CH. 1. LE PÉCHÉ ORIGINEL
pas encore; et comment la prévision divine d'un acte qui nous serait volontaire, si nous avions l'existence, peut-elle faire que nous en portions la responsabilité? Il faut le dire : il n'y avait qu'une volonté, celle d'Adam; lui seul a de fait librement posé l'acte de rébellion, volontairement rompu l'alliance.
Mais dans Adam je vois en quelque sorte deux personnes; et c'est la remarque faite par saint Thomas dans l'interprétation qu'il a donnée du mystère. Adamestun membre particulier de la famille humaine, ayant sa personnalité distincte et ses actes propres. Tant qu'il agit en cette qualité, ses mérites et ses démérites lui sont personnels, et je n'ai rien à souffrir de sa révolte, rien à recevoir de son obéissance. S'il n'était que cela, jamais sa volonté ne ferait volontaire pour toute sa descendance la privation de la justice originelle. Qu'est-il de plus? 11 est physiquement le principe de la famille humaine; en lui tous les hommes étaient en germe, car c'est de lui que tous sont issus. Mais cette universelle paternité ne suffit pas encore; autrement il aurait pu nous perdre par d'autres fautes que par sa désobéissance au précepte spécial, et sa pénitence nous aurait servi. Pour que sa révolte nous soit imputable, il fallait que Dieu l'eût constitué, sur cette base de la paternité universelle, le représentant de sa race, et que par là son action fût en quelque sorte une action collective. Seul de tous les commandements divins l'ordre de ne pas cueillir le fruit défendu, marque d'allégeance exigée de son vassal par le Maître et Seigneur de toutes choses, obligeait en lui solidairement sa postérité, c'est-à-dire l'humanité tout entière. Adam devait le garder pour lui-même et pour tous. Fidèle dans l'épreuve, tous, en lui, conser-
raient la justice originelle, à lui conférée pour tous; infidèle, tous méritaient de la perdre, puisqu'il agissait au nom de tous.
Un exemple, apporté parle même saint Thomas d'Aquin (i), peut nous aider à saisir en quel sens il a pu y avoir un caractère collectif dans une action partant d'une seule volonté, la volonté d'Adam. Le même homme, dit le saint docteur, peut être considéré sous deux aspects différents: comme personne individuelle, particulière, et comme membre et partie d'une collection d'hommes; en d'autres termes, d'une personne collective. Sous le premier rapport, cet homme ne reconnaît pour ses actes que ceux qu'il a posés luimême, par sa libre volonté; et ces actes lui sont exclusivement propres. Mais tout autre est sa condition, quand on la considère au second point de vue. Alors, en effet, l'acte de l'un peut devenir l'acte de tous. Qu'un chef d'État pose, en cette qualité, tel ou tel acte en rapport avec ses pouvoirs, qu'il prenne, par exemple, des engagements avec une autre puissance, son action n'est plus celle d'un simple particulier, mais celle de toute la société qu'il représente, et par conséquent celle de chacun des membres, en tant qu'ils font partie du corps social. C'est que cette association d'hommes, unis entre eux sous une même autorité, doit être considérée comme un seul homme, dont le prince est la tête et dont les autres sont les membres (2). Si donc le prince, en vertu de l'autorité souveraine qui le constitue représentant-né de son peuple, rompt
(1) S. Thom., de Malo, q. 4. a. i«
(2) Hujusmodi enim collegium hominum reputatur quasi anus homo, ita quod diversi homines in diversis officiis constituti sunt quasi diversa membra unius coi'poris naturalis, ut Apostolus inducit de membris Ecclesiae. S. Thom., /. c.
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une alliance, c'est tout le peuple qui la rompt en lui et par lui, quand même beaucoup de membres n'auraient pas été consultés sur la rupture, et ne l'auraient pas même connue. Sa volonté dans cetacte estcelle du corps social de la nation. Par conséquent, la responsabilité de cette rupture retombe sur le corps entier; et si l'ennemi victorieux dans la lutte exige des vaincus une lourde mais légitime rançon, ils n'auront pas le droit de crier à l'injustice : ils ont voulu la lutte, non pas de leur volonté personnelle, mais par la volonté du chef avec qui et en qui tous sont réputés un seul homme. Aussi bien, n'estce pas comme simples particuliers qu'ils sont mis à contribution, mais comme partie du tout personnifié dans son chef. Et, chose bien digne de remarque, c'est la rupture de l'alliance qui leur est volontaire. Que leur prince ait agi par intérêt personnel, sous l'impulsion de l'envie, de la colère ou de toute autre mauvaise passion, c'est ce qui ne les touche pas, et ce dont il serait odieux de les punir : car il n'est pas en cela leur représentant attitré, puisque ces actes sont de ceux qu'il fait en son nom et par sa volonté purement privée.
Appliquons cette doctrine, ou plutôt copions fidèlement l'application faite par le même Angélique Docteur. (( Ainsi, dit-il, toute la multitude des hommes qui recevront leur existence d'Adam doit être regardée comme un seul collège, comme le corps unique d'un homme unique. Et, dans cette multitude, chaque homme, sans en excepter même Adam, peut être considéré, ou comme une personne individuelle, ou comme un membre de la multitude émanant d'un seul homme par la voie d'une origine naturelle.il faut remarquer, en outre, que le premier homme avait reçu de Dieu, lors de sa formation, un don qui sur-
passait la nature, à savoir la justice originelle, qui soumettait en lui la raison à Dieu, les forces inférieures à la raison, et le corps à l'âme. Et ce don n'avait pas été seulement fait au premier homme comme à une personne privée, mais comme au principe de l'humanité tout entière, afin qu'il le transmît avec la nature à sa descendance. Or le don reçu pour lui-même et pour sa race, Adam le perdit par sa libre désobéissance, et suivant la condition même et la loi de la donation; c'est-à-dire, pour lui-même et pour sa postérité. D'où vient que ce défaut d'une justice obligatoire suit partout et toujours la postérité du coupable, passant à sa descendance comme la nature elle-même et par la même voie... Si donc nous considérons l'homme à qui cette privation de la justice est transmise à raison de son origine; si, dis-je, nous le regardons comme une personne particulière, elle ne peut avoir en lui le caractère de coalpe ; car une faute personnelle ne se conçoit pas sans l'usage de la liberté. Mais si nous voyons en lui ce qu'il est en effet, un membre de l'espèce humaine, issu du premier père, et faisant partie de l'homme collectif, alors la même privation revêt le caractère de faute : car elle est volontaire dans son principe, c'est-à-dire dans le péché actuel du premier ancêtre et du représentant de la famille humaine » (i).
Il faut remarquer ici, conformément à la comparaison faite avec le chef d'Etat, qu'il n'y a de volontaire pour la nature que la rupture de l'alliance surnaturelle entre l'homme et Dieu ; rupture dont la conséquence est la ruine de la justice originelle". Adam
(i) S. Thom., ibid.