'esprit. Afin donc d'ouvrir pour tous une route aisée jusqu'à Dieu, Dieu a voulu se faire homme; en sorte que les petits enfants euxmêmes puissent le connaître et l'aimer comme leur semblable, et, de progrès en progrès, gravir, en s'appuyant sur ce qui est plus à leur portée, jusqu'à la perfection de l'amour » (2).

(i)S. Thom., Expositio Symbjli Apjstol . iater Opusc, c. 5. (a) "S. Thom., Declar. quorumd. artic. c. Graecos, etc., c. 5.

Je trouve la plus frappante de ces considérations éloquemment exposée par saint Augustin, dans les conseils qu'il donne sur la manière de catéchiser les ignorants et les simples. « Quelle est, demande-t-il, la cause principale de la venue du Seigneur? N'est-ce pas de rendre manifeste à tous l'amour de Dieu pour nous?... La fin du précepte et la plénitude de la Loi sont la charité (1). Donc, puisque Dieu nous a tant aimés qu'il n'a pas épargné son Fils unique, et qu'il l'a livré pour nous tous (2), si nous hésitions à l'aimer, au moins n'hésitons pas à lui rendre l'amour pour l'amour, si amare pigebat, redamare non pigeât : car de toutes les invitations à aimer, la plus puissante est de prévenir en aimant. Certes, trop dur est le cœur qui, n'ayant pas voulu octroyer son amour comme un don, répugne encore à le livrer comme le paiement d'une dette. Ni mis du rus est a ni m us qui dilectionem si nolebat impendere,nolit rependere.

« Xe voyons-nous pas ceux-là mêmes qui nourrissent des amours coupables s'efforcer par tous les moyens de convaincre de leur passion ceux dont ils brillent d'être aimés. Ainsi recherchent-ils sous je ne sais quelle ombre de justice une réciprocité de sentiments qui aide à la séduction; brûlant eux-mêmes d'un feu plus ardent, à mesure qu'ils voient les cœurs qu'ils assiègent s'embraser du même feu. Si donc le cœur engourdi sort de sa torpeur au contact d'un autre amour; si le cœur déjà brûlant s'échauffe à proportion qu'il se sait plus aimé; il est manifeste que le stimulant le plus efficace pour éveiller ou accroître l'a-

(ij 1 Tim., 1, 5; Rom , x;u, 10, (2; Rom., vin, 32.

mour est; pour celui qui n'aime pas encore, de savoir qu'il est aimé, et pour celui qui aime déjà, l'espérance qu'on va répondre, ou la certitude qu'on répond par un amour réciproque à son amour. Or, encore une fois, si c'est là une loi des affections même criminelles, combien plus sera-ce une règle dans l'amitié?

« Qu'y a-t-ilen amitié dont on se garde avec un soin plus inquiet, si ce n'est de donner à croire à son ami, ou qu'il n'est pas aimé, ou qu'il est moins aimé qu'il n'aime lui-même? Car s'il vient à le penser, la familiarité de son abandon se refroidira d'autant; et même, à supposer que cet ami ne soit pas si susceptible que son déplaisir le mène à reprendre son cœur, l'affection, tout en restant bienveillante et bienfaisante, ne se permettra plus les effusions d'autrefois.

« 11 faut remarquer ici qu'autre est en amour la condition des inférieurs, autre celle des supérieurs. 11 est vrai, ces derniers souhaitent d'être aimés de leurs subordonnés; ils se plaisent aux témoignages de leur déférence respectueuse; et plus ils se sentent aimés d'eux, plus ils les aiment. Mais c'est l'inférieur surtout qui chérit de toute son âme un supérieur dont il a constaté la tendresse à son égard. Là, en effet, l'amour est plus agréable où sa compagne n'est pas l'indigence aux mains vides, mais une abondance s'épanchant en bienfaits. Car le premier amour vient de la misère, et le second, de la miséricorde. Supposez maintenant un inférieur qui n'ait aucune espérance de pouvoir être aimé d'un supérieur, quelle émotion d'amour n'éprouvera-t-il pas, si, contre toute attente, il se trouve entouré du plus vif et du plus dévoué des amours? Or, pour en revenir à notre sujet, qu'y a-t-il de plus haut que Dieu, le juste juge, et de plus déses-

péré que l'homme pécheur? L'homme, dis-je, qui s'était d'autant plus soumis au joug* des puissances superbes, incapables de donner la béatitude, qu'il avait moins compté sur la sollicitude paternelle de cet autre pouvoir qui ne veut pas être grand par la malice, mais sublime par la bonté. Voilà donc pourquoi le Christ est principalement venu : afin que l'homme apprenne à quel point il est aimé de Dieu, et que, l'ayant appris, il s'embrase d'amour pour celui dont il fut éternellement aimé » (1).

Ce texte est long-, je l'avoue ; mais il fait si bien entrer dans le cœur aimant du saint évêque d'Hippone, que je n'ai pas osé l'omettre. Je confesse aussi qu'il ne parle pas explicitement de la Mère de Dieu. Toutefois, elle n'en est pas absente : car le plus grand, le plus sensible témoignage de l'amour de Dieu, celui qui de tous a le plus de force pour enlever les cœurs, c'a été pour le Père de nous donner son Fils, et pour le Fils de s'incorporer par la communauté du sang et des misères à la malheureuse descendance d'Eve, afin de la sauver. Or ici, comme partout, nous apparaît à la base de cette économie d'amour, non seulement un Homme-Dieu, mais laMère de Dieu.

C'est aussi grâce à la divine maternité que seront levés les deux grands obstacles qui s'opposaient à l'amour de l'homme pour Dieu : d'un côté, la crainte et je ne sais quelle terreur de Dieu ; de l'autre, l'asservissement de l'intelligence et de la volonté humaines aux choses sensibles. Essayons de mettre ces deux pensées en lumière. J'ai dit : la terreur de Dieu. De quelque

(1) S. August., de CateohU. rudibus, c.4, nn. 7,8. P.L. xl, 214, sq.

CH. Y. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE f)f)

façon qu'on explique le fait, il est constant, et l'histoire des superstitions, aussi bien que celle du culte véritable, l'atteste avec évidence : partout où n'a pas lui la lumière de l'Evangile, l'homme a peur de la divinité. Cherchez les élans de confiance et d'amour filial envers elle, vous ne les trouverez pas. Tout au plus en entendrez-vous de rares accents chez ce peuple spécialement élu et singulièrement comblé des faveurs divines; encore faut-il, pour que ces élans d'amour s'échappent des cœurs, une vue prophétique des mystères de l'avenir.

Je vois bien des mains tendues vers le ciel; mais pourquoi s'élèvent-elles? Est-ce pour y porter un hommage de fils au meilleur des pères? Non, c'est pour écarter la colère et détourner la foudre. De là. tant de sacrifices souvent inhumains, presque toujours sanglants. On dirait que le genre humain, ce grand coupable, voit toujours devant ses yeux flamboyer le glaive qui lui ferma l'entrée du paradis; et que la voix menaçante du Dieu, si cruellement offensé par son premier auteur, retentit partout à ses oreilles. La religion mosaïque elle-même n'échappe pas à cette impression d'épouvante. Dieu, sans doute, s'y montra parfois en père; mais parmi les plus éclatants témoignages de sa bonté, il reste ce je ne sais quoi qui faisait dire au peuple d'Israël, s'adressant à Moïse : « Parlez-nous, vous, et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions » (i).

Tout le monde connaît les magnifiques pages consacrées par Bossuet à dépeindre et à expliquer cette

(i) Exod., xx, 19.

crainte universelle (i). Un Père de l'Église latine, saint Pierre Chrysologue, en avait fait, longtemps avant lui, la matière de l'un de ses plus beaux sermons (2). A cette peur du Dieu véritable ajoutez le second obstacle au règne de l'amour divin; celui que j'ai nommé l'asservissement de l'intelligence et du cœur de l'homme sous l'empire des choses sensibles. C'est une loi de notre nature, que des objets matériels nous sont nécessaires pour monter vers Dieu par la connaissance et par l'amour. Le nier, serait oublier qu'on est homme (3). Il fut un temps bienheureux où cette ascension, des choses visibles aux choses invisibles, se faisait sans difficultés et sans écarts : tant les facultés inférieures de notre être étaient de dociles

(1) Bossuet, Serm. sur la Nativité de Notre Seigneur.

(2) S. Petr. Chrysol., Serm. 147, de Incarn. sacram. P. L. lui, 594, sq. Joseph de Maistre a fait sur cette peur de Dieu plus d'une observation saisissante. Voici comment il en parle, à propos delà prière. « Les Hébreux, par exemple, ont donné quelquefois à Dieu le nom de Père; des païens mêmes ont fait grand usage de ce titre; mais lorsqu'on en Vient à la prière, c'est autre chose : vous ne trouverez pas dans toute l'antiquité profane, ni même dans l'ancien Testament, un seul exemple que l'homme ait donné à Dieu le titre de Père en lui parlant dans la prière... Toujours l'homme a pu appeler Dieu Père, ce qui n'exprime qu'une relation de création et de puissance (au moins dans le sens large du mol) ; mais nul homme par ses propres forces n'a pu dire Mon Père! car ceci est une relation d'amour, étrangère même au mont Sinaï et qui n'appartient qu'au Calvaire ». Puis, au milieu du plus splendide éloge qu'on puisse lire des psaumes de David, parfois si brûlants d'amour, de Maistre insère cette réflexoin : « L'amour divin, qui l'embrase, prend chez lui un caractère prophétique; il devance les siècles, et déjà il appartient à la loi de grâce ». Du reste le Roi prophète lui-même n'échappe pas tout entier à la règle de l'antiquité. « La terreur chez lui se mêle constamment à la confiance; et jusque dans les transports de l'amour, dans l'extase de l'admiration, dans les plus touchantes effusions d'une reconnaissance sans bornes, la pointe acérée du remords se fait sentir comme l'épine à travers les touffes vermeilles du rosier ». J. de Maistre, Soirées de Saint-Pèters-y bourg, 7e entretien. 11, pp. 39 4i, 47» 5i (Lyon, 1886).

Le ier extrait appelle une explication pour être sainement compris. Il y avait de l'amoii!' surnaturel de Dieu avant Jésus-CUrist, puisque les trésors de la grâce étaient ouverts. Mais cet amour n'avait ni la même tendresse, ni la même effusion. D'ailleurs, il. avait, comme la grâce elle-même, sa source au Calvaire, dans les mérites du Fils de l'Homme.

(.H) S Thom., c. Gent. L. ni, c. 119. •" ; - •

Cil. V. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE IOI

servantes pour nos facultés plus hautes. Loin d'arrêter ou de retarder le mouvement de l'esprit vers les régions supérieures, l'élément sensible de notre être en était le naturel soutien. Mais à partir du jour où, se révoltant contre Dieu son Créateur, l'homme brisa l'harmonieux concert entre ses facultés, la chair disputa l'empire à l'esprit; et désormais ce monde, où les choses invisibles sont mises à la portée de l'homme par leur représentation visible, au lieu de le mener à son Auteur, paralysa le vol de lame, et voila du même coup les beautés infinies que la créature avait mission de nous révéler. De là, cet oubli du vrai Dieu; de là, ces adorations rendues à la créature; l'œuvre à la place du suprême Ouvrier; « la gloire de la majesté incorruptible changée par les hommes en l'image des êtres corruptibles, et les passions d'ignominie, conséquence naturelle et châtiment de si coupables erreurs » (i). Que fera le très miséricordieux Créateur et Père de l'homme pour renverser ce double obstacle? Il se rappellera la règle de Providence qu'il s'est tracée luimême dans les Ecritures; c'est-à-dire le fortement et suavement dont il nous a donné tant de preuves. Les choses visibles nous ont détournés des choses invisibles; il faut qu'elles nous y ramènent. « L'homme était plongé dans les choses sensibles; et c'était là son mal. Dieu, pour se faire connaître et pour se faire aimer de l'homme, se mêle parmi les choses sensibles; il se revêt de la chair, afin que l'homme, devenu chair, le retrouve sous les dehors corporels, et que le Christ fait homme lereconduise auChrist Dieu» (2).

(1) Rom., 1, s3, 24.

(2) S. August., in Joan. Tract, xm, n. 4. P. L. xxxv, i494»

Rien de beau comme les textes où les Pères ont décrit ces merveilleuses inventions de la divine Sagesse. Il faudrait citer saint Athanase, saint Augustin, saint Hilaire, Origène, saint Bernard et bien d'autres avec eux (i).

C'est vrai, me dira-t-on peut-être, dans l'Incarnation nous sont visiblement apparues la bénignité et la charité de Dieu, notre Sauveur (2); et c'est par cette manifestation sensible de lui-même que, nous soustrayant aux grossières séductions des créatures, il a reconquis nos esprits et nos cœurs. Mais pour opérer cette merveille, il lui suffisait d'être homme. Or, ce que vous avez à démontrer ce n'est pas simplement la souveraine convenance de l'Incarnation du Verbe, mais celle de la divine maternité. Je suis loin de l'oublier. De qui donc ce Dieu Sauveur a-t-ilpris son vêtement de chair, si ce n'est d'une femme, d'une Mère de Dieu? Vous me direz encore qu'il aurait pu se faire à lui-même et par lui seul cette nature corporelle où nous avons connu ses amabilités infinies. Sans doute il le pouvait; mais si c'était peut-être assez pour dissiper nos ténèbres, il fallait qu'il prît naissance au sein d'une mère pour étouffer au cœur de l'homme la crainte des esclaves, et la remplacer par le plus confiant amour. J'ose le dire, un homme étranger à notre race, un homme que nous n'aurions pas vu sous les traits de l'enfance, serait incomparablement moins apte à remporter un pareil triomphe.

Méditons cette doctrine : elle nous montrera de plus en plus comment Dieu sait approprier ses mystères

(1) Cf. Thomass., de Incarn. L. i, c. 5, 6. (3; Th., m, 4.

Cil. V. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE I o'S

de salut à notre faiblesse. Les prophètes annoncent de la part de Dieu le futur Rédempteur. Ils nous révèlent ses noms: on l'appellera «l'Admirable, le Conseiller, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix, dont l'empire s'étendra sans limites et dont le règne n'aura pas de fin » (i). Mais ne tremblez pas devant tant de puissance et tant de gloire. Celui qui vous est offert sous des titres si imposants et si magnifiques; celui qui porte ainsi la principauté sur son épaule, c'est « le petit Enfant qui nous est né, le Fils qui nous est donné » (2). Tel est notre roi, sa puissance est dans sa faiblesse, et son empire, dans ses attraits. Sous le règne du Messie promis, on pourra voir un spectacle bien étrange : « Le loup habitant avec l'agneau; le léopard et le chevreau couchés l'un à côté de l'autre; le lion, le taureau et la brebis vivant de compagnie; mais c'est un petit enfant (celui dont le prophète annonçait la venue), qui réalisera ce prodige )> (3). Voilà ce que fait Y enfance du Sauveur et voilà, par conséquent, le fruit de la divine maternité.

Les faits ne démentiront pas la prophétie. Quand il apparut au monde, ce Désiré des nations, écoutez comment il nous fut annoncé : « Ne craignes pas, dit aux bergers le messager céleste : je vous annonce une grande joie; c'est qu'aujourd'hui vous est né le Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici à quel signe vous le reconnaîtrez. Vous trouverez un petit Enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. Et au même instant se joignit à l'ange la multitude de

(1) Is., ix, 6, 7.

(2) Is.jibid.

(3) Is., xi, 6.

la milice céleste louant Dieu et disant : Gloire dans les hauteurs à Dieu; et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté »(i). La joie, la paix avec et par l'Enfant Dieu. Aussi, les pasteurs, appelés avant tous les autres à rendre hommage au Verbe fait chair, s'en vontils en hâte où l'ange les a convoqués ; et ils trouvent Marie, la mère, et l'Enfant couché dans une crèche, et le premier sentiment qui fait battre leur "cœur n'est plus celui d'une terreur religieuse, mais de l'amour. Tant de grâce naïve tant d'innocence, tant de charme : comment ne pas aimer ?

Et ce fut aussi dans un élan d'amour que, plus tard, les Mages, ces autres représentants de l'humanité, se prosternèrent devant le Roi nouveau-né, qui leur apparaissait trônant sur les genoux de la Vierge sa mère. L'amour donc, l'amour tendre, l'amour confiant, c'est ce que le Dieu fait homme imprime tout d'abord au cœur de l'homme ; et ce qu'il fait, il le doit à son enfance, en d'autres termes, à sa mère.

Certes, il y a d'autres impressions que celle de l'amour : le respect, la louange, l'adoration; impressions d'autant plus vives et profondes que la foi montre plus clairement la divinité voilée sous ces apparences de faiblesse ; mais l'amour, en vertu de sa primauté, les pénétrera toutes, et l'esprit de la Loi nouvelle ne cessera plus d'être un esprit d'amour. Oui, la nature humaine, à partir de cette première rencontre avec son Dieu, ne pourra jamais oublier sous quels traits il s'est tout d'abord manifesté dans sa chair. Qu'il grandisse; qu'il provoque l'admiration par ses miracles; qu'il resplendisse de majesté dans sa gloire; qu'il fasse

(i) Luc, ii, 10-14.

Cil. V. — AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITE DIVINE Io5

même trembler par ses menaces, elle se souviendra qu'il est, au fond, le petit enfant qu'elle vit tout d'abord à Bethléem entre les bras de sa mère, comme sur le trône de sa grâce (i) ; et jamais ni l'amour ni la confiance ne perdront le droit de possession acquis près du divin berceau (2). C'est ce que nous annonçaient les antiques oracles, si nous les voulons bien entendre.

Encore une fois donnons la parole à saint Bernard. Jamais personne n'a parlé plus divinement d'une condescendance si propre à gagner le cœur des hommes. Après avoir montré qu'il y aurait folie pour un ver déterre à s'enfler, quand la Majesté souveraine s'humilie jusqu'à l'anéantissement, il en vient à l'apparition de la grâce et de la bénignité du Sauveur dans le mystère de sa Nativité. « Pourquoi donc avoir peur, ô homme? pourquoi trembler àl'approche duSeigneur? Il ne vient pas juger la terre, mais la sauver. Autrefois, sur le conseil d'un serviteur infidèle, tu dérobas le diadème royal pour en couronner ta tête. Pris en flagrant délit de vol, ce n'est pas sans raison que tu fuyais loin de Dieu. Peut-être le voyais-tu déjà, brandissant sur ta tête un glaive de feu. Maintenant exilé, tu manges ton pain à la sueur de ton front; et voici qu'une voix retentit clans notre terre : le Seigneur est arrivé. Où iras-tu loin de sa face? Où te cacher?

« Ne t'enfuis pas, dépose toute crainte. Il ne vient pas en armes; il ne cherche pas. qui punir, mais qui sauver. Et pour que tu n'aies pas lieu de dire comme autrefois : J'ai entendu votre voix, et je me suis caché (3), voici qu'il s'est fait enfant et sans voix : car

(i) Hebr , iv, 16.

h) Cf. Aug. Nicolas, La V. Marie dans le plan divin. L. n c. 3.

(3; Gcn , ni, 10.

IOÔ L. I. DOGME DE LA MATERNITE DIVINE

le vagissement de l'enfance inspire moins la terreur que la compassion; ou s'il est terrible pour quelqu'un, ce n'est pas pour toi. Il s'est fait tout petit enfant, sa mère, la Vierge, enserre de langes ses membres délicats; et tu aurais encore peur? Gela seul suffit à l'apprendre qu'il n'est pas venu pour ta perte, mais pour ton salut; pour te délivrer et non pour te charger de liens (i)». Concluons donc que le Fils de Dieu, voulant se faire homme pour être aimé et le plus facilement aimé, devait aussi se faire enfant, et l'être dans le sein et sur les bras d'une mère, « la mère du bel amour ».

Ajouterai-je que s'il n'avait pas usé de cette condescendance, la plus charmante comme la plus faible partie du genre humain, l'enfance, serait plus que toute autre privée de l'attrait qui ravit et gagne un cœur au divin amour? Où donc la bonté de Dieu se mettrat-elle à la portée de ces jeunes cœurs, si vous leur enlevez le petit Jésus et sa mère?

Enfin, pour ne rien omettre d'une matière si glorieuse' à la Mère de Dieu, n'est-il pas vrai que les amabilités du Sauveur nous toucheraient moins, s'il nous était étranger par son origine; semblable à nous par la nature, mais non de notre parenté? C'est que notre cœur ne rencontrerait plus le cœur d'un frère, et que la voix du sang n'appellerait plus si haut la réciprocité d'amour.

IV. — Et c'est aussi la raison pour laquelle, après avoir été la base solide de notre foi, de nos espérances et de notre amour, la maternité virginale de Marie

(i) S. Bernard., in Nativ. D. Serm. i n. 3. P. L. clxxxiii, 116.

favorise si puissamment en nous l'éclosion des autres vertus. Une simple réflexion suffira pour le faire entendre. Aimer Jésus, le Verbe incarné, c'est aimer Dieu; car on ne l'aime parfaitement qu'à la condition de l'aimer tout entier. L'amour qu'on porte à cet homme a cela de propre qu'il mène directement à l'amour de Dieu. Or, la divine « charité est la plénitude de la loi, le lien de la perfection » (i). « Celui qui garde mes commandements, a dit Notre Seigneur, c'est celui-là qui m'aime » (2). Donc, ce qui provoque à l'amour du Verbe incarné, ce qui rend cet amour plus facile, cela même, par une conséquence nécessaire, conduit à l'observation des lois divines, c'est-àdire à la pratique de toute vertu.

Essayons d'entrer plus avant dans cette matière. Dieu nous veut à l'image de son Fils, et la mesure de l'amour qu'il a pour nous est celle de notre ressemblance avec cet exemplaire de toute beauté morale et de toute perfection. Tous les biens qu'il nous donne, toutes les grâces qu'il nous prépare vont à parfaire en nos âmes l'image de cet Unique (3). Mais que cet archétype est au-dessus de ma faiblesse, hors de proportion avec mon néant!

Qu'a fait la maternité divine? Elle est allée le chercher en quelque sorte dans le sein profond du Père, pour le rabaisser jusqu'à mon niveau et l'adapter à nos usages. Sous les traits qu'il tient d'elle, il me devient imitable : car toutes les vertus que je do:s pratiquer pour observer le commandement royal de l'amour, il me les montre dans sa personne, dans ses

(1) Rom., xiii, 10; Col., m, 14.

(2) Joan., xiv, 21, i5.

(3) Rom., v.n, 29.

œuvres et dans sa vie. D'autant plus imitable que je peux le contempler des yeux de ma chair. « L'homme qu'on pouvait voir, il ne fallait pas le suivre; Dieu qu'on devait suivre, on ne pouvait pas le voir; afin donc de montrer à l'homme, celui qui serait vu de l'homme, et que doit suivre l'homme, Dieu s'est fait homme » (i).

Otez à mon Sauveur et sa mère, et sa naissance, et sa croissance au foyer de la famille, vous diminuez du même coup et ce qui donne à ses exemples le charme le plus entraînant, et ce qui fait de sa vie le modèle universel de toute vie chrélienne. Le charme est amoindri : car, encore une fois, un Christ qui m'apparaîtrait tout formé, sans avoir passé, comme moi, par les voies ordinaires de l'humanité pour arriver à la plénitude de son développement, serait moins sympathique à mon cœur. Il ne pourrait plus dire avec la même vérité ce que le prophète Osée lui mettait sur les lèvres : « Je les attirerai avecles liens d'Adam, et dans les chaînes de l'amour » (2). Plus d'exemplaire universel. L'enfant, l'adolescent ne verraient plus en lui ces vertus qui sont l'ornement propre de leur âge. Tant de leçons contenues dans les mystères de la Conception, de la Naissance et de la croissance de mon Maître ; ces exemples que je retrouve à chaque pas, à Bethléem, à Nazareth, sur le chemin de l'Egypte, au Temple, seraient perdus pour nous. Le nouvel Elisée ne s'étendrait plus, comme il l'a fait, sur tous les âges et sur toutes les conditions de notre nature pour les vivifier et les sanctifier.

(1) S. August., Scrm. 371, n. 2. P. L. xxxix, 1660 (douteux pour plusieurs).

(2) Os., xi, 4«

V. — Il convient, dans une matière si grave, de n'omettre aucun des points de vue d'où peut apparaître la haute convenance de la divine maternité de Marie. Les théologiens se demandent s'il y avait des raisons spéciales pour que le Fils de Dieu s'incarnât de préférence aux deux autres personnes, bien que le mystère ait pu s'accomplir en elles tout aussi certainement qu'en lui. Saint Thomas d'Aquin en a signalé quatre principales, en divers endroits de ses ouvrages ; et chacune d'elles repose sur une des propriétés du Fils. Donc, écrit ce grand docteur, il était d'une souveraine convenance que le Fils de Dieu prît notre nature.

C'est ce qui ressort, en premier lieu, de la considération de l'union : car il est juste que l'union se fasse entre les semblables, puisque la ressemblance est de sa nature un principe d'union. Or, je remarque un double rapport de convenance entre la personne du Fils et la nature humaine. Il y a d'abord une convenance générale du Fils avec toute créature. Le verbe de l'artiste, son idée, est l'image exemplaire des œuvres de l'artiste. Donc le Verbe de Dieu, son concept éternel et consubstantiel, est le vivant archétype de toute la création. De même donc que les êtres créés ont été faits, chacun selon son espèce, par la participation de ce divin modèle, il convenait qu'ils fussent ramenés à l'immobile perfection de l'éternité par une union personnelle de la créature au même Verbe. N'est-ce pas, en effet, par l'idée sur laquelle il a produit son œuvre, que l'artiste la rétablit, quand elle est dégradée? Mais, outre cette convenance commune il est une convenance toute singulière entre le Verbe et l'humanité. C'est que, le Verbe étant le concept de

l'éternelle Sagesse, d'où toute sagesse émane pour l'homme, l'homme progresse en sagesse, c'est-à-dire dans la perfection propre d'un être raisonnable, à mesure qu'il participe davantage au Verbe de Dieu. Aussi lisons-nous dans l'Ecclésiastique : « La source de la Sagesse est le Verbe de Dieu au plus haut du ciel » (i). D'où cette conséquence : il convenait que, pour consommer les perfections de l'homme, le Verbe de Dieu s'unit personnellement à sa nature.

Et cette conséquence n'est pas moins évidente, si nous méditons, en second lieu, l&fin de l'union. L'Incarnation n'allait à rien moins qu'à faire des hommes, esclaves par nature, autant de fils adoptifs de Dieu. Donc il était, de ce chef encore, souverainement naturel que ce fût le Fils de Dieu par nature qui, par ses mérites, nous rendît participants de sa filiation.

C'est, en troisième lieu, ce qui ressort de la considération du péché de notre premier ancêtre, auquel l'Incarnation devait apporter remède. Ce crime fut un appétit désordonné de la science, comme le témoignent manifestement les paroles du tentateur à la femme :. « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (2). Ne voyons-nous pas encore ici combien il était séant que l'homme, séparé de Dieu par une recherche déréglée du faux savoir, fût ramené à Dieu par le Verbe de la Sagesse véritable?

Une dernière convenance se tire de l'ordre que la foi nous révèle entre les personnes divines. Puisque le Fils tient le milieu entre le Père et le Saint-Esprit, procédant de l'un et principe de l'autre, à lui plutôt

(1) Eccli., 1, 5,

(2) Gen., 111, 5.

Cil. V. AUTRES HARMONIES DE LA MATERNITÉ DIVINE I I I

qu'aux deux autres personnes appartient le ministère de conciliation, de médiateur, fonction principale du Dieu fait chair (i).

Ces prémisses posées, la maternité divine apparaît comme un élément obligé de l'Incarnation. Pourquoi ? Parce que, dans le Dieu fait homme, la propriété de l'homme doit répondre de tous points à la propriété de Dieu; en d'autres termes, afin que l'origine temporelle soit en accord avec l'origine éternelle. Si le Christ Sauveur est conçu temporellement dans le sein d'une femme, comme il est éternellement conçu dans le sein du Père; s'il reçoit par voie de génération la nature divine; en un mot, s'il est dans le temps fils de l'homme, comme il est de toute éternité Fils de Dieu, tout en lui s'ordonne dans un accord parfait. Et c'est ainsi que les harmonies de la maternité, si frappantes quand on les regarde du côté de l'homme, ne le sont g"uère moins pour qui les envisage du côté de Dieu.

Arrêtons sur cette pensée les considérations qui vont à nous montrer dans la Mère de Dieu le complément providentiel de l'Incarnation du Verbe et de son œuvre de Rédemption. Non pas que nous ayons épuisé la matière. J'ose affirmer que, jusqu'ici, nous avons à peine étudié la moindre part des harmonies de cette bienheureuse maternité. Mais ce qui nous reste à dire aura sa place naturelle dans notreseconde Partie, alors que la Mère de Dieu se révélera plus explicitement à nous comme la Mère des hommes.

(i) S. Thom., 3 p., q.3, a. 8; m, D.i, q. 2, a. 2 ; c. Gent. L.iv, c. 42.

Page 1