‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 47 sur 78 · CH. II. LA MATERNITÉ DIVINE ET L 'ADOPTION · texte numérisé non relu

CH. II. LA MATERNITÉ DIVINE ET L 'ADOPTION

tôt, quininio, bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent » (1).

Écouter la parole de Dieu, la garder, c'est être enfant d'adoption : car c'est être aimé du Père et du Fils, et les avoir à demeure en soi-même, comme dans un sanctuaire qui leur est consacré (2). J'ai traduit le latin quinimo par l'expression française bien plutôt. D'autres ont cru pouvoir rendre l'adverbe latin par ces mots : au contraire, comme si Notre Seigneur avait dit: Non, ce n'est pas ma mère qu'il faut proclamer bienheureuse; mais bienheureux est celui qui entend et qui observe la loi divine. Si Ton ne voit pas ce qui, dans le texte évangélique, pourrait signifier semblable opposition, on ne saurait non plus, semblet-il, mettre en doute de quel côté le Sauveur porte ses préférences.

Et c'est bien ainsi qu'en ont jugé les Pères, dans leurs interprétations de la scène évangélique. Pour nous en convaincre, il suffira de lire saint Augustin. « Ce que le Seigneur a glorifié dans sa mère, c'est l'accomplissement de la volonté de Dieu, et non l'enfantement corporel d'où il tenait sa chair. Aussi, quand le Seigneur provoquait l'admiration des foules, et montrait par ses nombreux miracles ce qu'il cachait dans cette chair, quelques âmes s'étant écriées : Bienheureux le sein qui vous a porté, il répondit : Heureux bien plus qui écoute la parole de Dieu, et qui la met en pratique; c'est-à-dire : Ma mère que vous proclamez heureuse, l'est en effet, parce qu'elle garde la parole de Dieu. Elle est heureuse, non parce que le Verbe s'est fait chair en elle afin d'habiter parmi

(1) Luc. , xi, 27, sqq.

(2 Joan., xiv, 23.

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nous, mais parce qu'elle garde le Verbe de Dieu par qui elle a été faite, et qui a été fait chair en elle. Que les hommes ne se glorifient donc pas d'une postérité temporelle, mais que leur joie soit d'être unis à Dieu par l'esprit » (i).

Et ce n'est point en passant, ni sans une mûre réflexion que le saint évêque a tiré ces conclusions du texte sacré. Il y revient pour les affirmer de nouveau, dans un commentaire sur un autre passage de l'Evangile. Un jour, raconte saint Matthieu, Jésus, parlant à la multitude, « quelqu'un vint lui dire : Voilà votre mère et vos frères qui sont là dehors, et qui vous cherchent. Et Jésus répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Alors, étendant la main vers ses disciples, il ajouta : Voici ma mère et mes frères. Car quiconque aura fait la volonté de mon Père qui est au ciel, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère » (2). Encore ici la parenté suivant l'esprit, mise en contraste avec la parenté suivant la chair, semble clairement être la préférée du Seigneur; et c'est ainsi que saint Augustin l'a compris.

« Quelle leçon, demande-t-il, le Seigneur voulait-il nous donner par là ? Nulle autre sinon que la parenté de la chair le cède à la parenté de l'esprit; tellement que ce qui fait le bonheur des hommes n'est pas tant d'être unis par le sang à des hommes justes et saints, que de suivre leur doctrine et de les imiter dans leur obéissance aux divins préceptes.

« Donc, pour Marie, c'est un plus grand bonheur d'avoir reçu la foi du Christ que d'avoir conçu la

(t) S. August., Tract, x, inJoan., n. 3. P. L. xxxv, i4G8. (2) S. Malth., xii, 47, sqq. ; cf. Luc, vin, 20, ai.

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chair du Christ... Quant à ses frères, je veux dire à ses proches suivant la chair, à ceux-là du moins qui ne crurent pas en lui, à quoi leur servit cette parenté? De même, son affinité maternelle avec le Christ n'eût servi de rien à Marie, si elle ne l'eût plus heureusement enfanté de cœur que de corps » (i). Des textes si formels du grand docteur me dispensent d'en alléguer d'autres; aussi bien, ne sont-ils contredits par aucun des Pères les plus graves et les plus dévoués à la Mère de Dieu.

II. — Faut-il donc avouer qu'il y a de l'exagération dans l'éloge que les Pères, les Docteurs et les Saints ont fait de la divine maternité de Marie ? Qui l'oserait dire, et qui consentirait à rabaisser ce qu'ils ont si prodigieusement élevé ? Pour résoudre une question en apparence si complexe, et concilier entre elles des affirmations qui paraissent opposées, il suffit de faire une simple remarque. C'est que la divine maternité de Marie peut être envisagée à deux points de vue différents. Je peux la considérer d'abord en elle-même, dans ce qui la constitue formellement comme telle; c'est-à-dire, en tant qu'elle est purement maternité du sang, et relation de mère à fils, abstraction faite de tout ce qu'elle suppose comme une disposition nécessaire, et de tout ce qu'elle réclame comme son naturel complément. Je peux la regarder ensuite, non plus seulement en elle-même, dépouillée de toutes ses appartenances et de toutes ses dépendances, mais avec le cortège de grâces et de prérogatives dont elle est

(i) Sic et materna propinqaitas nihil Mariae profuisset, nisi feliius corde quam ventre gestasset. S. August., L. de Virginit. n. 3, P- L. xl, 397, 398.

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le centre, la racine, la mesure et la fin; en d'autres termes, et pour parler comme Suarez, « en tant qu'elle renferme tout ce qui, de par la nature des choses et suivant l'ordre de la divine sagesse, est en quelque sorte son dû » (i).

Si l'on s'en tient au premier point de vue, je l'accorderai volontiers, la maternité du sang- ne pourrait, à plus d'un titre, soutenir en Marie le parallèle avec la grâce de l'adoption. Assurément, une vierge produisant de sa chair le Fils de Dieu dans la chair est par cela seul la Mère Admirable : car l'œuvre dont elle est après Dieu la cause principale, la cause unique, est l'œuvre des œuvres. Mais, d'un autre côté, la filiation adoptive a des privilèges qui lui sont propres. Si je compare la dignité de Souverain Pontife, séparée de la consécration sacerdotale, avec la dignité des prêtres du nouveau Testament, celle-là, bien qu'elle soit le plus haut degré de la hiérarchie, le cède en pouvoir à la dernière : car elle ne renferme en elle ni la puissance de consacrer le corps du Seigneur, ni celle d'absoudre les coupables, au sacrement de la Pénitence.

De même encore, pour chercher un exemple plus relevé, c'est un incomparable honneur pour l'humanité sainte du Sauveur Jésus, d'être associée, dans l'unité d'une seule et même personne, avec la nature divine; et pourtant cette union ne peut donner par elle-même ce dont la grâce sanctifiante est le premier principe clans les fils d'adoption, la vertu de faire des actes absolument surnaturels et de voir Dieu face à face (2).

(1) Suar. ,de Myst. vitae Chrisli, D. i.S.a.

(2) J'ai dit : Cette union ne peut donner par elle-même. Elle exige, il est vrai, ces dons créés, mais elle ne les supplée pas. Voici sur ce

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Irons-nous prétendre pour cela que la dignité pontificale n'est pas au-dessus de celle des prêtres, ou que l'union hypostatique ne l'emporte pas comme à l'infini sur l'union des fils adoptifs avec Dieu, leur Père ? Certainement non. C'est que la dignité de Souverain Pontife exige connatur elle ment les pouvoirs d'ordre? conférés dans la consécration des évèques et des prêtres; c'est qu'à celte humanité de Sauveur, unie personnellement au Verbe de vie, se rattachent comme son naturel apanage tous les dons de la grâce et de la gloire.

Il est aisé maintenant de voir comment le privilège de la maternité divine dépasse immensément les prérogatives qui font l'enfant de Dieu. Par son excellence propre elle les implique comme virtuellement en ellemême; tellement qu'elle n'a pas tout l'épanouissement de son être, tant qu'elle n'en paraît pas investie. J'imagineraisplutôt une mère de roi, traînant de misé-

sujet la doctrine de S. Thomas d'Aquin. Elle éclairera ce qui a été dit de la maternité. Le saint veut prouver qu'il dut y avoir en N. S. une grâce habituelle semblable à celle des fils adoptifs, quoique excellemment plus parfaite. « Gratia principal]' ter duo facit in anima. Primo enim, perfîcit ipsam formaliter in esse spirituali, secundum quod Deo similatur; unde et vita animae dicitur. Secundo, perficit eam ad opus, secundum quod a gratia émanant virtutes, sicut vires ab essentia; quia non potest es^e operatio perfecta, nisi progrediatur a potentia perfecta per habitum. Et propter haec duo oportet ponere gratiam in anima Christi. Ouia, cum sit perfectissima in esse spirituali, oportet quod sit aliquid perficiens illam formaliter in esse illo; Deilas autem non est formaliter sed effective perficiens ipsam ; unde oportet alia'm formam creatam in ipso ponere, qua formaliter perficiatur, et haec est gratia. Similiter etiam, cum alia sit ejus operatio secundum humanitatem et secundum divinitatem, sicut et alia natura, oportet quod operatio ejus humana habeat habitum perficienlem ; alias esset imperfecta. Et ideo in Christo oportet ponere gratiam et virtutes ». S. Thom., in m Sent. D. i4, q. i. a. i ; Cf. 3. p.,q. 7, a. 1. Je sais que, même sans la grâce habituelle et les vertus, des secours transitoires suffiraient absolument pour la vision de Dieu, comme ils suffisent aux pécheurs pour les actes préparatoires à leur justification. Mais outre (pie ce serait un mode d'agir trop imparfait, comme le remarque S. Thomas, il resterait toujours que l'union hypostatique ne serait pas suffisante par elle seule.

rables haillons dans la cour de son fils, qu'une Mère de Dieu sans l'éclatante parure de la sainteté. El voilà pourquoi les Pères ne séparent pas en Marie les deux titres de Mère de Dieu et de Fille de Dieu, comme nous aurons bientôt l'occasion de le voir.

Telle est la solution donnée depuis longtemps au problème par nos théologiens.

J'ai déjà cité le sentiment de Suarez (i). Albert le Grand l'avait devancé, lorsqu'après s'être demandé si la créature peut recevoir une grâce plus grande que celle qui la fait mère de son Dieu, il répondait par la négative : « Car entre deux biens celui-là doit être préféré qui renferme en lui-même et sa bonté propre et celle de l'autre. Or, la maternité divine implique nécessairement en elle la filiation, basée sur l'adoption divine >> (2). On peut être enfant adoptif de Dieu sans concourir à lui donner sa chair; mais être la Mère de Dieu, et ne pas participer aussi largement que possible aux trésors des adoptifs, c'est comme un non-sens.

Quelques années plus tard, un autre théologien de grande considération dans l'Ecole reprenait le même problème, et le résolvait dans un sens identique. C'est, disait-il, que la maternité divine est dans son rapport à la grâce de l'adoption ce que le vivre est à l'être, « Si l'on demandait ce qui vaut le mieux ou de vivre ou d'être, il faudrait absolument répondre

(1) « Maternitas divina, si spectelur pi oui includit omnia quae quodammodo ex natura rei et secundum ordinemdivinae sapientiae illi debenlur, altior est dignitate filii adoptivi».Suar., de Myst.vitae Christi. D. 1, S. 1.

(2) « Quidquid claudit alterum in se plus est eligendum quam illud quod non claudit alterum in se; sed esse matrem Deipernaturam necessario claudit in se esse filium Dei adoptivura ». Albert. M., Quaest. super Jlissus est, q. i4o et i4l Opp- xx, 95.

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