CH. II. LA MATERNITÉ DIVINE ET L'ADOPTION
que c'est vivre : car le vivre implique l'être, taudis que de soi l'être ne renferme pas la vie. Or, c'est précisément ainsi qu'il en est dans la question présente » (i).
III. ' — La réponse faite par Notre Seigneur à la femme qui béatifiait sa mère, ne va nullement contre cette doctrine, et s'explique aisément par elle. Je n'ai rien à dire à ceux qui prétendent y voir la maternité de Marie, dépréciée, rabaissée par le Seigneur. Qu'ils relisent l'Évangile, et s'il est pour eux comme pour nous la parole infaillible de Dieu, qu'ils se demandent comment il eût été possible à Notre Seigneur de nier que sa mère fût bienheureuse de l'avoir enfanté, quand l'Esprit de Dieu, par la bouche de la Vierge elle-même, l'avait déjà proclamée bienheureuse pour ce même enfantement. En effet, si toutes les générations doivent appeler Marie bienheureuse, n'est-ce pas, comme elle l'a chanté (2), parce que le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante, et fait en elle de grandes choses, c'est-à-dire, l'a choisie poursa mère? En est-il un seul parmi les chrétiens qui, depuis tant de siècles, lui donnent ce glorieux titre, à l'entendre dans un autre sens?
Et non seulement Jésus-Christ n'a ni déprécié, ni rabaissé la maternité de Marie; mais, si nous savons comprendre sa réponse, il l'a grandement exaltée. Celte femme de l'Évangile voulait directement expri-
(1) « Sicut ergo, si quaereretur quid meîius sit, aut vivere aut esse ; cum vivere secundum se includat esse, simpliciter et absolute concedendum est quod e converso (scilicet melius sit vivere). Sic et in proposito. » yEgid. Rom., Quodl. 6, q. 18.
(*?) Luc.,[, 48. sq.
mer l'admiration qu'elle avait conçue pour les œuvres, les enseignements et la personne de Jésus. C'est à cause de lui qu'elle béatifie sa mère; parce qu'elle l'a porté dans ses entrailles, parce qu'elle l'a nourri de son sein. Elle ne glorifie donc en Marie que la maternité physique, indépendamment de toute autre considération. Encore cette maternité n'est-elle à ses yeux que l'alliance naturelle la plus étroite avec un grand prophète, un thaumaturge, le plus illustre des envoyés de Dieu : car rien ne prouve qu'elle l'ait alors reconnu pour le Fils unique du Père, et confessé qu'il était Dieu comme lui. Notre Seigneur ne contredit pas une louange qui s'adressait à lui plus encore qu'à sa mère. Que fait-il donc? Il profite de l'occasion pour donner à ceux qui l'écoutent, la leçon de toutes la plus importante et la plus nécessaire; celle qu'il est venu prêcher et persuader au monde par son enseignement et surtout par son exemple, l'accomplissement de la sainte volonté de Dieu.
Tel est donc le vrai sens de sa réponse : que ma mère soit heureuse de m'avoîr donné ma chair et mon sang, je ne le nie pas ; mais c'est encore un plus grand bonheur d'écouter mes enseignements et de servir mon Père. Et voilà ce qui est pour la Vierge Mère le plus beau des panégyriques, et la louange au-dessus de toute louange. Car elle est non seulement la mère d'un prophète, d'un envoyé cle Dieu, du Fils de Dieu lui-même, mais par excellence la servante du Seigneur : Ecce ancilla Domini. Et de même que, poulie premier privilège, elle n'a ni n'aura jamais d'égale, ainsi nulle créature n'a gardé ni ne gardera jamais, comme elle, toutes les volontés de Dieu. Par là nous voyons grandir au-delà de toute mesure sa maternité,
CH. IT. LA MATERNITÉ DIVINE ET L'ADOPTION 2^Cj
puisque la plénitude de fidélité découle d'elle comme de sa source première et s'y réfère (i).
Ces explications nous dispensent d'insister longuement sur l'autre passage de l'Évangile, où sont inculqués les mêmes enseignements. « Non, dit un auteur d'une haute antiquité, le Seigneur ne veut pas ici dépouiller sa mère de l'honneur qu'elle mérite, mais il veut nous enseigner quelle maternité Ta faite surtout bienheureuse. En effet, si le fidèle qui écoute et garde la parole de Dieu devient un frère, une sœur, une mère de Dieu; puisque sa mère faisait l'un et l'autre, il la proclamait encore bienheureuse au regard de la maternité selon l'esprit » (2).
Lors donc que les Saints et les Docteurs, dans leurs commentaires sur les deux textes évangéliques, comparant entre elles les deux béatitudes et les deux maternités, donnent la préférence soit à la béatitude des serviteurs de Dieu, soit à la maternité spirituelle, loin de contredire les éloges décernés par eux à la divine maternité de la Vierge, ils les confirment en les expliquant. « Marie, dit l'abbé Guerric, était la Mère de Jésus suivant la chair, et voici que le Sauveur montre qu'elle est encore excellemment sa mère sous un autre point de vue; car elle s'est tellement soumise en tout au bon plaisir du Père, que c'est d'elle qu'il disait par son prophète : Vous vous appellerez ma volonté (3). Donc là même où son Fils semblerait faire peu de
(1) Ecce Ancilla Domini. Fiat mihi secundum verbum tuum. Oui ne voit pas dans cette double phrase l'enchaînement admirable entre les deux choses : la soumission parfaite à la volonté divioe, et la maternité qui conçoit le Verbe Dieu?
(2) Pseudo -Justin , Qaaest. et respon. ad Orthod, q. i3G. P. G. vi, i38q.
(3) Isa., lxii, 4-
cas d'elle, c'est alors qu'il la relève davantage, puisqu'il double pour elle l'honneur du nom maternel : en effet, le même Fils qu'elle avait porté incarné dans ses entrailles, elle le porte formé par l'Esprit dans son cœur ; eumdem Filium quem in alvo gestaverat incarnation, etiam animo gestabat inspiratam » (i). Pour résumer en quelques mots les solutions données, deux points sont à noter : premièrement, le but
(i) Guerric, in Assumpt . B. M. P., serm. 4, n. 2. P. L. cxcv,
Le même auteur, dans un autre de ses sermons, a fait des réflexions très consolantes sur cette maternité spirituelle. « La conception du Christ par la Vierge n'est pas seulement mystique, mais aussi morale. Si elle est le sacrement de la rédemption, elle est encore un exemple pour l'imitation, tellement que vous rendez inulile pour vous la grâce du mystère, si vous n'imitez la vertu de l'exemple. Celle qui a conçu Dieu par la foi, vous est un sûr garant que, si vous aussi vous avez la foi, vous participerez à son privilège : en d'autres termes, que si vous acceptez fidèlement la parole de l'envoyé céleste, vous concevrez comme elle le Dieu que l'Univers ne peut contenir. Vous pourrez le concevoir de cœur ; disons plus, même de corps, bien que ce ne soit pas d'une manière corporelle : car l'Apôtre nous ordonne de porter et de glorifier Dieu dans notre corps (I Cor., vi, 20). Donc, prêtez une oreille attentive : car la foi vient de l'ouïe, et l'ouïe, du Verbe de Dieu (Rom , x, 17); et ce Verbe de Dieu, l'Ange de Dieu vous l'évangélise en toute vérité, quand un prédicateur fidèle vous parle de la crainte et de l'amour de Dieu. ..
« Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent dire : Par votre crainte, o Seigneur, nous avons conçu et enfanté l'esprit de salut (ls.xxvi, 17, sq\ ; cet esprit qui n'est autre que l'esprit du Sauveur, et la vérité du Christ Jésus. Voyez l'ineffable bonté de Dieu et tout ensemble l'incompréhensible vertu du mystère. Celui qui vous a créés, est créé en vous; et comme si c'était trop peu de vous avoir pourfFère, il veut encore faire de vous sa mère. Quiconque, dit-il, fera la volonté de mon Père, celuilà sera mon frère, ma sœur, ma mère (Matth., xii, 5o). Ame fidèle, épands ton sein, dilate ton cœur ; ne rétrécis pas tes entrailles, et conçois celui que la création ne peut enserrer en elle-même. Ouvre l'oreille au Verbe de Dieu. C'est la voie par laquelle il entre dans les cœurs pour y être spirituellement conçu...
« Grâce à vous, Esprit Saint, qui soufflez où vous voulez, je vois par votre don, non pas une seule âme fidèle, mais des milliers d'âmes grosses de ce germe généreux ; gardez votre œuvre, et ne permettez pas que ces âmes rejettent informe ou mort ce fruit divin. Et vous, mères d'un si glorieux et si beau rejeton, veillez sur vous-mêmes jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous (Gai., îv, 19)... Epargnez-vous vous-mêmes, ou plutôt épargnez en vous le Fils de Dieu. Tremblez d'étouffer en votre sein la semence de Dieu. . . Vous avez conçu l'esprit du salut, mais vous ne l'avez pas encore enfanté ». Guerric. abb , de Annunc. B. M. V., nn. 4 et 5. Jbid., 122, 123.
CEI. II. LA MATERNITE DIVINE ET L ADOPTEON 201
de Notre Seigneur; secondement, les termes de la comparaison. Le but de Notre Seigneur n'était pas alors d'exalter explicitement sa mère (il l'avait fait et se réservait de le faire encore, en la comblant de si prodigieuses faveurs), mais d'attirer les hommes à l'accomplissement de la volonté du Père. Les termes de la comparaison n'étaient ni pour lui ni pour les Saints, interprètes de sa parole, d'un côté la maternité divine adéquatement considérée, de l'autre l'observation de la loi de Dieu, mais la maternité purement corporelle en regard de la parfaite obéissance, principe de la filiation adoptive et de la maternité spirituelle. A ce point de vue, nous l'avons dit, mieux vaut absolument pour Marie le titre de Servante de Dieu que la dignité de Mère de Dieu. Mais prenez sa maternité telle qu'elle est en effet; telle que nous l'ont montrée les théologiens et les Pères ; c'est-à-dire comme le centre où viennent aboutir, et la source d'où coulent toutes les perfections de la divine Marie, rien, dès lors, ne la surpasse, rien ne l'égale, puisque cela même qu'on voudrait lui préférer est au suprême degré son propre et naturel apanage.
Faisons une dernière remarque. La maternité corporelle et la maternité suivant l'esprit, en d'autres termes, la filiation adoptive, sont deux dignités d'un ordre différent. Si vous les regardez au point de vue de la béatitude éternelle, la dernière sans contredit est préférable à la première exclusivement prise; et voilà pourquoi le Seigneur a dit : Bienheureux plutôt celui qui fait la volonté du Père. Mais, d'un autre côté, la maternité divine, même abstraction faite des privilèges qu'elle apporte après elle, et même du droit largement dit à les recevoir dans leur plénitude, est quel-
que chose de plus grand et de plus sublime, au point de vue de la dignité.
Une comparaison donnée par plusieurs théologiens fera mieux saisir la vérité de cette pensée. Mettez en parallèle un enfant qui sort des eaux du baptême, clans tout l'éclat de sa rénovation spirituelle, et le Pontife suprême, des chrétiens, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, le bonheur de l'enfant prime celui du Pontife, à n'envisager que la fonction sacrée de celui-ci. Mais qui ne voit aussi que la dignité pontificale a droit à des hommages et mérite une vénération respectueuse, que nous ne rendrons pas au nouveau fils adoptif de Dieu. Le plus grand dans l'Église du Christ, ce n'est pas le juste, mais le Pasteur des pasteurs, quel que soit par ailleurs son degré de perfection spirituelle et de sainteté devant Dieu. Ainsi toute proportion gardée, faudrait-il juger de la seule maternité physique de Marie dans son rapport avec la maternité selon l'esprit, dont parlait Notre Seigneur (i).
IV. — 11 n'est pas si rare de voir mettre la dignité sacerdotale en parallèle avec la maternité divine, et préférer même, sous plus d'un rapport, la première à la seconde. 11 semble, en effet, que le pouvoir de consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ est égal, supérieur même au privilège de l'enfanter dans sa chair. Marie n'a pu concevoir le Fils de Dieu qu'une seule fois, tandis que le prêtre, en vertu de son ordre, peut lui donner l'existence sacramentelle aussi sou-
(i) C'est en substance ce que dit S'uarez : « Vix possunt haec(praecisive sump'a), Dei maternitas et filiatio adoptiva, comparari : sunt enim diversi ordinis. et mutuo sese quodain modo excedunt » . De Myster. vitae Christi. D. i, s. 2.
CH. II. — LA MATERNITÉ DIVINE ET l'aDOPTION 2Ô3
vent qu'il lui plaira de célébrer les saints mystères. Si la Vierge l'a porté dans ses bras, le prêtre n'a-t-il pas le même droit; si elle Fa donné au inonde, n'estce pas la fonction du prêtre de le distribuer comme nourriture aux fidèles, autant de fois qu'ils viendront le recevoir de sa main? Et ce même prêtre l'immole sur nos autels, avant de le donner comme aliment aux chrétiens.
Loin de moi la pensée de rabaisser la grandeur des prêtres du nouveau Testament. Elle est si haute qu'aucun homme ne saurait l'admirer autant qu'elle le mérite. Mais encore faut-il prendre garde de lui attribuer une prééminence à laquelle elle n'a certainement pas droit. La dignité de Mère de Dieu surpasse excellemment celle des prêtres en cela même où Ton voudrait la proclamer inférieure. Jésus-Christ tient son être humain de la Vierge, il ne le reçoit pas du prêtre. Ce n'est pas au sens propre que la consécration donne l'existence à l'Hostie sans tache. Le Verbe incarné n'a pas d'autre être substantiel que celui qu'il tient comme Dieu, de son Père, et de sa mère, comme homme. Ce qu'on nomme Yêtre sacramentel ne lui ajoute rien d'intrinsèque, puisqu'il ne suppose ni changement ni perfectionnement réel dans son humanité sainte. Le changement se fait tout entier dans les éléments transsubstantiés ; le perfectionnement appartient aux espèces sacramentelles, qui ne rendent plus sensible un pain vulgaire, mais le pain de vie, qui est le corps du Christ. La maternité divine l'emporte donc sous le rapport de l'effet produit.
Elle l'emporte encore, si l'on envisage la manière dont elle opère. Marie, dans l'enfantement du Fils de Dieu, est, comme toute autre mère, une cause princi-
pale : c'est par sa vertu propre qu'elle est mère, bien qu'elle ne conçoive pas sans l'opération du Saint-Esprit. La causalité du prêtre, au contraire, est purement ministérielle; il se livre comme un instrument à celui qui prononce par sa bouche la parole mystérieuse : Ceci est mon corps, ceci est mon sang-; le corps et le sang- du souverain Prêtre, Jésus-Christ, Notre Seigneur.
La considération du sacrifice apporte un nouveau témoignage en faveur de la prééminence à donner à la maternité sur le sacerdoce. N'est-ce pas, en effet, chose et plus grande et plus noble de produire, de sa propre chair et par sa propre opération, le Pontife et la Victime de la nouvelle Alliance, que de prêter son ministère à Jésus-Christ pour qu'il apparaisse sur nos autels dans son état sensible et mystique d'hostie ?
Oui, c'est au prêtre qu'il appartient de distribuer la sainte victime aux fidèles du Christ. Mais cette dispensation leur serait-elle possible, si Marie ne l'avait plus admirablement faite, en saqualitéde mère, quand elle forma dans son propre sein celui qui devait s'immoler pour nous, et se donner à nous comme notre nourriture et notre breuvage ?
Ne passons rien de ce qui pourrait établir par quelque endroit la supériorité du sacerdoce ministériel. Si donc c'est la prérogative du prêtre de porter aux hommes le verbe évangélique, n'oublions pas non plus que l'honneur d'avoir projeté visible surle monde le Verbe lui-même, la Lumière éternellement cachée dans le sein de Dieu, fut le rôle exclusif de la maternité. Enfin, ce qui, mieux que tout le reste, démontre à quel point cette divine maternité prime la dignité sacerdotale, c'est la comparaison entre les privilèges
CH. II. — LA MATERNITÉ DIVINE ET l'aDOPTION 2 55
de grâce attachés à Tune et à l'autre. Dieu, nous le savons, les proportionne à la sublimité des fonctions en vue desquelles il les octroie. Dira-t-on jamais qu'il prépare à ses prêtres la plénitude de dons répandus par lui sur sa mère? Sans doute, l'Esprit-Saint descend en eux au jour de leur consécration pour en faire les dignes ministres de ses miséricordes. Mais si grandes que soient les effusions de ce divin Esprit, on ne pourrait, sans faire une souveraine injure à la libéralité du Fils pour sa mère, et sans contredire toute la tradition catholique, égaler à la plénitude qui surabonde dans la mère, les grâces de choix départies aux ministres de la Loi nouvelle.
On se tromperait grandement à s'imaginer que nous avons tout dit, au moins quant à la substance, sur la dignité prééminente de la maternité divine au regard du sacerdoce chrétien. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à l'état de la question. Ce n'était pas ici le lieu de comparer le rôle total de la bienheureuse Vierge avec le rôle ministériel du prêtre et de l'Eglise. Cette comparaison viendra plus tard, et je la réserve pour la seconde Partie de cet ouvrage. Au point où nous sommes arrivés, il ne s'agissait que d'une chose : montrer que la maternité divine, prise en elle-même, et comme séparée de tous les dons qui la précèdent ou la suivent, et des fonctions dont elle doit être le naturel support, prime encore, et d'une manière ineffable, la dignité sacerdotale, telle que Jésus-Christ, le Prêtre éternel, la confère à ses ministres; en un mol, qu'elle est, même à ce point de vue limité, d'un ordre incontestablement plus élevé et plus divin.