‹ La mère de NapoléonChapitre 10 sur 10 · JÉRÔME · texte numérisé non relu

JÉRÔME

Cet espoir de paix ne devait pas se réaliser. L'Autriche s'était alliée avec la Bussie et la Prusse. Le roi de Bavière, de son côté, avait séparé sa cause de celle de Napoléon. Et le roi Jérôme lui-même dut s'enfuir de son royaume, dont les anciens régents avaient repris possession.

La grande bataille de Leipzig amena la dissolution

• Mémoires et correspondance du roi Jérôme, 1865, t. VL

dp la confédération rhénane, les princes qui en failient partie cherchant, par leur défection, à sauver leurs propres biens. Et ce ne fut pas le seul lésultat de la défaite de Napoléon. La Hollande se leva contre son oppresseur, et accueillit avec joie le prince d'Orange, revenant d'Angleterre. La Suisse -ecoua le joug étranger, et l'Illyrie se soumit de ouveau à l'Autriche.

Les rois établis par Napoléon avaient largement ontribué à sa chute. Le roi de Westphalie surtout lui avait créé beaucoup d'ennemis.

L'empereur interdit à son frère de revenir à Paris. Et Jérôme, inconsolable d'avoir perdu son royaume, partit, avec quelques-uns de ses anciens courtisans, de Coblence pour Cologne, et de Cologne pour Aixla-Chapelle.

Les victoires de Wellington en Espagne avaient forcé le roi Joseph à quitter le pays. Il rentra en France, se considérant comme une victime, et ne cessa de tourmenter son frère pour qu'il l'aidât à reconquérir son trône à main armée.

C'était trop tard. Napoléon avait à défendre ses jipopres frontières, car les troupes des puissances alliées approchaient. Il exigea doncque Joseph abdiquât formellement, et vécût désormais en prince français. Mais c'est à quoi l'ex-roi ne pouvait se p'-oiidre. Et au lieu de seconder l'empereur en se HK-Uant, lui aussi, à la tête de l'armée défensive, il se tint à honnête dislance, comme s'il désapprouvait l'entreprise de son frère.

Il vivait à son château de Mortefontaine, entouré

inné petite cour. « L'assemblée de gens qui s'y

pouvaient réunis offrait un singulier aspect », dit le

omte Miot de Mélito. « On voyait là un roi d'Espa-

-ne qui ne possédait pas un pouce de terrain dans

ce pays, et la femme d'un général français, élevé au rang de prince, et devenu notre mortel ennemi * ; de plus une des belles-sœurs de Napoléon, fille du roi de Wurtemberg, laquelle s'était jointe au complot destiné à renverser l'empire. On remarquait encore dans ce groupe, des courtisans espagnols, allemands et français n'appartenant plus à aucune cour. Et, pour combler la mesure, se trouvaient aussi à Mortefontaine le patriarche des Indes et le grand inquisiteur d'Espagne, qui de temps à autre célébrait la messe au château. La chasse, la pêche, le jeu, les excursions et les plaisirs de la table, tout cela servait de lien entre ces gens disparates, qui semblaient d'ailleurs étonnés de se trouver réunis en un même lieu. Ils s'étourdissaient en attendant que l'orage, qui grondait au loin, éclatât sur leurs têtes et les dispersât tous. »

La situation de la France devenait de jour en jour plus critique. L'empereur espérait toujours que son frère aîné se soumettrait à ses ordres. Gomme dans tous les tiraillements de famille, la mère, cette fois encore, servit de médiatrice. Elle se rendit, le 27 décembre, au château de Joseph, et, par ses vives instances, le décida à écrire à Napoléon.

Deux jours après la visite de Letizia, il expédia sa lettre, conçue en ces termes :

(( Sire,

)) L'entrée en Suisse des armées étrangères a ouvert la France à l'ennemi. Dans ces circonstances, je désire assurer à Votre Majesté que mon cœur est absolument français. Ramené en France par la force des choses, je serais heureux de pouvoir vous être

Bernadotte.

utile, et je suis prêt à tout pour vous prouver mon dévouement, d

La réconciliation entres les frères fut complète. En janvier 1814 l'ex-roi d'Espagne se réinstalla au château du Luxembourg, qu'il avait quitté huit ans auparavant comme prince français.

Lorsque les troupes alliées eurent pénétré en Suisse, Louis Bonaparte quitta Soleure, où il avait séjourné quelque temps. Il se rendit d'abord chez on oncle, le cardinal Fesch, à cette époque archevêque à Lyon. Mais au commencement de 1814 il partit pour Paris, où il s'installa, comme d'habitude, chez sa mère.

Napoléon, très mécontent qu'il arrivât ainsi, sans avoir au préalable demandé sa permission, lui enjoignit de s'éloigner de quarante lieues de la capitale. Mais le frère cadet refusait d'obéir.

« Nul n'a le droit de m'empêcher de demeurer chez moi », disait-il.

Grâce à l'intervention de Marie-Louise, il obtint, le 10 janvier, une audience de l'empereur ; mais la rencontre fut courte et froide.

Les événements se précipitaient. La puissance impériale semblait détruite. Les dangers du présent et les menaces de l'avenir faisaient oublier l'ancienne splendeur.

Letizia traversait maintenant les sombres jours qu'elle avait si longtemps prévus et redoutés. Ce fils, que Ton craignait si fort jadis, commençait à perdre son prestige, et se voyait en butte à la haine, aux pamphlets, aux avanies de toute sorte.

Toujours plus clairement se manifestaient en France des signes de tension et de fatigue. L'enthoulasme avec lequel, sous la révolution, le peuple avait lutté contre l'Europe, n'existait plus.

Pour montrer du courage, il faut avoir de l'espoir. Et l'espoir avait disparu. Même chez les officiers supérieurs, l'esprit chevaleresque se faisait rare. Ils ne se souciaient plus de cette vie aventureuse ; et, à moins qu'ils ne fussent en présence de l'empereur, ils déclaraient ouvertement la situation désespérée.

Ceux qui lui restaient attachés étaient précisément ceux qui avaient le plus à se plaindre. Les soldats qui, sans murmure, l'avaient suivi sur les sables de l'Egypte et sur les plaines glacées de la Russie, de campagne en campagne, d'Arcole et des Pyramides jusqu'à Moscou et Leipzig, qui, couverts de blessures, n'avaient souvent eu qu'une hutte de paille pour lieu de repos, ces soldats continuaient à l'honorer au temps de la défaite, et lui conservaient un dévouement enthousiaste.

Pour les volages Parisiens, la nouvelle que l'ennemi approchait rapidement fit l'effet d'un coup de foudre. On se rendait compte, pour la première fois, de la dure réalité. On comprenait que la guerre, extérieure jusqu'alors, allait pénétrer dans le pays même. Chaque ville, chaque village, chaque foyer pouvait s'attendre à être détruit.

Lorsque, en décembre 1813, le souverain avait convoqué l'assemblée législative, une vive opposition s'était manifestée, ce qui avait déterminé l'empereur à la dissoudre promptement.

(( Je sais », disait Napoléon, « qu'on se plait à m'appeler Vogre de Corse et à m'attribuer des infamies. On dira pis encore, mais », ajoutait-il, u j'attends pour me fâcher qu'on désigne le jour où, à mon déjeuner, j'aurai mangé ma mère !... »

Tandis que ses frères revenaient à lui dans le malheur, il ifut avisé que son beau-frère Murât avait signé un armistice avec l'Angleterre et fait alliance

avec l'Autriche. Celte défection l'affligea, ainsi que sa mère, d'autant plus que le roi de Naples avait été entraîné à la trahison par sa femme. Après cette cruelle expérience, Letizia perdit toute illusion sur son gendre et toute confiance en sa fille cadette.

Le 25 janvier 1814, Napoléon prit congé de sa femme et de son fils, qu'il ne devait jamais revoir, puis il se mit rapidement en marche contre l'ennemi.

La régence avait été confiée à Marie-Louise, avec Joseph pour conseiller. L'impératrice était d'ailleurs entourée d'un conseil de régence, formé par l'empereur, et où figuraient, entre autres, Madame Mère, la reine d'Espagne et la reine Hortense.

Deux mois plus tard, les troupes alliées étaient devant Paris. Napoléon, qui voulait voler au secours de la capitale, arriva trop tard. La nuit même, les Parisiens s'étaient rendus, s'en remettant à la générosité des vainqueurs. Indigné, désespéré, l'empereur dut partir pour Fontainebleau.

Avant l'arrivée de l'ennemi, l'impératrice, le roi de Rome, Letizia et toute la famille impériale avaient quitté Paris, pour fixer leur quartier général à Blois.

La route entre Vendôme et Blois, de construction récente, était presque impraticable en maints endroits, par suite de pluies torrentielles. Un grand nombre de chars de bagages étant restés enfoncés dans la boue, il fallut, pour les tirer de ce bourbier, y atteler les chevaux des autres voitures, ce qui ralentit grandement la fuite. Le superbe carrosse du couronnement faisait aussi partie de l'équipage. On eol toutes les peines du monde à le sortir des ornières.

Le 2 avril, à ô heures de raprès-midi, les voyageurs firent leur entrée dans la petite ville. La foule les salua en silence.

Les bourgeois de l'endroit n'étaient pas peu surpris de l'arrivée de ces visiteurs distingués. En hâte, on aménagea l'Hôtel-de-Ville pour y recevoir l'impératrice et le roi de Rome ; et les citoyens aisés qui habitaient dans le voisinage furent requis d'héberger la mère de l'empereur, les rois Joseph, Louis et Jérôme, ainsi que les reines Julie et Hortense.

On était dans une douloureuse incertitude quant au sort de la capitale et de la France.

Dans la matinée du 7 avril, arriva la nouvelle que Napoléon avait abdiqué. Et, tout de suite, Marie- Louise fut rappelée en Autriche par son père. Le roi de Rome devait l'accompagner.

Tandis que Letizia embrassait une dernière fois son petit-fils,

(( Madame », lui dit sa belle-fille avant de monter en voiture », j'espère que vous me conserverez toujours les sentiments bienveillants dont vous m'avez honorée jusqu'ici. »

« Gela dépendra de vous-même et de votre conduite future », répondit l'auguste affligée.

Marie-Louise partit donc. Femme sans caractère ni volonté, l'ordre de son père et les conseils de quelques courtisans avaient suffi pour la décider à reprendre le chemin du pays natal. Autrement dirigée, il se peut qu'elle fût restée fidèle à l'empereur. Il lui fallait toujours quelqu'un de sympathique auprès d'elle. Si, en quittant Blois, elle s'était rendue à Fontainebleau, peut-être eût-elle aimé jusqu'à la fin le prisonnier de Sainte-Hélène.

Le départ pour l'Autriche eut lieu la veille de Pâques. Le même jour la mère de l'empereur quitta Blois, accompagnée de son fils aîné et de son fils cadet, se dirigeant sur Orléans. Les spectateurs rangés en haie sur son passage se contentèrent de la

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fixer en silence, ainsi que les deux rois. Sa dame d'honneur, la baronne Fontanges, l'avait suivie à Blois, mais, de son propre mouvement, elle la quitta dans cette ville. Aucune de ses autres dames d'honneur ne l'accompagna, ni ne la rejoignit plus tard.

Le cardinal Fesch s'était, le plus promptement possible, porté à la rencontre de Letizia. Jamais, comme dans cette fuite, le frère et la sœur n'avaient senti à quel point ils étaient attachés l'un à l'autre.

Madame Mère avait passé les dix années de l'emj-.re à trembler pour la vie de Napoléon et à rétablir la paix entre ses fils. Souffrant de la conduite de ses filles, jalouse de Joséphine, ^et, constamment en garde, plus tard, contre les humiliations qu'elle pouvait redouter de la part de [Marie-Louise, elle était la seule de la famille que les vicissitudes de la vie eussent préparée à la chute de l'empereur.

Les grandeurs mondaines n'avaient pas eu de prise sur elle; elle en sentait l'inanité. Il y avait eu, dans son étrange destinée, tant ^de surprises et de bouleversements que souvent sa vie lui semblait tenir plutôt de la fiction que de la réalité.

Dans ce nouveau tournant de l'existence, elle pensait sans regret aux courtisans Jet aux ^flatteurs^^qui s'étaient prosternés devant Napoléon comme devant an dieu, mais qui lui avaient tourné^le dos aussitôt qu'il avait été renversé de son piédestal.

Lui qui, quelques années ^auparavant, après [la victoire de Wagram, avait^donné^de si]^brillantes fêles à Fontainebleau, il était maintenant^vaincu dans cejmême château où le pape avait été son prisonnier.

Le pape aujourd'hui était libre, et dernièrement il avait célébré en grande pompe son retour à Rome.

Echappé à la tyrannie de Napoléon, il eut la ma-

gnanimité d'offrir un asile à la famille de son persécuteur. Ce fut dans ses Etats que Fesch et Letizia se réfugièrent ; et Pie VII les accueillit avec une touchante bonté.

«Ma fille», dit-il en s'adressant à la mère de l'empereur, « soyez la bienvenue dans cette ville qui a toujours été le refuge des grands exilés. »

Letizia et l'Empereur à l'île d'Elbe.

Dans la soirée du 3 mai, le bâtiment qui transportait Napoléon jeta l'ancre prés de l'île d'Elbe, et le lendemain matin, il abordait à Porto-Ferrajo, cheflieu de l'île. Un Te Deum fut chanté à l'église en rhonneur du souverain. La cérémonie terminée, celui-ci se rendit à l'Hôtel-de-Ville, lieu fixé pour sa résidence. La grande salle était ornée de tableaux et de panoplies. On y avait, en hâte, élevé un trône, garni de papier doré et de tentures de différentes couleurs.

Beaucoup de gens avaient suivi l'empereur, aussi la salle fut-elle bientôt remplie. Napoléon prit alors la parole pour engager les maires à maintenir l'ordre dans leurs communes, et les prêtres à prêcher la concorde à leurs ouailles.

Le lendemain, à 5 heures du matin, il alla visiter les monuments publics, et ne rentra que vers 0 heures, après avoir questionné minutieusement, sur toute sorte de sujets, les passants qu'il rencontrait. Il ordonna bientôt de nombreux travaux et fit, entre autres, transformer en château la caserne Saint-Fran-

is, où il avait Tintention de s'établir.

De très bonne heure le jour suivant, il partit pour les mines de Rio, qu'il examina très attentivement. L'inspection faite, il ne trouva que des louanges à adresser au directeur. En toute occasion il montrait pour cette Ile de 20 lieues de tour et de 12,000 habitants, la même sollicitude qu'il avait eue jadis pour son immense empire.

Dans le but de se rendre populaire, il alloua 60,000 francs à l'île pour la création de routes, projetées dès longtemps, mais qu'on n'avait pu construire, faute de fonds. Et pour que la générosité du donateur impressionnât le plus possible les habitants, cette somme fut livrée aux autorités en monnaie d'argent, que les domestiques de Napoléon portèrent dans des sacs à travers la ville.

Ce peuple méridional, à bouillante imagination, était enthousiaste de son souverain. On ne parlait que de ses immenses trésors, et des miracles qu'il allait accomplir. Jamais, même à l'apogée de sa gloire, il n'avait été plus acclamé qu'il ne l'était maintenant à l'île d'Elbe.

Napoléon ayant fait savoir aux dames de l'endroit qu'il les recevrait deux fois par semaine, à huit heures du soir, un grand nombre d'entre elles acceptèrent avec joie cette flatteuse invitation,

L'empereur, à ces réceptions, s'informait d'abord du nom de ces dames et de l'occupation de leurs maris. La plupart répondaient que ceux-ci étaient commerçants. Et quand le souverain voulait savoir le genre de leur négoce, il se trouvait que l'un était boucher, l'autre boulanger, etc.

Au mois de mai Napoléon organisa sa demeure, et fit entourer le château de belles promenades bordées de haies. Lui-même surveillait les ouvriers. Dès 5 heures du matin, en bas de soie et souliers à boucles, on le voyait au milieu des maçons et des menuisiers. Le général Bertrand, son fidèle compagnon, écrivait le 27 mai 1814 à Monsieur de Méneval, qui avait accompagné Marie-Louise et se trouvait encore auprès d'elle :

u L'empereur est très satisfait de son séjour ici, et semble avoir oublié qu'il était récemment dans

une tout autre position. L'arrangement de son château l'occupe beaucoup. Il cherche aussi un emplacement convenable pour une jolie maison de campagne. »

Le 25 juin le général écrit de nouveau :

€ L'empereur », dit-il, « continue à se bien porter. Nous allons souvent à cheval, nous faisons aussi des promenades en voiture et des excursions en bateau à voile. L'habitation de l'empereur a été fort embellie, et l'on s'occupe également à lui préparer d'autres demeures dans différentes parties de l'île. »

juand Letizia eut appris que Napoléon était arrivé j.iin et sauf à l'île d'Elbe, elle résolut d'aller le rejoindre. Quelques mois plus tard, Pauline aussi allait retrouver son frère dans l'exil.

Madame Mère se mit en route vers la fm de juillet. Un gentilhomme écossais, le colonel Campbell, qui faisait le môme voyage, raconte dans son journal qu'elle était extrêmement aimable, naturelle et franche. Il l'appelait « Madame » et « Altesse Impériale. »

c Cette vieille dame», ajoute-il, a était de taille moyenne, et fort belle encore. L'expression de son visage possédait un charme extraordinaire. Elle était accompagnée par son chambellan Colonna, homme âgé, Corse de naissance, qui, le chapeau à la main, lui offrait le bras chaque fois qu'elle se rendait d'un endroit à l'autre sur le vaisseau. Deux dames d'honneur et la vieille servante Saveria formaient le reste de sa suite. »

Les officiers du bord, le colonel, la mère de l'empereur et sa suite prenaient leurs repas ensemble sur le pont du bâtiment. Lorsqu'on approcha de Ttle d'Elbe, quelqu'un fit la remarque qu'on pouvait voir, de la mer, la demeure de Napoléon. Aussitôt Leti-

zia, qui devait avoir alors soixante et quelques années, sauta lestement sur un canon, et se fit montrer l'habitation de son fils.

Quand le vaisseau eutjetérancre,rintendantdu port et plusieurs autres fonctionnaires montèrent à bord, et prévinrent Letizia que l'empereur, l'ayant attendue toute la journée la veille, s'était décidé, pour tromper son impatience, à gravir une hauteur voisine de la ville. Bientôt après ces messieurs, arrivèrent les généraux Bertrand et Drouot, tous les officiers de la garde impériale et le maire pour accueillir «Madame» au moment de son débarquement. Des soldats formaient la haie dans toutes les rues où le cortège devait passer. Letizia monta en voiture avec ses dames. Deux équipages, attelés chacun de six chevaux, la conduisirent, avec sa suite, à sa future résidence ; et sur tout le parcours se firent entendre les acclamations enthousiastes de la population.

Le lendemain matin Madame Mère reçut la visite de son fils. Dès qu'elle fut remise des fatigues du voyage, ils explorèrent ensemble les endroits les plus remarquables de l'île. Jusqu'à ce que sa propre demeure fût tout à fait en ordre, Letizia prit ses repas chez l'empereur, avec ses dames. Elle était arrivée à Porto- Ferrajo le 2 août. Le 15, jour de naissance de Napoléon, elle organisa une fête splendide, à la grande joie du peuple.

Parmi les personnes qui lui furent présentées à cette occasion se trouvait une ravissante jeune fille, Rosa Mellini, dont le père, officier du génie, après s'être retiré du service militaire, était retourné à l'île d'Elbe, sa patrie. Cette jeune personne attira tout de suite l'attention de Letizia, qui la choisit plus tard pour dame de compagnie et secrétaire. Madame Mère la combla de bontés, et ne se sépara jamais d'elle, jusqu'à son dernier jour.

Napoléon le Grand dans son cabinet de travail Collection du prince Roland Bonaparte.

La mère de l'empereur semblait heureuse dans ce nouveau séjour. Elle y jouissait de la compagnie de son fils beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait à la cour des Tuileries. Une fois sa maison bien organisée, Pauline était venue la rejoindre, et il ne se passait pas de jour qu'elle n'allât voir Napoléon ou ne reçût sa visite, ayant ainsi constamment l'occasion de lui donner de nouvelles preuves de son amour maternel.

Chaque matin elle avait l'habitude de consacrer quelques heures à des ouvrages à l'aiguille. Devant .Ile, sur sa table de travail, figurait un petit portrait de l'empereur, entouré des images de ses autres enfants.

y Le 16 septembre elle écrivait à Lucien :

« Maintenant que mes meubles sont arrivés de i'iris, je suis fort bien installée dans le voisinage de

ipoléon. L'empereur cherche constamment à embellir mon séjour à Porto- Ferrajo. »

Pendant l'hiver de 1814 à 1815 Letizia ouvrit fréquemment ses salons aux bourgeois et aux familles d'officiers de l'endroit. Autant elle avait évité jadis

s réceptions officielles de la cour, à Paris, autant elle se montrait maintenant volontiers dans les fêtes de la petite ville. La belle et digne Letizia et la cap-

vante princesse Borghèse présidaient aussi aux solides que Napoléon offrait aux dames de l'île. Dans de telles occasions, la gravité ordinaire de la mère de l'empereur faisait place à la plus cordiale bienveillance. Des représentations théâtrales furent bien-

>\. organisées à Porto-Ferrajo. Sur cette scène improvisée, on donnaitde joliespiècesauxquelles Napoléon, Madame Mère et Pauline assistaient ordinairement.

Letizia était très aimée. On lui reprochait seulement de montrer trop de partialité pour les

Corses. Le fait est qu'elle possédait la vertu des grands caractères : la fidélité ; et voilà pourquoi elle favorisait de préférence ses compatriotes, quand ceux-ci cherchaient des emplois auprès de son fils.

((Ma mère», disait Napoléon', « est admirable dans sa tendresse pour son pays, aussi bien que dans sa tendresse pour ses enfants... Son dévouement pour moi est sublime... Elle et Pauline me consoleraient ici, pour longtemps, si j'en avais besoin. »

L'empereur ne fut, en somme, pas malheureux à l'île d'Elbe. Après tant d'agitations, il avait besoin de repos. L'air délicieux de cette contrée, la vue de la mer, la langue des habitants, qui était sa langue maternelle, les bataillons de sa vieille garde, ses serviteurs, prêts dans leur fanatique dévouement à verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang, tout cela avait bien son charme. Il lui semblait que c'était là pour lui une sorte de villégiature; mais, souvent aussi, il pressentait que ce temps de répit ne serait pas de longue durée.

Au fond, il n'était las ni de la guerre, ni des honneurs, et il éprouvait une joie maligne à suivre les événements qui se déroulaient en France.

Les fautes commises par les Bourbons et la lecture des journaux français lui causaient un immense plaisir. Il avait beau prétendre que désormais il voulait vivre comme un juge de paix anglais, et qu'il ne se souciait plus des grandeurs humaines, un jour qu'il gravissait une montagne, non loin de Porto- Ferrajo, voyant la mer frapper de ses hautes vagues la côte rocheuse, il ne put cependant s'empêcher de s'écrier :

(( Il faut convenir que mon île est bien petite! »

1 Larrey : Madame-Mère. Vol. IL Page 89.

Son ancien ministre Talleyrand avait, le 13 octobre 1814, écrit, du Congrès de Vienne, au roi Louis XVIII :

« On montre assez clairement l'intention d'éloigfner Bonaparte de l'île d'Elbe. Personne n'est encore définitivement fixé sur le choix de l'endroit où il devrait être envoyé. J'ai proposé les îles Açores, qui sont à 500 lieues de la terre ferme. »

Dans sa réponse, le roi de France déclare cette proposition une excellente idée.

Le 7 décembre, Talleyrand écrivait de nouveau :

« Il faut », disait-il, « se hâter de se débarrasser de l'homme de l'île d'Elbe. »

L'empereur ne tarda pas à apprendre qu'on avait l'intention de l'éloigner des côtes de France.

Kn vain avait-il demandé qu'on remplît les conditions arrêtées dans le traité concernant son abdication. On ne l'avait pas même honoré d'une réponse; et Louis XVIII ne lui envoya pas un sou des millions qui lui avaient été promis. Jusqu'à ce moment, il avait principalement vécu des ressources fournies par sa mère. Mais le comble de l'amertume, à ses vpux, c'était qu'on détournât obstinément Marie-

>uise et son fils de partager son exil.

Si funestes que pussent être pour l'empereur les

iites d'un retour en France, il faut reconnaître que les procédés de Louis XVIII et des souverains alliés justifiaient, de sa part, une attitude défensive. Ce n'était pas uniquement un général voulant se montrer de nouveau à la tête de ses troupes, un monarque voulant regagner le sceptre et la couronne; c'était un époux, un père, prétendant reconquérir sa femme et son enfant, un homme décidé à lutter pour sa liberté.

Il fit donc en silence ses préparatifs de départ, et "^solut de quitter l'ile le dimanche 26 février 1815.

« Pendant notre séjour à Porto-Ferrajo », a raconté Letizia, « l'empereur se montra un soir plus gai que de coutume. Il pria Pauline et moi de jouer une partie d'écarté avec lui. Peu après, il se retira dans son cabinet de travail. Comme il ne revenait pas, je me disposais à l'aller chercher, quand le chambellan me dit qu'il était au jardin. C'était, je m'en souviens, une des plus chaudes soirées de la saison. La lune jetait une douce clarté sur le paysage environnant. L'empereur, qui marchait à pas rapides le long des allées, s'arrêta tout à coup, et appuya sa tête contre un figuier.

« Il faut que je le dise à ma mère », murmura-t-il, comme se parlant à lui-même.

En entendant ces paroles, je me rapprochai, et, dans un douloureux suspens :

(( Qu'est-ce qui vous trouble ce soir? » lui dis-je. (« Je vous trouve beaucoup plus pensif qu'à l'ordinaire. »

L'empereur porta la main à son front, et, après un instant d'hésitation :

(( Eh bien, oui », répondit-il, «je dois vous le dire, Mère ; mais je vous prie de ne répéter à âme qui vive, pas même à Pauline, ce que je vais vous confier. »

Il sourit, m'embrassa, et continua :

« Sachez donc que je pars cette nuit. »

« Pour où? » demandai-je.

(( Pour Paris. Mais, avant tout, j'implore votre conseil. »

(( Laissez-moi essayer d'oublier un moment que je suis votre mère », dis-je à mon tour.

Puis, après quelques instants de réflexion :

(( Partez, mon fils », poursuivis-je. Suivez votre (iestinée. Ce ne peut pas être la volonté de Dieu que

vous périssiez par le poison, ni que vous meniez une vie oisive. Vous mourrez l'épée à la main. Peut-être votre plan échouera-t-il, et la mort suivra-t-elle de près votre tentative avortée. Mais vous ne pouvez rester ici ; je le constate avec douleur. Espérons que Dieu, qui vous a protégé dans tant de batailles, vous rotégera cette fois encore.

u Cela dit, j'embrassai mon fils avec une profonde émotion. »

Avant de partir, Napoléon fit venir le chambellan de sa mère, qui lui était chaudement dévoué.

(( Colonna », lui dit-il, « je pars pour la France,

où, une fois encore, je veux tenter la fortune. Je vous

prie instamment de suivre partout Son Altesse, quel

que soit le lieu de sa retraite. Je compte sur vous,

olonna, et la confiance que vous m'inspirez me

I anquillise au sujet de ma mère. »

Les cent jours. — Les adieux à la Malmaison.

Sans coup férir, l'empereur reconquit son empire. Après 21 jours de marche triomphale à travers la France, il fut accueilli à Paris avec jubilation. Mais, malgré l'enthousiasme qui se manifestait sur son passage, il était sombre et triste. La première ivresse de la victoire passée, il doutait de sa bonne étoile. Son nouveau rôle de monarque constitutionnel l'oppressait. N'était-il pas semblable à un lion sans griffes ni dents, auquel on n'aurait laissé que sa crinière?

Dans les tiroirs de son secrétaire, il trouva des protestations de fidélité à Louis XVIII, émanant des mêmes hommes qui criaient maintenant : « Vive Napoléon ! » Lui-même, à différentes époques de sa vie, il avait été royaliste, républicain et, enfin, empereur; aussi, se montrait-il indulgent pour la versatilité d'opinions qu'il constatait chez les autres. A ses yeux, la France ressemblait à une actrice qui, sans le moindre scrupule, change de rôle et de costume. Tantôt il rencontrait des adulations, tantôt des défections, ce qui l'affligeait, mais ne l'étonnait point.

Il y avait, à cette époque, tant d'affaires à régler que l'on ne s'était pas même donné le temps de faire disparaître les lis des Bourbons. Les fonctionnaires les plus zélés à déployer le drapeau tricolore gardaient peut-être en secret la cocarde blanche, pressentant qu'elle reprendrait bientôt la place de l'emblème aux trois couleurs.

Ce n'était que des lèvres qu'on prêtait serment à Napoléon. Il le savait, et savait aussi que le succès pst le dieu de la France. « La fortune me souriralie cette fois encore? » se demandait-il anxieusement. Et le superbe palais des Tuileries, où il ne retrouvait ni sa femme, ni son enfant, n'éveillait en lui que d'amers souvenirs.

Il était de nouveau empereur; mais où se troutit la couronne de fer italienne qu'avec orgueil il avait posée sur sa tête, dans le dôme de Milan, en >'écriant : « Dieu me l'a donnée; gardez-vous d'y ucher! » Où étaient les vassaux allemands? — I eut-être comprenait-il mieux aux Tuileries qu'à nie d'Elbe le changement qui s'était opéré dans son existence.

Napoléon avait abordé en France le 4*^"* mars, et, le 21 du même mois, fait son entrée dans la capitale avec une nombreuse armée. Le 17 avril, il quitta les Tuileries pour s'installer à l'Elysée, où il pouvait t*;rrompre son travail excessif par de courtes promenades dans les allées ombreuses, et rafraîchir ainsi son front brûlant.

II avait l'impression que le terrain se dérobait sous ses pieds. Si le roi de Rome eût été près de lui, la vue de cette tête blonde lui auiait procuré quelques instants de repos; mais son fils était entre les mains de ses ennemis. De son regard pénétrant, il considérait, découragé, et les hommes et les choses. Une douleur profonde s'emparait de son Ame. Il lui semblait entendre au loin les innombrables bataillons qui s'approchaient de la France. Tôt ou lard, il le sentait, son génie et son héroïque courage succomberaient sous le nombre, infiniment supérieur, des ennemis.

Peu de temps après le départ de Nafioléon pour la

France, sa mère avait quitté l'île d'Elbe. Elle arriva à Paris, avec son frère, dans la soirée du 3i mai. Ses fils Joseph, Lucien et Jérôme, et sa belle-fille Hortense étaient déjà auprès de l'empereur.

L'attitude de Lucien réjouit grandement Letizia. Lui qui n'avait jamais plié devant le puissant monarque alors qu'il était au faîte de la gloire, il accourait maintenant pour appuyer le trône si promptement reconquis, mais vacillant.

Le l^"^ juin eut lieu, au Champ de Mai, la cérémonie du serment à la Constitution, suivie d'une distribution de drapeaux par l'empereur. Celui-ci s'y rendit dans le carrosse du couronnement, attelé de huit chevaux. 11 portait un vêtement de soie blanche, un chapeau à plumes, et le manteau impérial était jeté sur ses épaules.

Joseph, Lucien et Jérôme étaient revêtus de manteaux de soie blanche, brodés d'or; le chancelier Gambacérès, d'un manteau de velours bleu, semé d'abeilles.

Les maréchaux escortaient à cheval les voitures. Les grands officiers de la couronne, les chambellans, les pages, les hérauts d'armes, rien ne manquait au cortège. Pour la dernière fois, ce jour-là, Napoléon déployait toute la pompe impériale.

Sur une tribune, derrière le fauteuil de son fils, Letizia assistait à la fête solennelle, avec la reine Hortense et ses deux petits-fils. La foule immense, les brillants uniformes, les drapeaux flottant au vent, les aigles gigantesques remis par l'empereur à ses fidèles, les cris d'allégresse qui l'accueillaient, toutes ces manifestations n'inspiraient à Letizia aucune confiance en l'avenir. Son beau visage restait profondément sérieux, sous l'empire des funestes pressentiments qui agitaient son âme.

DE NxVPOLÉON 227

Le 12 juin, Napoléon alla rejoindre son armée.

Après avoir pris congé de sa mère, de ses ministres

et de la reine Hortense, il quitta le palais à 3 V^ heures

'il matin. Au moment de monter en voiture, ilaper-

tit la femme du général Bertrand, et, comme s'il

révoyait Sainte-Hélène :

u Espérons, Madame », dit-il en lui tendant la main, f que nous n'aurons pas à nous repentir bientôt d'avoir quitté l'île d'Elbe. »

La bataille de Waterloo décida du sort de l'empereur. Pour la seconde fois, il fut obligé d'abdiquer; et, en attendant la décision définitive que prendrait

son égard le gouvernement provisoire, il se retira

la Malmaison, suivi de sa mère et de la reine Hortense.

Les premiers jours, on eut peine à s'expliquer son

attitude. U semblait presque avoir perdu la mé-

loire. Sur la situation présente il gardait un silence

>mplet; en revanche, il parlait constamment du assé, de sa première femme, morte pendant qu'il était à l'île d'Elbe, et des jours heureux passés avec elle à la Malmaison.

Il reprit cependant conscience de lui-môme en entendant gronder le canon dans la plaine de Saint- Denis. Des officiers, de vieux soldats, couverts de poussière et les vêtements en lambeaux, racontaient 1*»s mouvements de l'ennemi. Le général Blùcher

était séparé de Wellington. Les Alliés approchaient, divisés en deux corps, de 6(),(XX) hommes chacun. Entre ces deux corps d'armée, il y avait un espace suffisant pour que Ton pût attaquer l'un avant que l'autre eût le temps de venir à la rescousse.

Au milieu de l'agitation générale^ Napoléon gar-

dait, en apparence, le vague espoir de jouer encore un rôle. Il semblait même, par moments, compter sur un miracle, tant les récits des soldats avaient réveillé ses instincts belliqueux.

Dans la nuit du 28 au 29 juin, il composa un plan de défense, d'après lequel il promettait de vaincre séparément les Prussiens et les Anglais, si on lui remettait le commandement du reste de l'armée de Waterloo.

Le 29 juin, au matin, il chargea le général Becker de porter son message au gouvernement provisoire, qui résidait aux Tuileries.

« Je propose », écrivait-il, « de me placer à la tête de l'armée, qui, à ma vue, retrouvera tout son courage, se jettera sur l'ennemi, et le châtiera de son audace. Je donne ma parole d'honneur de général, de soldat et de citoyen que, la victoire remportée, je déposerai sur l'heure le commandement. Je promets de vaincre, non pour moi, mais pour la France.

Entouré de ses adjudants, il attendait, en uni forme, la réponse du gouvernement provisoire, son offre était acceptée, il s'agissait de partir sur-l( champ.

Il ne resta pas longtemps en suspens, car le gém rai Becker apporta bientôt l'information que l'on ne" désirait plus l'aide de Napoléon.

Le vainqueur d'Austerlitz se soumit. Lui, le César des temps modernes, le nouveau Gharlemagne, dut accepter le refus méprisant de son ancien ministre de la police, le régicide et traître Fouché.

Il fallut s'éloigner le jour même. Les Prussiens, en effet, avançaient sur la rive gauche de la Seine, et prolonger, de quelques heures seulement, le séjour à la Malmaison, c'était se livrer à leur merci.

Avant de partir, Napoléon ôta son uniforme, et se

mit en civil. Sa mère, ses frères, la reine Hortense, quelques soldats et quelques courtisans se trouvaient là pour prendre congé de lui. Comme il n'avait pas songé à se procurer les ressources nécessaires, Hortense le supplia d'accepter son collier de diamants. Il refusa d'abord, mais finit par céder à ses instances et à ses larmes, et lui permit de coudre cette parure

l'intérieur de son habit.

Après avoir recommandé à tous de rester unis, et de ne pas perdre courage, il embrassa une dernière fois ses fidèles amis, qui se retirèrent ensuite en pleurant. Seule, Madame Letizia était encore auprès de son fils.

En ce moment, un garde national en uniforme se présenta, en réclamant l'honneur de dire adieu à son empereur. C'était l'acteur Talma, que Napoléon connaissait de longue date, et qu'il considérait presque

jmme un ami personnel.

Au bout de quelques minutes, le grand tragédien ' retira, mais, en sortant, il assista encore aux derniers adieux de la mère et du fils.

«r De quelle belle scène tragique ai-je été témoin 1 » < disait Talma, le lendemain, à la lectrice de la reine Hortense. « Quel spectacle que cette séparation de Madame Mère et de son fils! Elle n'arracha aucune

arque de sensibilité à l'empereur, mais qu'elle a lait naître d'expression dans sa belle physionomie, dans son attitude, et que de choses, certainement, dans sa pensée! L'émotion de Madame se fit jour par deux grosses larmes qui sillonnèrent ce beau visage à l'antique; et sa bouche ne prononça que ces trois iiiotâ en lui tendant la main, au départ : c Adieu,

1 Mémoire» tur la reine Hortense et la famille impénale, par M"' Cochelet (Madame Parquio), 1842, t. III.

mon fils ! » La réponse de l'empereur fut aussi laconique : (( Ma mère, adieu ! » Puis ils s'embrassèrent. Ainsi s'accomplit la séparation qui devait être éternelle ! ))

Tandis que Napoléon montait rapidement en voiture, tous ceux qu'il laissait derrière lui éclataient en sanglots. Le peuple aussi l'aimait.

« Comment se peut-il », disait-on en le voyant s'éloigner, « qu'un si grand homme soit abandonné dans le malheur? »

Le lendemain le cardinal Fesch écrivait à Paulifte Borghése :

« L'empereur était hier à la Malmaison ; nous avons parlé de toi. Il te prie de soigner ta santé et de ne pas penser à lui. Il supporte son malheur avec un incroyable sang-froid.

Madame restera avec moi en France, jusqu'à ce qu'on voie quel sort la Providence réserve à ses enfants. Lucien est parti pour Londres, afin d'obtenir des passeports pour les autres membres de la famille.

Tu ne dois reculer devant aucun sacrifice, maintenant qu'il s'agit d'observer la plus stricte économie. A l'heure actuelle, nous sommes tous pauvres, d

tizia de nouveau en exil. — Sort de Murât. — Rapports

de Letizia avec Caroline et ses autres enfants. — E\\e a

recours aux souverains de l'Europe. — Lettre à l'ex-reine Julie.

Le bruit courait en Europe que Napoléon était tombé à la bataille de Waterloo. La femme de Jérôme ayant ajouté foi à ces rumeurs, écrivit à son mari, le *^» juin, une lettre désespérée, dans laquelle elle dit,

itre autres :

« Mon cœur se brise à la pensée de la terrible situation de notre pauvre mère. Exprime-lui ma plus

ve sympathie, et remettons ensemble notre sort

itre les mains de la Providence. »

Plus encore que les légendes, les événements se précipitaient. Aussitôt les Bourbons de retour à Paris, les Bonaparte, pour la seconde fois, durent prendre le chemin de l'exil. Et Napoléon, prisonnier des Anglais, fut conduit à Sainte-Hélène.

Par suite de tant d'émotions, Letizia était tombée

ilade. Il lui fut impossible de quitter la capitale avant l'arrivée des Bourbons. Cela étant, le cardinal Fesch resta auprès d'elle. Dès qu'elle se sentit un peu mieux, la malheureuse mère s'empressa de partir. Elle se mit en route le 19 juillet, accompagnée de son frère, et sous la protection d'un officier autrichien. A peine était-elle en état de supporter les fatigues du voyage ; il fallait néanmoins avancer, les

itorités ne permettant pas qu'elle fit halte pour se

poser.

l'.irtout, sur son passage, on lui témoignait la plus vive sympathie. Dans les villes et les villages qu'elle parcourait en voiture, retentis-saient les cris de :

(( Vive l'Empereur ! Vive la mère de l'Empereur ! »

Le frère et la sœur traversèrent la Suisse pour se rendre en Italie. Ils s'arrêtèrent d'abord à Sienne. Et Pie VU ayant de nouveau engagé Letizia à se fixer à Rome, elle accepta cette gracieuse invitation. Peu après son arrivée dans la Ville éternelle, elle écrivait au cardinal Gonsalvi : ^

« Je suis vraiment la mère de toutes les douleurs et la seule consolation qui me soit donnée est de savoir que le saint-père oublie le passé, pour se souvenir seulement des bontés témoignées par lui à tous les membres de ma famille... »

Les flatteurs et les courtisans avaient disparu, mais elle possédait encore de vrais amis. L'adversité, semblait-il, cadrait mieux avec son caractère que les fausses joies du monde. Dans sa jeunesse, lors des ^ troubles de la Corse, elle avait fait preuve, nous ra-*l vous vu, d'une grande énergie. Parvenue à l'âge mûr, alors que ses enfants étaient en pleine prospérité, elle n'avait pas eu beaucoup d'empire sur eux, mais comme femme âgée, elle révéla de nouveau toute sa force d'âme, manifestant dans le malheur une dignité qui rappelait les matrones de l'antiquité.

A son arrivée à Rome, elle croyait encore que son flls avait échappé, et qu'il avait trouvé un sûr refuge en Amérique. Elle savait bien que le sceptre et la couronne étaient à jamais perdus pour lui, mais elle ne doutait pas qu'il n'eût conservé sa liberté. En apprenant qu'il avait été fait prisonnier sur le Bellérophon, et conduit à Sainte-Hélène, cette île déserte, en plein océan, où il était à la merci de ses

* Extrait d'une lettre écrite, en italien, par Madame Mère, au cardinal Gonsalvi.

Au BIVOUAC

h'apri s IL Vemety collection du Munée Carnavalet.

ennemis, elle éprouva la plus grande douleur que puisse ressentir un cœur de mère.

Dans leur haine et leur terreur, les Anglais avaient décidé que Napoléon n'écrirait et ne recevrait aucune lettre qui ne fût soumise à l'inspection des fonctionnaires de l'île. On mettait ainsi obstacle à la correspondance du prisonnier avec sa famille. Quelle mortification pour eux de savoir que chacune de lours lettres était ouverte par le gouverneur!

I le ne fut qu'au retour du comte Las Cases en r.urope que Letizia apprit l'état de pénurie où se trouvait son fils. Aussitôt, et sans réserve, elle voulut mettre à sa disposition tout ce qu'elle possédait. Au temps de la gloire et de l'abondance, on lui avait plus d'une fois reproché sa parcimonie; et maintenant on la voyait profondément affligée de ce qu'on l'empêchait de tout donner à Napoléon.

l'Iusieurs sommes importantes et divers objets précieux, envoyés par elle à Sainte-Hélène, n'arrivèrent jamais à destination. 11 faut cependant en excepter une somme de 100,000 francs que Napoléon avait personnellement demandée, en se plaignant du dénuement dont il souffrait.

Sa mère sympathisait profondément avec lui, mais ne pouvait l'aider comme elle l'aurait voulu, et c'était là sa plus grande douleur. Pour se rapprocher de lui, et adoucir son sort, volontiers elle eût pris le rôle d'une simple domestique. Malgré son âge avancé, elle ne redoutait ni le long voyage sur mer, ni l'influence pernicieuse du climat. Avec instance elle suppliait qu'on lui permît d'aller rejoindre son fils à Sainte-Hélène ; et, bien que ses requêtes fussent toujours repoussées, elle ne se lassait pas de les présenter, les renouvelant chaque année, tant que l'empereur vécut.

Pour les craintifs Européens, Napoléon, même prisonnier de Hudson Lowe, était encore redoutable ; aussi le nouveau gouvernement delà France et les ennemis du dehors se montrèrent-ils impitoyables pour lui et les siens ; ils n'épargnèrent pas même sa vénérable mère.

L'ancien empereur inspirait une haine amère à ses adversaires. Ceux-là même qui avaient été ses humbles courtisans jusqu'au jour de sa chute, l'accablaient de leur réprobation. Letizia, dans son impuissance, en était révoltée. Elle oubliait que ce fils tant aimé avait été lui-même un fléau pour les pays dont les princes le tenaient maintenant en captivité, et que beaucoup de gens ne voyaient en lui qu'un malfaiteur subissant le châtiment mérité. Quand elle lisait les attaques et les pamphlets publiés à son sujet, le rouge de l'indignation montait à ses joues pâles. Elle ne se plaignait ni de ses propres malheurs, ni du sort de ses autres enfants, mais elle ne pouvait supporter l'idée que le grand souverain auquel les frontières de l'Europe paraissaient naguère trop étroites, eût échoué à Sainte-Hélène.

« Toi qui es la mère de cet homme », se disaitelle, «tu dois désormais oublier le monde. Il n'y a plus de bonheur pour toi, car ton fils est malheureux. »

Tant Letizia que Napoléon attribuaient à la trahison et à la défection de Murât une grande partie de leurs malheurs. La mère avait, en conséquence, rompu toute relation avec Caroline et son mari. A son arrivée à Rome, après la première abdication de l'empereur, Letizia reçut de son gendre douze superbes chevaux, mais elle renvoya le présent en déclarant hautement qu'elle abhorrait la trahison et les traîtres.

DE NAPULEUN 237

Les efforts persistants de Caroline pour pacifier sa mère restaient sans résultat. Letizia refusait obstinément de revoir sa fille. Une fois, cependant, la reine de Naples réussit à forcer la consigne, et, s'approchant amicalement de sa mère, elle lui demanda ce qu'elle avait fait pour mériter un tel traitement.

« Ce que tu as fait? «répondit Letizia. « Tu as trahi ton frère, ton bienfaiteur. »

Caroline objecta que son mari était seul maître de

sa politique, que des circonstances impérieuses et

intérêt de son royaume l'avaient forcé de rompre

ec la France, et que personne ne pouvait, en

mue conscience, la rendre, elle^ responsable de ce qui était arrivé.

« Tu as trahi ton bienfaiteur », répéta la mère irritée. «Tu devais user de toute ton influence pour détourner ton mari de sa funeste résolution. Et Murât, pour accomplir une telle action, aurait dû d'abord marcher sur ton cadavre. L'empereur était son bienfaiteur comme le tien. Va-t'en Caroline. »

Cela dit, elle tourna le dos à sa fille.

Ouant à Murât, ne se sentant plus en sûreté sur le Ir/jne de Naples, depuis le retour de Napoléon en France, il avait, sans plan bien déterminé ni réflexion suffisante, déclaré la guerre à l'Autriche. Vaincu dans deux batailles, il était retourné à Naples avec les débris de son armée. Trouvant le peuple en révolte, il avait fui en France, mais Napoléon lui interdit l'entrée de Paris. Après la bataille de Waterloo, il partit pour la Corse, où il rassembla quelques partisans à la tête desquels il essaya vainement de reconquérir son royaume. Séparé de ses troupes par une violente tempête, et jeté sur la côte à Pizzo, en Calabre, il fut fait pri-

sonnier. Traduit devant un conseil de guerre, et condamné à mort, il fut fusillé le 13 octobre

Cette fin tragique n'amena point encore la réconciliation entre la mère et la fille. Ce ne fut qu'après la mort de Napoléon que Letizia céda enfin aux instances de Caroline pour obtenir son pardon ; et ce pardon même n'empêcha pas le souvenir de la trahison de rester toujours vivant dans le cœur de la mère.

Ses autres enfants lui causaient aussi beaucoup de souci. La plupart d'entre eux étaient bannis, et plusieurs réduits à l'indigence.

Après la chute de l'empereur, une sorte de vertige les avait saisis. Evidemment ils ne se rendaient pas compte de Tabîme où ils étaient tombés, et se croyaient encore en possession d'une certaine puissance.

La mère, elle, n'ayant jamais été éblouie par les grandeurs, était aussi la seule qui comprît la profondeur de la chute. Comme ceux qui ont connu le comble du bonheur et le comble du malheur, elle éprouvait pour la nature humaine des sentiments mélangés de compassion et de mépris.

Elle ne se faisait pas d'illusions sur ses enfants, auxquels elle désirait ardemment communiquer un peu de sa propre force d'âme.

(( Je n'ai jamais attaché de prix aux honneurs, ni cru aux flatteries de la cour», disait-elle. « Si mes fils m'avaient mieux écoutée, ils ne seraient maintenant pas à plaindre. »

Et à une autre occasion :

«Mes enfants», remarquait-elle, a n'ont jamais pu comprendre comme moi le profond abaissement où nous a plongés le départ de l'empereur. »

Jérôme était le plus pauvre de ses fils. Son penchant à la prodigalité et ses goûts de luxe lui rendaient doublement dure l'obligation de se restreindre, et de tous les frères et sœurs, c'était lui qui pouvait le moins oublier qu'il avait porté la couronne.

Sans cesse il obsédait sa mère de demandes d'ar- -ent. Criblé de dettes et poursuivi par ses créanciers, il était encore tourmenté à l'idée que le testament maternel pourrait lui être défavorable, suivant les influences qui entoureraient la testatrice lorsqu'elle rédigerait ses dernières volontés.

Tout en venant libéralement en aide à son fils

idet, Letizia continuait à lui prêcher l'économie. .>es idées à cet égard n'avaient pas varié avec l'âge, et cela lui brisait le cœur de constater que ses enfants n'avaient rien appris à l'école du malheur. •

Le 3 avril 4818 elle écrivait à sa belle-fille Catherine : ^

« A l'heure qu'il est, vous ne devez pas ignorer que, dans ma famille, il y en a un bien malheureux et qui, plus que tout autre, a besoin que je vienne à son secours. »

... «Je ne puis pas vous donner un peu de mon caractère», écrivait-elle à Jérôme. « Au premier instant d'une mauvaise nouvelle, je m'afflige, mais au second j'espère plus que je ne suis affligée. Faitesen autant. S'il le faut, diminuez votre maison, détruisez-la même, en renvoyant tout le monde ; ce ne sera que plus honorable pour vous de lutter et de vaincre l'infortune. Je suis convaincue que Catherine a a.ssez de grandeur d'ârne pour s'accommoder au strict nécessaire. Une mère seule peut donner ce

' Begistre de correspondance du cardinal Fesch.

conseil. Si vous le suivez, vous n'aurez plus rien à craindre et tout à espérer. U

Dans une lettre à son fils Lucien :

(( Tu devrais savoir depuis longtemps, » remarque Letizia, « que la majeure partie de la vie humaine est composée de malheurs et de déboires. Cette connaissance doit nous donner la force de nous raidir contre tout ce qui peut nous arriver, surtout quand il n'y a pas de notre faute. »

((Il faut vivre selon sa position, 2» disait-elle un jour ; « quand on n'est plus roi, il est ridicule de chercher à l'être ; il suffit d'être homme de mérite. Les bagues ornent les doigts, mais elles viennent à tomber et les doigts restent toujours. 19

Caroline aussi demandait de l'argent. Elle avait même prié des amis de Rome d'intercéder pour elle auprès de sa mère. Mais Letizia répondit, ici encore, que tout ce qu'elle possédait revenait à l'empereur, à qui elle devait tout.

Elisa, qui désirait acheter un domaine, n'eut pas meilleure chance que sa sœur. Letizia, on le sait, avait souvent proclamé que le plus malheureux de ses enfants lui inspirerait toujours le plus de tendresse ; le prisonnier de Sainte-Hélène possédait donc alors le meilleur de son cœur. Elle pensait constamment à lui.

« Dans des temps plus heureux, » répond-elle à Elisa, j'avais toujours la main ouverte pour mes enfants ; mais maintenant je n'ai pas le droit d'éparpiller ma fortune. 11 ne faut pas oublier que je suis prête à me priver de tout, dans le cas où celui à qui je dois tout aurait besoin de mon secours. »

« Larrey, vol. II, p. 261.

« Larrey, vol. II, p. 343.

Le 29 août 1818 Letizia adressa la lettre suivante aux empereurs et rois réunis à Aix-la-Chapelle : *

« Une mère affligée au-dessus de toute expression a espéré, depuis longtemps, que la réunion de Vos Majestés Impériales et Royales lui rendrait le bonheur.

» Il n'est pas possible que la captivité prolongée

de l'empereur Napoléon ne prête pas l'occasion de

ous en entretenir, et que votre grandeur d'âme,

tre puissance, les souvenirs des événements pas-

s ne portent Vos Majestés Impériales et Royales à

.us intéresser pour la délivrance d'un prince quia

i tant de part à leur intérêt et même à leur amitié.

9 Laisseriez-vous périr dans un exil de tourments un souverain qui, confiant dans la magnanimité de son ennemi, se jeta dans ses bras? Mon fils aurait pu demander un asile à l'empereur son beau-père ; il aurait pu s'abandonner au grand caractère de

•mpereur Alexandre; il aurait pu se réfugier chez .-^a Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L'Angleterre peut-elle le punir de la confiance qu'il lui a témoignée?

» L'empereur Napoléon n'est plus à redouter ; il est infirme. Fût-il plein de santé, eût-il les moyens que la Providence lui mit jadis entre les mains, il abhorre la guerre civile.

» Sire, je suis mère, et la vie de mon fils m'est plus chère que ma propre vie. Pardonnez à ma douleur la liberté que je prends d'adresser à Vos Majestés Impériales et Royales cette lettre.

t Ne rendez pas inutile la démarche d'une mère qui réclame contre la longue cruauté exercée contre son fils.

' liecueil de pn;ce.s auUiciitiques, t. iii, p. MU.

» Au nom de Celui qui est bon par essence, et dont Vos Majestés Impériales et Royales sont l'image, intéressez-vous à faire cesser les tourments de mon fils ; intéressez-vous à sa liberté. Je le demande à Dieu, je le demande à vous qui êtes ses lieutenants sur la terre.

ï) La raison d'Etat a ses limites ; et la postérité, qui immortalise tout, adore par-dessus tout la générosité des vainqueurs. »

Cette lettre ne fut pas prise en considération, et aucun changement ne s'opéra dans la situation de l'empereur. Les Rourbons avaient une telle frayeur du nom seul de Napoléon qu'ils allaient jusqu'à accuser sa mère, abîmée de douleur, d'organiser des plans de révolte.

Des mouvements révolutionnaires ayant éclaté en 1820 dans une partie de l'Europe, le bruit courut que Letizia avait recruté des agents qui avaient pour mission de fomenter en Corse des troubles en faveur de son fils. On prétendait que, dans toute la France, se formait un vaste complot pour procurer des partisans à l'empereur, et l'on précisait même le nombre de millions que Madame Ronaparte avait dépensés dans ce but.

Le fait est que Louis XVIII n'avait jamais senti son pouvoir bien établi, et que, trompé par de faux renseignements, le gouvernement français cherchait à r«idre la mère de l'empereur responsable des événements. Sur les instances de l'ambassadeur de France à Rome, le pape, bien qu'à contre-cœur, se décida à envoyer son secrétaire d'Etat demander des explications à Letizia. Lui-même n'ajoutait pas foi aux bruits publics qui l'accusaient.

Le messager de Pie VII se présenta donc chez Madame Mère, et lui communiqua tous les détails

iDE NAPOLÉON tt43

concernant les rumeurs en question. Le but de sa Irisite expliqué, il exprima ensuite son vif regret h*avoir été choisi pour une si pénible mission.

Madame Letizia, qui l'avait laissé parler sans l'interrompre, 1 lui répondit avec dignité :

« Monsieur le cardinal, je n'ai pas de millions, mais veuillez dire au pape, afin que mes paroles soient rapportées au roi Louis XVIII, que si j'étais assez heureuse pour posséder cette fortune qu'on m'attribue si charitablement^ ce ne serait pas à fomenter des troubles en Corse que je l'emploierais; ce ne serait pas non plus à faire des partisans en France à mon fils; il en a assez; ce serait à armer une flotte qui aurait une mission spéciale, celle d'aller enlever l'empereur à Sainte-Hélène, où la plus infâme dé-

k loyauté le retient prisonnier. »

Puis, saluant le cardinal, elle se retira dans son appartement.

La maladie et les souffrances de l'empereur n'avaient pas été longtemps un secret pour elle, et elle en subissait le douloureux contre-coup. En parlant des Alliés :

« Je savais bien qu'ils me tueraient », disait-elle souvent.

Un jour que Pauline Borghèse et la duchesse d'Abrantès se promenaient ensemble au Pincio :

« Tu vois comme ma mère pleure sur les malheurs

de mon frère », dit la fille de Letizia à sa compagne.

I^ douleur, cependant, ne la mettra pas au tom-

•oau; elle souffrira longtemps, et sa souffrance est

plus terrible encore que celle de l'empereur. »

Le cardinal Fesch, Lucien et Pauline étaient les seuls membres de la famille qui, jusqu'à la mort de

' Mémoires sur la faiDille impériale, 1842, t. I , p. IT.'j.

l'empereur, fussent autorisés à demeurer dans le voisinage de Letizia.

Après la seconde abdication de Napoléon, Lucien, fait prisonnier d'Etat, avait été enfermé dans la citadelle de Turin; mais, sur les pressantes sollicitations du pape, on l'avait remis en liberté. De temps à autre, il séjournait à Rome ; mais résidait habituellement dans ses domaines du Mont Albain.

Letizia disait souvent que, si le décret qui les bannissait tous était abrogé, elle se ferait conduire en Corse pour y terminer ses jours.

Joseph Bonaparte la priait en vain de venir se fixer auprès de lui en Amérique. Elle ne pouvait s'y résoudre.

Le 5 septembre 1818, elle écrivait à sa belle-fille Julie, qui, par raison de santé, habitait Francfortsur-le-Main : ^

« J'ai reçu des nouvelles de Joseph, qui me dit vous avoir envoyé quelqu'un qui lui amènerait Zenaïde, * dans le cas que vous ne fussiez pas en état de faire le voyage.

» Je comprends la peine que vous devez éprouver en vous détachant d'une fille chérie, je conçois, en outre, que les études et l'éducation deZénaïde pourront s'en ressentir, en allant dans un pays où l'on ne trouvera pas toutes les facilités possibles pour cultiver ses talents. Votre cœur doit être sensiblement affligé en l'exposant à un si long voyage, sans vous; mais, enfin, il est juste aussi qu'un père ait sa part de bonheur, et que, dans le malheur, il veuille en-

* Registre de correspondance du cardinal Fesch.

« Zenaïde était la fille aînée de Joseph et de Julie, née en 1801, morte en 1856.

core avoir une enfant pour partager avec elle les maux de la vie.

» Joseph m'écrit : « Pourquoi ne vous en venezvous pas à Rome? » Ma réponse est fort simple : c'est que vous avez toujours espéré partir pour le rejoindre ; que, du reste, Francfort n'avait rien pour vous retenir, puisque j'avais su que vous viviez dans une retraite absolue, et avec une économie au delà de votre état.

ï Joseph semble me faire des reproches de ce que je ne me rends pas en Amérique. Il croit que c'est ma tendresse pour le cardinal qui me retient à Rome ; mais mon âge, mes infirmités m'avertissent que je ne dois m'exposer ni à un si long voyage, ni au changement de climat. S'il avait été dans une position aussi malheureuse que celle de l'empereur, je n'aurais pas hésité un instant; mais il est bien et libre; pourrai-je alors m'oublier moi-même?

» Du reste, si toute la^famille s'y rendait, il n'y a pas de doute que je ne dusse courir et les dangers de la mer et les intempéries du climat. »

La mère de l'empereur vis-à-vis des persécuteurs de Napoléon. — Marie-Louise et l'empereur d'Autriche. — Le duc de Reichstadt.

Pendant son exil à Rome, la mère de Napoléon dicta de courts mémoires à sa dame de compagnie, Rosa Mellini. Ces récits, plus d'une fois déjà cités par nous, se terminent par ces mots :

M Ma vie finit avec la chute de l'empereur. A dater de ce moment, je renonçai à tout, pour toujours. Plus de visite dans aucune société, plus de théâtre, qui avait été mon unique distraction dans les moments de mélancolie. Mes enfants et mes neveux m'ont toujours priée d'aller au théâtre, je m'y suis toujours refusée, en regardant leur invitation comme une injure. »

Letizia parlait rarement des jours glorieux du passé ; mais elle aimait à se rappeler l'afTection et le respect de ses enfants, qui ne lui firent jamais défaut. Elle évoquait de préférence l'image de Napoléon enfant. Son grave visage s'éclairait au souvenir de la naissance de ce remarquable fils. «Je suis plus qu'impératrice », disait-elle volontiers; «je suis la mère du grand Napoléon. »

A l'exception de lord et lady Holland, qui adoucissaient, dans la mesure du possible, la captivité de Napoléon, elle n'ouvrait sa maison à aucun Anglais, ni à aucun représentant des autres puissances liguées contre lui. Cela s'explique aisément par la haine implacable qu'elle nourrissait contre les persécuteurs de son fils.

On raconte que le futur Napoléon III avait eu un

moment l'idée de se présenter pour le service militaire en Russie. Quand il fit part de ce projet à sa grand'mère :

(( Ne t'appelles-tu pas Napoléon?» demanda-t-elle.

(( Oui », répondit le petit-fils.

(( Dans ce cas, tu dois savoir ce que lu as à faire», dit sévèrement l'aïeule.

Comme on lui proposait une fois de remplacer sur son équipage les armoiries impériales par les siennes propres ou celles de son mari :

« Pourquoi le ferais-je? » fut sa réponse. « L'Europe, pendant dix ans, s'est inclinée jusqu'à terre devant les armes de mon fils. Les rois les connaissent bien. »

Un jour qu'elle se promenait en voiture au Corso, il y avait une telle foule que le cocher fut obligé de mettre les chevaux au pas. Deux officiers autrichiens, en uniforme, reconnaissant les armes impériales sur l'équipage, se permirent de jeter un regard indiscret de ce côté. Letizia s'en aperçut, et comme elle avait reconnu l'uniforme exécré :

« Messieurs », s'écria- t-elle en baissant vivement la glace de la portière, « que voulez-vous à la mère de l'empereur Napoléon ? »

Les officiers, très confus, se contentèrent de saluer respectueusement.

Jamais elle ne put pardonner à l'empereur d'Autriche de s'être allié aux ennemis de Napoléon, ni à Marie-Louise d'avoir abandonné son époux dans le malheur.

Dans le courant de 1819, le souverain de l'Autriche fit un séjour à Rome. Seul le palais Bonaparte ne fut pas illuminé en son honneur. Froid et sombre s'élevait le haut bâtiment à l'extrémité du Corso, <ar la mère de Napoléon avait môme fait baisser toutes les jalousies.

La volage Marie-Louise avait accompagné son père pour une partie du voyage. Lorsqu'on approcha des Etats du pape, un chambellan fit remarquer à l'ex-impératrice qu'elle ferait bien de s'informer si Madame Letizia désirerait sa visite, dans le cas où elle irait jusqu'à Rome. L'ambassadeur autrichien reçut alors la mission de se rendre chez la vieille dame, pour la pressentir à ce sujet.

(( Ce que vous m'apprenez là, monsieur l'ambassadeur », lui dit Madame d'un ton sévère, « a lieu de me surprendre, en vérité. Vous faites injure à ma belle-fille en supposant qu'elle court les grands chemins, au lieu d'être auprès de son mari, martyr à Sainte-Hélène. La femme dont vous me parlez ne saurait être ma belle-fille; c'est sans doute quelque intrigante qui se pare de mon nom ; et je ne reçois point les intrigantes. » *

Cette réponse, transmise à Marie-Louise, la remplit, dit-on, de confusion. Elle rebroussa aussitôt chemin, et retourna dans son petit duché de Parme, sans avoir vu la Ville éternelle. Son père, lui, poursuivit son voyage jusqu'à Rome. Il avait là une parente, l'ex-reine d'Etrurie, dont le palais, par un singulier hasard, était contigu à celui de la mère de Napoléon. Comme il voulait saluer cette dame avant son départ, il envoya, au préalable, son adjudant chez elle ; mais celui-ci ayant mal compris le message impérial, se fit, par erreur, annoncer chez Letizia Ronaparte.

« L'empereur d'Autriche, mon maître », dit-il à haute voix en entrant

Il n'en put dire davantage, car Madame, se levant avec fierté, l'interrompit par ces mots :

< Larrey, v. II, p. 202.

Napoléon a Sainte- Hélène d'après Horace Vemet.

« Allez dire, Monsieur, à l'empereur d'Autriche, votre maître, qu'il n'y a rien de commun entre lui et la mère de l'empereur Napoléon. »

Son indignation, il faut l'avouer, était suffisamment motivée. Depuis que son petit-fils se trouvait entre les mains de l'empereur d'Autriche, ne lui était-il pas interdit de le voir ou de correspondre avec lui? En outre, le grand-père maternel du roi de Rome, sans mentionner le nom de celui-ci, ni le nom de son père, avait rédigé un document où il déclarait que « l'archiduchesse Marie-Louise avait eu un fils, auquel étaient conférés armes, titres et nom de famille. »

Quand elle eut connaissance de ce document, Letizia rit amèrement.

« En vérité »>, se serait-elle écriée, après avoir jugé cet acte, « nous voilà trop vengés de la maison d'Autriche! Jamais je ne me serais imaginé qu'en donnant Marie-Louise à mon fils, on avait cru en faire, non son épouse, mais sa maîtresse. »

(' Quoi qu'on fasse », disait encore Madame Mère dans une autre occasion, « mon petit-fils ne portera jamais un plus beau nom que le nom de son père. 1/; titre de duc de Reichstadt est sourd ; celui de

apoléon Bonaparte retentira toujours au bout du monde, et les échos de la France ne manqueront pas <ie le répéter. »

L'aïeule aimait cet enfant, qu'elle ne devait plus ! »îVoir. Plus les nouvelles de l'empereur étaient dé-

.spérées, plus elle s'attachait fortement à son petitliis.

Elle avait la ferme conviction que sa famille rè-

neraitde nouveau en France. Toutefois l'espoir de ' «tte restauration ne la trompait pas sur la situation présente. Elle ne sortait de son austère retraite que

pour signer des pétitions en faveur du prisonnier de Sainte-Hélène. Et dans ces manifestations d'amour maternel se reconnaissaient la dignité et le calme propres aux âmes qui ne se laissent pas bercer d'illusions.

Dans ses nuits d'insomnie et ses journées solitaires, elle pensait au rétablissement de l'empire. Quand et comment il s'opérerait, elle l'ignorait ; mais chaque matin, dans sa pensée, elle envoyait ses maternelles salutations au fils de Napoléon, captif aux rives du Danube, comme elle était, ellemême, prisonnière aux bords du Tibre.

Napoléon à Sainte- Hélène. — Letizia apprend la mort de l'empereur. — Visite d'Antommarchi. — Mort de Pauline Borghèse.

Depuis longtemps il ne restait que peu ou point d'espoir de voir Napoléon se rétablir, et les nouvelles qui parvenaient de Longwood à Rome désespéraient sa malheureuse mère.

Grâce à l'intervention du pape auprès du gouvernement anglais, Letizia fut autorisée à envoyer à l'empereur, sur sa demande, deux ecclésiastiques, un médecin et un ou deux domestiques.

Dans ses promenades à Sainte-Hélène, le prisonnier avait fait la connaissance d'une petite fille qui l'intéressait et qui recevait de lui des leçons de religion.

M Je cesserai bientôt de t'instruire », lui dit-il un jour. <( Un prêtre va venir ici ; il te préparera à ta première communion ; et moi, il me préparera à la mort. »

Cinq années furent accordées à l'empereur vaincu pour examiner son passé, considérer sa place dans l'histoire, se justifier devant les hommes et s'humilier devant Dieu. Pendant cinq ans il fut, pour ainsi dire, sur le seuil de la tombe, ou plutôt il y descendait pas à pas, plus grand dans cette expiation de ses fautes qu'il ne l'avait jamais été au faite de la gloire et des lionneurs.

Vers la fin de 1819 arrivèrent les envoyés de sa mère : un jeune médecin italien, nommé Antoinmarchi, l'abbé Buonavita, vieux prêtre qui avait été jadis missionnaire au Mexique, un jeune abbé Vignale et deux domestiques. Ainsi furent comblés les vides

créés dans l'entourage de Napoléon par la maladie ou d'autres causes.

L'empereur fut profondément touché de ce que les nouveaux venus racontèrent de sa famille, surtout de Letizia, Pauline, Joseph et Lucien. Ses deux frères offraient de passer, alternativement, trois ans auprès de lui à Sainte-Hélène, et Letizia et Pauline exprimaient de nouveau, par la bouche du prêtre, leur désir de partager sa captivité.

Napoléon, cependant, se sentant près de sa fin, n'accepta pas ces propositions. Il semblait, avant tout, préoccupé de sa mère :

« Elle m'a toujours aimé », ^ disait-il ; «elle a été, toute sa vie, une excellente femme, une mère sans égale ; elle a un courage, une force d'âme au-dessus de l'humanité. »

Elisa Baciocchi, dépouillée, elle aussi, de sa couronne, vivait depuis quatre ans à Trieste, dans le proche voisinage de Jérôme et de sa femme qui, comme elle, avaient trouvé un refuge temporaire dans cette ville. Les malheurs de la famille et les persécutions qu'elle-même avait subies ayant miné sa santé, elle mourut le 6 août 1820. Napoléon apprit ce décès par les journaux. C'était la première des Bonaparte qui quittait ce monde depuis que, jeune officier, il avait assisté aux derniers moments de l'archidiacre Lucien.

« Elisa me montre le chemin », dit-il, « je la suivrai bientôt. »

L'abbé Buonavita ne pouvait supporter le climat de Sainte-Hélène ; il fut donc obligé de retourner en Europe. Le comte de Montholon, ainsi que le général

* Conversations religieuses de Napoléon, par le chevalier de Beauterne. Paris, 1841, 1 vol. in-S»

f^ertrand et sa famille et le fidèle valet de chambre Marchand, restaient auprès de l'empereur. Le comte protita de l'occasion pour envoyer à Letizia des nouvelles directes de son fils. Dans une lettre datée du 17 mars 1821 il décrit à la princesse Borghèse l'état désespéré du malade, pour qu'elle en informe sa mère, et il termine par ces mots : *

a Les journaux de Londres publient continuellement de fausses lettres, datées de Sainte-Hélène, dont le but évident est d'en imposer à l'Europe. L'empereur compte sur Votre Altesse pour faire connaître à des Anglais influents l'état véritable de -a maladie. Il meurt, sans secours, sur cet aflVeux jcher : son agonie est elTroyable. »

Le 15 avril 1821 Napoléon fit son testament. Il rassembla les objets de valeur qu'il possédait encore, et stipula qu'ils devaient être partagés entre son fils, -a mère et ses frères et sœurs.

Après avoir mis de côté pour son fils ce qu'il avait

'le plus précieux, il réserva, entre autres, pour sa

iière la lampe d'argent qui avait éclairé ses longues

iiits d'insomnie et de soufl^rance, sans espoir de

iiérison.

«Je remercie», dit-il, «ma bonne et excellente mère, de l'intérêt qu'elle m'a conservé. »*

Son valet de chambre Marchand reçut la mission

de lui couper les cheveux, après sa mort, et d'en

faire faire des bracelets, à envoyer à l'impératrice

Marie-Louise, à sa mère et aux autres membres de

i famille.

• La Capiuiit', y,u\{^: lie la correspondance de Napoléon l»»",

• Tentmnent de Napoléon, suite de la correspondance, i XXXII, p. 581.

Le lendemain, dans un codicille, il écrivit de sa propre main :

« Je lègue à Madame, ma très bonne et chère mère, les bustes, cadres, petits tableaux qui sont dans mes chambres, et les seize aigles d'argent, qu'elle distribuera entre mes frères, sœurs, neveux, ainsi que les chaînes et colliers de la Chine que Marchand lui remettra pour Pauline... »

S'il se montra, selon ses moyens, généreux pour tout son entourage de Sainte-Hélène, il n'oublia pas non plus ceux qui lui avaient rendu des services dans sa jeunesse. Ainsi, dans ses dernières volontés figure le nom de Costa de Bastelica qui, lors des troubles de la Corse, avait facilité la fuite des Bonaparte.

Il conclut en recommandant à son fils de chercher^ à se rapprocher de sa famille paternelle. Il

Le mois d'avril terminé. Napoléon n'avait plus que peu de temps à vivre. Sept jours avant sa mort, il avait dit au docteur Antommarchi : ^

« Quand je ne serai plus, vous vous rendrez à Rome ; vous irez trouver ma mère, ma famille ; vous leur rapporterez tout ce que vous avez observé, relativement à ma situation, à ma maladie et à ma mort sur ce malheureux rocher ; vous leur direz que le grand Napoléon a expiré dans l'état le plus déplorable, manquant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire ; vous leur direz qu'en expirant il lègue à toutes les familles régnantes l'horreur et l'opprobre de ses derniers moments. »

Le creuset purifiant de la souffrance, voilà ce qu'il fallait pour libérer enfin l'âme du grand héros , et

* Les derniers moments de Napoléon (1819-1821), parle Docteur Antommarchi. Tome second, page 97.

Napolk<jn mourant d'après la statue dt» V. Vêla.

c'est aussi dans l'humiliation et la solitude qu'il apprit à regarder la mort en face.

Le 5 mai 1821 un terrible ouragan faisait rage à -ainte-Hélène, déracinant les arbres que l'empereur aptif avait plantés de ses propres mains. Vers 6 heures de l'après-midi la tempête s'apaisa, et c'est à cette même heure qu'expira Napoléon, âgé de près (le 52 ans. Son fidèle valet de chambre le revêtit du manteau militaire qu'il avait porté, comme premier consul, à la bataille de Marengo.

Conformément au désir exprimé par l'empereur, on fit l'autopsie de son corps, et Ton découvrit qu'un cancer à l'estomac avait été la principale cause de sa mort. Le foie aussi était atteint, par suite, sans doute, du climat insalubre de l'île. Le chagrin et le manque d'exercice corporel avaient d'ailleurs hâté les progrès de la maladie, et mis fin à une existence qui, en d'autres circonstances, eût pu se prolonger longtemps encore.

Un seul prêtre et quelques amis prièrent auprès '^lu mort. Quel contraste entre celte paisible cérémoie et les scènes tumultueuses de la vie du défunt, fitre les années de captivité terminées par cette fin olitaire et la carrière de celui qui avait fait trembler l'Europe !

Deux mois plus tard on apprit enfin à Paris que l'empereur était à l'agonie; et ce ne fut que le '2 juillet que Letizia reçut l'annoDce de la mort de m fils.

Elle refusa, les premiers jour», de recevoir même '3 enfants, et congédia son frère d'un geste de la lain. Ses larmes, ses pensées allaient sans cesse à >; fils, qui lui était devenu le plus cher de tous ses nfants, non à cause de sa gloire, mais par le fait de •;s malheurs.

Peu à peu, cependant, cette femme énergique maîtrisa sa douleur, et pria le cardinal Fesch de répondre aux lettres de condoléances qui affluaient de toutes parts. »

Voici ce qu'il écrivait à l'ex-roi Jérôme, le l^"" août : ^

«... C'est depuis neuf jours (le 22 juillet) que votre mère a appris la mort de l'empereur. Sa douleur a été telle que vous pouvez vous l'imaginer; mais elle y était préparée par l'arrivée de l'abbé Buanovita. Par les dépêches qu'elle vous a envoyées, vous avez dû vous apercevoir que son caractère n'était point affaibli : j'oserais même dire qu'il s'était raidi, au point que pour la nouvelle de la mort d'Elisa, sa santé en reçut atteinte, et dans cet affreux événement, elle a, d'une certaine manière, résisté à la douleur; elle n'a pas eu besoin de se mettre au lit; elle n'a souffert aucun symptôme de fièvre, et si on en excepte une grande tristesse, la diminution d'appétit et une augmentation de faiblesse, elle se porte bien.

» Seriez-vous moins fort qu'elle?...

)) Nous n'avons reçu d'autres relations que celles que les feuilles donnent...

» Louis, qui est venu de Florence pour consoler sa mère, et où il va retourner dans peu de jours, prétend qu'on ne trouvera aucune difficulté, dorénavant, à vous donner des passeports. Si cela était. Madame espère que vous ne manqueriez pas de vous rendre auprès d'elle, avec la reine et vos enfants. »

Onze jours plus tard, Letizia, en écrivant à Pauline, dit entre autres :

(( Ma santé est passable, en comparaison de ce que j'ai souffert et de ce que je souffre. »

Soit Lucien, soit Louis entouraient leur mère de

* Larrey, vol. II, p. 264.

It

sympathie dans celte cruelle épreuve. Ils auraient voulu la consoler, mais, devant une telle douleur, ils ne trouvaient que des larmes pour exprimer leurs sentiments. Louis aurait aimé que sa mère le -iiivît à Florence, et Lucien, de son côté, la suppliait le venir passer quelque temps chez lui, dans le voisinage de Viterbe. Letizia refusa toutes ces offres. Hile ne voulait pas quitter Rome.

A sa belle-fille Julie elle écrit le 16 août :

(' Malgré la douleur, dont vous pouvez vous imaginer l'intensité, la divine Providence conserve ma santé ; mais, malgré mon caractère, je ne puis pas me tirer de l'état de tristesse qui semble devoir abreuver ma vie. »

Letizia désirait ardemment obtenir du gouvernement anglais la dépouille mortelle de son fils; mais sa requête resta sans effet.

Peu de temps avant sa mort, l'empereur lui-même avait dit : *

t Je désire que mes cendres reposent sur les bords la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai

nt aimé. Si l'on proscrit mon cadavre comme on a proscrit ma personne, que l'on me refuse un peu de terre, je souhaite que l'on m'inhume auprès de mes ancêtres, dans la cathédrale d'Ajaccio, en Corse. S'il ne m'est pas permis de reposer où je naquis, eh bien! qu'on m'ensevelisse là où coule cette eau si douce et si pure. »

Les autorités s'opposant à ce que le corps fût transporté en Europe, on l'enterra en effet, près de la source où l'empereur malade avait souvent, par quelques gouttes d'eau, rafraîchi ses lèvres brûlantes.

• I^$ dernier» moments de Sajwléon (18I9-I821), par le Docteur Antommarchi. Tome II, pages 100 et 114.

Ce ne fut que vers la fin de 1840 que ses cendres, ramenées à Paris, furent déposées sous le Dôme des Invalides.

Après avoir terminé leur dernière et pénible mission, à Sainte-Hélène, les amis de Napoléon retournèrent en Europe. Suivant l'ordre reçu, Antommarchi se rendit immédiatement en Italie. A Parme, il fut éconduit par Marie-Louise, à qui il avait demandé audience. Il ne vit que de loin la femme de l'empereur, à une représentation théâtrale. Il ne fut pas reçu non plus par Louis Bonaparte, celui-ci étant malade lors de son passage à Florence.

A Rome, il se rendit d'abord chez la princesse Borghèse, qui l'accueillit avec empressement, bien que très malade, elle aussi. Avant que la nouvelle de la mort de son frère fût parvenue en Europe, elle avait renouvelé ses instances auprès du gouvernement anglais pour obtenir l'autorisation d'aller le rejoindre à Sainte-Hélène, et c'est avec une profonde compassion qu'elle écoutait les détails donnés parle docteur sur les souffrances de son patient.

Antommarchi se présenta ensuite chez Letizia, qu'il trouva encore plus douloureusement émue que Pauline.

(( Je fus obligé d'user de prudence dans mes communications », raconle-t-il dans ses Mémoires; « il fallait peser mes paroles; en un mot, je n'osais lui dire qu'une partie de ce dont j'avais été témoin.

» A maseconde visite, sa douleur, au premier abord, semblait plus calme, plus résignée. Mes récits, néanmoins, étaient souvent interrompus par ses sanglots. Je m'arrêtais alors, mais la malheureuse mère séchait promptement ses larmes pour m'interroger de nouveau. Il y avait en elle comme une lutte entre son poignant chagrin et le désir ardent de tout

savoir. Jamais je n'ai vu un plus effroyable déchirement.

» Je la visitai une troisième fois », dit encore le docteur, « et, en signe de bienveillance et de satisfaction, elle me fît présent d'un diamant qui ne me quittera jamais, car je l'ai reçu de la mère de l'empereur. »

Après la mort de Napoléon, Letizia considéra que les devoirs de chef de famille lui incombaient plus que jamais auprès de ses autres enfants, qu'elle désirait voir réunis autour d'elle dans des relations de plus en plus intimes.

Jérôme, sa femme et ses enfants avaient enfin reçu des puissances la permission de la visiter à Rome, et elle soupirait après le moment de leur arrivée.

Agée à cette époque d'environ 73 ans, Letizia était affaissée et fort amaigrie. Son teint couleur d'albâtre et l'apparence presque diaphane de sa personne portaient à croire qu'elle n'avait plus longtemps à vivre ; mais, aussitôt qu'elle parlait, cette impression disparaissait. Ses yeux brillaient encore comme deux diamants noirs, et l'on sentait que, sous cette frêle enveloppe s'agitait une vie intense. La mère de l'empereur était une de ces femmes que l'âge et le chagrin peuvent courber, non briser.

Elle était le type de la vieille race corse, telle qu'on la rencontre encore dans les contrées montagneuses de l'île, et dans les familles où aucune alliance étrangère ne s'est produite.

Depuis la mort de son fils, Letizia ne quitta plus ses vêtements de deuil. Elle portait presque toujours une robe de laine noire, et un turban de môme couleur, rappelant par sa forme ceux dont on se coiffait du temps de l'Empire.

Ouand, après leur longue séparation, elle serra de nouveau Jérôme dans ses bras, son émotion fut si

violente qu'elle fondit en larmes, en murmurant, d'une voix entrecoupée de sanglots, le nom de ceux qui n'étaient plus : « Elisa ! Napoléon! »

Malgré tous ses malheurs, elle n'avait pas vidé le calice de l'amertume jusqu'à la lie. De nombreux chagrins lui étaient encore réservés. La mort devait continuer à frapper autour d'elle, sans l'atteindre, comme si la mesure de ses douleurs était sans bornes.

Nous savons que Pauline avait toujours été sa fille préférée. Et leur séjour simultané à l'île d'Elbe, les années passées ensemble à Rome et la fidélité de la princesse Borghèse à l'empereur déchu avaient encore resserré les liens qui les unissaient. La gaîté et la tendresse de Pauline réchauffaient le cœur de cette mère, qui ne pouvait se passer de l'affection de ses enfants.

Par malheur, le mal dont la princesse souffrait depuis longtemps faisait des progrès inquiétants. En septembre 1823, son état devint même si alarmant qu'elle dut être brusquement éloignée de Rome, dont l'air ne lui convenait plus.

Depuis plusieurs années, elle vivait séparée de son mari, ce qui n'empêchait pas le prince Borghèse d'êlre en excellents termes avec Letizia. Celle-ci, souhaitant vivement une réconciliation entre sa fille et son gendre, s'adressa au pape Léon XII, successeur de Pie VII, pour le prier d'agir dans ce sens. Le résultat de cette démarche fut que le prince Borghèse, à la demande de sa belle-mère et du saintpère, partit aussitôt pour Florence, où Pauline avait été transportée avec les plus grandes précautions. Nul n'ignorait qu'elle avait autrefois donné souvent à son mari des sujets de jalousie et de mécontentement. En le revoyant à cette heure solennelle, elle

Napoléon sur son lit de mort Collection du marquis de Girard in.

lui tendit sa main tremblante, et lui demanda pardon de l'avoir offensé au cours de leur vie conjugale.

Dans ses derniers moments, sa pensée se reporta vers le seul enfant qu'elle eût jamais eu, et vers sa mère, qui avait versé tant de larmes que la source semblait devoir en être tarie ; puis, avant de fermer les yeux pour toujours, elle jeta un dernier regard sur le portrait de l'empereur, et expira, le 9 juin 1825, épuisée de souffrance.

Jérôme fut le seul de la famille Bonaparte qui arriva à temps pour lui dire adieu à son lit de mort.

Dans son testament, la princesse Borghèse avait institué sa mère principale héritière.

Pour la troisième fois, dans le courant de quelques années, la mort avait enlevé à Letizia un de ses enfants. Des monts Albains, où elle passait Tété, elle écrit, le 6 août, aux filles de l'ex-roi Joseph :

€ Nous avons perdu cette pauvre Pauline; vous concevez facilement mon chagrin. Mes enfants sont les seuls biens qui m'attachent à la vie. »>

Au commencement de cette même année 1825, le 2 janvier, Madame Mère avait adressé, de sa propre main, à ses enfants et petits-enfants, une lettre collective qui se terminait par ces mots :

« Adieu, mes chers enfants; recevez ma bénédiction, mes tendres embrassements, et aimez-moi toujours. »

Vie à Rome. — Accident et cécité. — La statue de Napoléon est érigée de nouveau sur la colonne Vendôme, à Paris.

La mère de Napoléon passait les hivers à Rome dans la plus profonde retraite. En été, généralement, elle se rendait aux Monts AI bains. Les étrangers n'avaient que rarement accès dans sa maison, mais les vétérans de l'empire étaient toujours les bienvenus. Chaque jour elle recevait la visite de son frère, le cardinal Fesch, qui lui était si complètement dévoué qu'il semblait ne plus vivre que pour elle.

Parmi ses enfants encore en vie, Lucien et Louis seuls avaient la liberté d'aller la voir quand ils voulaient. Cependant Jérôme, Catherine et la reine Hortense passaient souvent l'hiver à Rome, et leurs enfants faisaient de fréquentes visites à «bonnemaman » et l'aimaient énormément.

Après la mort de l'empereur, le gouvernement anglais ayant cessé de persécuter les Ronaparte, l'ex-roi Joseph quitta l'Amérique pour revenir en Europe, et s'établit provisoirement en Angleterre. Il lui tardait beaucoup de revoir sa mère, mais le gouvernement autrichien s'opposa à ce qu'il allât en Italie. Sa ressemblance avec l'empereur était devenue si frappante qu'en le voyant le peuple aurait pu croire au retour du prisonnier de Sainte-Hélène.

Letizia fut extrêmement affligée qu'on lui interdît de voir son fils aîné. En apprenant que la requête de Joseph avait été repoussée :

« Pauvre Napoléon ! » s'écria-t-elle avec amertume.

« on se venge maintenant d'avoir trop tremblé devant toi jadis. »

Des plus hauts fonctionnaires de la cour papale aux plus pauvres habitants de la ville, en d'autres termes, du haut en bas de l'échelle sociale, tout le monde à Rome vénérait Letizia.

Elle allait volontiers à pied entendre la messe à Sancla Maria in Portica et à San Lorenzo in Lucina, et se plaisait aussi à écouter la musique à Trinita dei Monti. Au haut du perron, et appuyée à la balustrade de marbre qui va de la Place d'Espagne au Pincio, elle jouissait des chants que les nonnes exécutaient derrière leur grille.

Les ruines de l'ancienne Rome avaient pour elle un charme particulier. Quand elle se promenait au Forum Romanum, ou se reposait entre les murs du Colysée, les guides qui accompagnaient les étrangers ne manquaient pas de la leur désigner :

« Voyez-vous cette dame », disaient-ils, « c'est la mère de Napoléon î »

Elle se faisait aussi conduire en voiture dans la

campagna », ce lieu désert où le tombeau des rois de l'antiquité attire le regard des promeneurs ; mais elle se rendait de préférence à la villa Borghèse, résidence d'été de son gendre, dont le magnifique parc témoignait des richesses héréditaires de la famille. Par les belles et tièdes journées d'automne, Letizia trouvait son meilleur refuge dans cette ravissante campagne. A l'approche de l'hiver, les arbres gigantesques perdaient leur feuillage, qui tombait en monceau à ses pieds. Et môme lorsque la mauvaise saison avait recouvert de son voile sombre la brillante nature italienne, que le parc était triste et mort, elle ne renonçait pas à sa promenade favorite.

tf II me semble »», disait-elle, « qu'ici je respire l'air de la France. »

Elle était généralement accompagnée par son chambellan Golonna, sa jeune lectrice Rosa Mellini et une parente éloignée, Mademoiselle Ramolino. Quant à sa fidèle Saveria, elle avait quitté ce monde peu de temps après la mort de Pauline Rorghèse.

La fille aînée de Lucien, Charlotte, était une de ses petites-filles préférées, et la plus assidue aussi à rendre visite à sa grand'mère.

Le 22 avril 1830, Letizia, âgée alors de 80 ans passés, se promenait dans le parc de la villa Rorghèse avec Charlotte, Monsieur de Presles, ancien ami de la famille, et le chambellan Colonna. Elle avait pris le bras de ce dernier, mais quand on arriva à un sentier où deux personnes ne pouvaient marcher côte à côte, elle le quitta. Le sentier était rocailleux, et la vieille dame, ayant fait un faux pas, tomba avant que ses compagnons pussent venir à son aide. Quand on essaya de la relever, elle ressentit une violente douleur dans tous les membres. Avec force précautions, elle fut transportée chez elle dans une voiture. Elle avait la hanche cassée, et son état était si grave que le pape donna ordre au cardinal Fesch de lui administrer les derniers sacrements en son nom, honneur réservé aux seules têtes couronnées.

Ceux de ses enfants qui le purent accoururent auprès de la malade : ses fils Louis, Lucien et Jérôme, sa belle-fille Julie avec ses deux filles, la femme de Lucien et l'ex-reine Caroline, qui avait enfin obtenu la pej-mission de revoir cette mère si gravement offensée par elle. La destinée les avait cruellement poursuivies. Et quel revoir pour toutes deux après ces quinze ans de séparation !

L'ex-reine de Naples aurait voulu rester auprès de sa mère, pour la soigner. Mais les gouvernements de l'Europe, et tout d'abord l'Autriche, re-

doutaient la réunion de tant de membres de la famille Bonaparte en un même lieu. La présence de la reine Caroline éveillait surtout l'inquiétude, aussi ne lui permit-on pas de rester plus de quatre semaines à Rome.

Depuis sa chute dans le parc de la villa Borghèse, jusqu'à la fin de sa vie, c'est-à-dire pendant six longues années, Letizia ne put plus bouger. Peu de temps après l'accident elle eut encore le malheur de perdre la vue, de sorte qu'elle était à la fois estropiée et aveugle.

C'en était fait désormais des promenades au Monte Pincio et à la villa Borghèse, si fortifiantes pour le corps et pour l'âme ; mais par les fenêtres ouvertes elle entendait au moins de joyeuses voix monter jusqu'à elle du Corso, et le chaud soleil du Midi envoyait aussi ses rayons dans les tristes salles où elle était emprisonnée.

« Le soleil vient encore me visiter comme un ami », disait-elle, « mais, hélas ! je ne le vois plus. »

Même à cet âge avancé. Letizia conservait ses anciennes habitudes. L'hiver elle portait un tablier de soie noire; l'été, un tablier blanc, et elle continua à filer et à tricoter aussi longtemps que ses forces le lui permirent. De son lit ou de sa chaise à roulettes, elle dirigeait personnellement son ménage, faisant chaque matin ses comptes, et prêchant, à toute occasion, l'économie à ses enfants. Dans la chambre où elle se tenait d'habitude, il y avait une grande armoire vide, à incrustations de cuivre. Ses petits-enfants ne s'en approchaient jamais sans frayeur, car lorsqu'ils faisaient trop de bruit, la grand'maman les y enfermait.

Letizia ne changeait pas de toilette dans la journée. Le matin, dès qu'elle était habillée, elle se fai-

sait traîner dans sa chaise à roulettes d'un bout à l'autre de l'appartement, soit par son chambellan, soit par d'autres personnes de son entourage. Trop faible pour tenir des béquilles, elle avait dû renoncer à en faire usage. Pour se lever de son lit ou de sa chaise, elle était soutenue par deux dames de sa maison, qui lui étaient très dévouées.

En général, elle s'éveillait de bonne heure; et Rosa Mellini, toujours la première à la saluer le matin, lui faisait la lecture jusqu'à dix heures, Letizia déjeunait au lit. Son couvert était placé sur une petite table d'acajou dont Napoléon s'était servi à Sainte-Hélène. Elle observait dans ses repas une grande frugalité, qu'elle n'imposait nullement aux gens de sa maison. Gomme on lui demandait un jour son secret pour avoir conservé sa santé, malgré tous ses malheurs, jusqu'à un âge si avancé :

(( Je suis toujours sortie de table avec de l'appétit », répondit-elle, « et à chaque malheur, je me suis résignée à la volonté de Dieu. »

Elle mangeait très vite, et ne restait à table que le temps strictement nécessaire. Napoléon non plus n'avait jamais aimé les longs repas.

« Je mange trop vite to, a-t-il dit plus d'une fois. (( C'est une habitude que j'ai héritée de ma mère. »

Letizia se promenait encore de temps en temps en voiture ; mais ces sorties devenaient de plus en plus difficiles. On la portait dans un fauteuil jusqu'en bas du perron où l'attendait la voiture, puis on l'y étendait sur un matelas, de sorte qu'elle était couchée comme dans son lit. Une de ses dames prenait place à côté d'elle, et l'on allait au pas jusqu'aux portes de Rome.

Sur le conseil des médecins, ces promenades cessèrent bientôt. Elles fatiguaient trop la vieille dame.

Assise dans l'embrasure d'une des fenêtres de son palais, elle se contentait d'écouter le roulement des équipages et le galop des chevaux d'un bouta l'autre du Corso. Parmi la foule, bien des gens s'arrêtaient devant sa demeure, témoignant ainsi spontanément de leur profond respect pour cette mère d'empereur, si cruellement éprouvée.

Si elle ne pouvait plus les voir, du moins entendait-elle les passants chuchoter sous ses fenêtres :

« C'est ici que demeure la mère de Napoléon. »

« Voyez, Madame », dit-elle un jour à sa lectrice, * « ils se demandent comment cette pauvre infirme qu'ils ont devant les yeux est la mère de l'empereur. Il y a vingt ans, lorsque je passais au Carrousel, le tambour battait aux champs, et lorsque j'arrivais, la troupe présentait les armes, la foule se pressait autour de ma calèche ; et maintenant, si je me montre, l'on n'ose me regarder qu'à travers les rideaux, l'on craint une indiscrète curiosité ; eh bien, cet intérêt vaut l'autre. En d'autres temps, c'était de l'empressement ; aujourd'hui, c'est de la politesse. Il y a 20 ans, j'étais Altesse ; aujourd'hui je redeviens Malame Letizia. »

Sa seule distraction consistait à se faire lire les ouvrages traitant de l'empereur et de ses compagnons l'armes. KUe désirait connaître tout ce qu'on avait crit sur son fils, soit en bien, soit en mal ; et quand les livres se trouvaient être en langue étrangère, elle se les faisait traduire. Les récits de guerre ne l'effrayaient point. Elle-même avait, dans le temps, pris [)art à plus d'une bataille.

En écoulant un jour les « Mémoires du général I^marque », où l'auteur blâme l'empereur d'avoir

' Kxtrait du Journal de Madame de Sartrouville.

donné un royaume à Murât, Letizia semblait plongée dans de profondes réflexions. Sa lectrice s'arrêtant : *

{( Pourquoi », lui dit Madame, « interrompre votre lecture? Me croyez-vous incapable d'entendre la vérité? Oui, l'auteur a raison. Napoléon a commis une faute irréparable en voulant faire de Murât un roi. C'est que Napoléon, continua-t-elle, n'était pas infaillible ; il n'était pas comme Jésus, fils de Marie ; il n'était que le fils de Letizia. Hélas ! j'avais prévu, longtemps avant, ce qui devait arriver. Lorsque j'étais au faîte des grandeurs, que je n'ai jamais désirées ni regrettées, on me croyait heureuse entre toutes les femmes ; mais pouvais-je être heureuse avec le sourire aux lèvres et la mort dans l'âme ? »

Dans un autre ouvrage, lu à la mère aveugle, son fils était à plusieurs reprises nommé tyran : ^

« Tyran ! » dit Madame, en se parlant à elle-même, (( tyran ! lui qui ne vivait pas une seconde sans songer à la France, toujours à la France. S'ils l'avaient vu seul avec lui-même, comme je l'ai vu, ils ne l'appelleraient pas tyran... L'empereur ne sera vraiment compris que dans un siècle. »

La révolution de juillet 1830 éclata, et au bout de trois jours le trône reconquis par les Bourbons était renversé. En Italie aussi se manifestait un ardent désir de liberté.

Les bouleversements survenus dans le pays gouverné jadis par son fils impressionnèrent si fortement Letizia qu'elle tomba malade. Sa première pensée fut pour son petit-fils, retenu en Autriche, mais qui, sous le nom de Napoléon II, pouvait ré-

* Mémoires de Madame de Sartrouville, le Capitole de i839. Mémoires de Madame de Sartrouville.

clamer le trône de France. Toute l'affection qu'elle avait eue pour le père, elle la reporta, après sa mort, sur le fils, ce roi de Rome qui, dans le château impérial de Vienne, était une presque aussi douloureuse image de grandeur déchue que Napoléon !«•■ l'avait été sur son rocher désert du lointain océan.

Elle ne l'avait pas revu depuis que le sceptre, la couronne et la perspective d'un brillant avenir lui avaient été enlevés. Le lendemain de la révolution de juillet parut un Appel au peuple français, lui proposant le fils de Napoléon, l'enfant de Paris, pour souverain. Par les journaux Letizia eut bientôt connaissance de l'événement ; et, à cette occasion, elle rappela à son entourage que son petit-fils avait déjà été proclamé roi le 22 juin 1815. Cela lui faisait espérer que la France le rappellerait. Son espoir, cependant ne se réalisa point ; ce fut Louis-Philippe qui monta sur le trône. Le nouveau roi n'ignorait pas que, parmi les révolutionnaires, il y avait eu pour le moins autant de bonapartistes que d'orléanistes ; il crut donc agir sagement en donnant asile à Napoléon dans le palais de Louis XIV, c'est-à-dire • n faisant placer au-dessus du monumental escalier le marbre de Versailles, le grand tableau de David qui représente le couronnement de l'empereur.

Après avoir subi de nombreuses vexations, l'ex-roi e Westphalie et sa famille, qui n'avaient pu faire ue de rares et courts séjours à Home, furent enfin autorisés à y établir leur domicile. Letizia, qui aimait beaucoup Jérôme et Catherine, les reçut d'abord chez elle. Plus tard, ils s'installèrent dans un palais voisin de la demeure maternelle. Chaque jour ils visitaient le t Palazzo Bonaparte » avec

leurs enfants, Napoléon et Mathilde, et y rencontraient généralement Lucien.

Jérôme allait tous les matins déjeuner chez sa mère, et lui lire les journaux. Il avait le même timbre de voix que l'empereur.

Un jour il arriva plus tôt que de coutume, et s'approchant doucement du lit de la patiente : ^

u Ma mère », lui dit-il à voix basse, « m'entendezvous? » Elle fit signe que oui. u Eh bien, je viens de recevoir des nouvelles de France annonçant que les Chambres ont rendu un décret de restitution de la statue de l'empereur à la Colonne Vendôme. »

La mère, au premier moment, resta muette ; elle se contentait de presser la main de Jérôme, avec une expression de bonheur qu'on ne lui avait plus vue depuis longtemps. Puis elle joignit les mains, en prière, et de ses yeux éteints s'échappèrent d'abondantes larmes.

Deux jours après, elle se fit conduire de son lit sur un sofa, et toute ranimée, semblait-il, par la grande nouvelle reçue, elle répétait continuellement à voix basse :

« La statue de l'empereur sur la colonne, la statue de l'empereur en plein Paris ! »

On lui en avait apporté une petite reproduction, et c'était pour elle une joie que de la tenir entre ses mains ; mais quand elle parlait de l'inauguration du monument :

(( Je ne le verrai jamais », remarquait-elle tristement.

« Mes pauvres yeux, combien je les regrette ! » disait-elle souvent. Et un jour elle ajoutait : 2

* Larrey, II, page 362.

« Larrey, II, p. 363.

a Si j'avais été à Paris, comme autrefois, Dieu m'aurait peut-être donné la force de monter sur la colonne, pour m'assurer de la vérité. Il me semble parfois qu'on a voulu tromper une pauvre mère exilée, infirme et aveugle. De quoi faut-il s'étonner? L'âge et le malheur rendent défiant. »

Elle demandait volontiers à ses rares visiteurs s'ils avaient assisté à la réinstallation de la statue de l'empereur sur la colonne Vendôme, si elle était belle, et si on la voyait bien. Ce sujet de conversation l'intéressait énormément.

L'un après l'autre, ses enfants et ses petits-enfants ne tardèrent pas à quitter Rome, de sorte que la grand'mère se trouva de nouveau très isolée. Seul le cardinal Fesch était toujours auprès d'elle.

Le pape Léon XII était mort, et Pie VIII devait bientôt le suivre dans la tombe. Mais si les chefs de l'Eglise se succédaient rapidement, ils éprouvaient tous le même sympathique intérêt pour la mère de Napoléon. Pie VIII visitait l'exilée, et cherchait à la consoler de ses nombreuses infortunes.

« Dieu seul est immuable », répondit-elle une fois au saint-père. « Il avait été trop généreux envers moi. Il m'a repris ce qu'il m'avait donné. Que sa volonté soit faite ! Je plains seulement mes enfants d'avoir eu tant à soufTrir. »

Le pape, qui honorait sa résignation, disait de Letizia :

« Cette pieuse femme a droit à la vénération de tous les princes de la terre. »

Sa vie, effectivement, avait été riche en épreuves; mais ce qui la préoccupait avant tout, tandis que, privée de la vue, elle passait ses journées sur sa chaise d'impotente, ce n'étaient pas ses souffrances ; non, elle les oubliait pour s'absorber dans le souve-

nir de l'homme remarquable qu'elle avait donné au monde. Son éclat souverain lui avait jadis blessé les yeux ; mais depuis qu'ils avaient été voilés par l'âge et le malheur, son regard intérieur se tournait de nouveau vers l'astre impérial.

« Mon fils a été renversé », disait-elle; « il a péri misérablement loin de moi ; mes autres enfants sont proscrits; je les vois mourir les uns après les autres... Je suis vieille, délaissée... Eh bien, je ne changerais pas mon existence contre celle de la première reine du monde. »

Visite du comte Prokesch-Osten. — Mort du duc de Reichstadt. Lettre de Marie-Louise à Letizia.

Les pensées de Letizia volaient constamment vers son petit-fiis, dont elle s'entretenait souvent avec son entourage. Elle tremblait de joie quand on parlait de son avenir avec confiance, et elle aimait à évoquer le souvenir de sa naissance et de son baptême, auquel elle avait assisté en qualité de marraine. Elle se rappelait encore comment, trois ans plus tard avec une amère douleur, elle avait pour la dernière fois embrassé cet enfant, qui lui-même paraissait si malheureux de quitter les Tuileries.

Combien le moindre signe d'affection de sa part n'aurait-il pas réjoui le cœur de Letizia! Mais aucune communication n'était permise entre elle et lui. On n'accordait pas même à la grand'mère la consolation de savoir le culte enthousiaste voué par le jeune prince à la mémoire de son père.

La rumeur publique lui avait récemment appris l'état maladif du duc de Reichstadt. S'il venait à mourir, elle perdait du même coup la dernière espérance qui lui restât en ce monde.

Dans un testament fait en 1829, elle instituait son petit-fils, le roi de Rome ou Napoléon II, appelé aussi f duc de Reichstadt», héritier universel de ses biens.

(' Tout ce que je possède me vient de l'empereur »>, disait-elle. « La justice exige donc que je laisse tout à son fils. »

Elle avait, cependant, prélevé sur l'héritage d'as-

sez fortes sommes, destinées à ses enfants et à son frère, fait des pensions et légué des souvenirs à ses domestiques, et s'était enfin montrée fort généreuse pour les pauvres de la Corse.

. Letizia léguait à son petit-fils la presque totalité des précieux souvenirs de Napoléon, parmi lesquels figurait le masque de l'empereur, que le docteur Antommarchi lui avait apporté de Saint-Hélène.

En 1832, dans le courant de l'été, l'ami du duc de Reichstadt, le comte Prokesch-Osten, fit un séjour à Rome, et rencontra en société la fille de Lucien, Charlotte, qui avait épousé le prince Gabrielli.

La princesse l'engagea à rendre visite à sa grand'mère, ajoutant que celle-ci désirait vivement faire sa connaissance. Il fut convenu entre eux qu'elle le conduirait au palais Bonaparte, et le lendemain, 21 juillet, ils se rendirent ensemble, dans la voiture de Charlotte, chez la mère de l'empereur.

Le chambellan Colonna et les deux dames d'honneur les reçurent dans l'antichambre; de là ils furent introduits dans une grande pièce, richement meublée, très haute, et dont les fenêtres, garnies d'épais rideaux ne laissaient pénétrer qu'une faible lueur.

Charlotte s'avança vers sa grand'mère, suivie du comte Prokesch-Osten. Noble et digne dans sa cécité, à peu près paralysée, épuisée par le chagrin, et vêtue de noir de la tête aux pieds, Letizia se leva lentement, soutenue par la princesse. Après avoir salué le comte, elle se laissa retomber sur le sofa, et engagea le visiteur à prendre place à côté d'elle. Puis, de sa voix à la fois sonore et douce, elle parla en termes affectueux à l'ami de son petit-fils. Son français était incorrect, mais son ton très cordial et ses expressions bien choisies.

François- Charles -Joseph Bonapartk Napoléon II (1811-1832)

Le comte, à son tour, lui donna des nouvelles de cet enfant si tendrement aimé. Elle l'écoutait avec une émotion croissante, l'interrompant souvent par des questions. Plus il entrait dans les détails propres à intéresser une mère, plus elle trouvait de ressemblance entre Napoléon I et Napoléon IL

Le comte, qui avait été plusieurs mois en voyage, ne se doutait pas que la maladie de son ami eût empiré pendant ce temps, et il cherchait à rassurer la grand'mère sur l'état de santé de son petit-fils.

Pour résumer toutes ses pensées, tous ses vœux au sujet de ce cher enfant : *

« Qu'il respecte », dit Letizia, « les dernières volontés de son père ; son heure viendra et il montera sur le trône paternel. »

Puis elle se leva, se fit conduire vers le buste du duc, placé à côté de celui de l'empereur, les montra à son hôte, ainsi que les bustes de tous ses autres fils, eut pour chacun, séparément, quelques mots bien sentis, et enfin, en termes amers, parla de la conduite de Marie-Louise.

Le comte, après lui avoir baisé la main, se disposait à se retirer, mais elle le retint, et posa ses mains tremblantes sur la tête de son visiteur. Devinant son intention, le jeune homme s'agenouilla devant elle. Charlotte soutenait sa grand'mère, qui s'était redressée par un suprême effort : -

(' Puisque je ne puis arriver jusqu'à lui», dit-elle, « que sur votre tête descende la bénédiction de sa grand'mère, qui bientôt quittera ce monde. Mes prières, mes larmes, mes vœux seront avec lui jus-

• I^Arrey, II, p. 402.

* Mes relations avec le duc de Reichstadt, par le comUr Prokesch-Osten. Pari» 1878.

qu'au dernier instant de ma vie ; portez-lui ce que je dépose sur votre tête, ce que je confie à votre cœur. »

Quand le comte se releva, Letizia l'embrassa, et resta longtemps silencieuse, la tête appuyée contre sa poitrine.

Le soir même elle lui envoya une miniature de l'empereur, sur le revers de laquelle était fixée une mèche de ses cheveux, un portrait de Napoléon premier consul, et nombre d'autres objets dont le prisonnier de Sainte-Hélène s'était servi, et que le comte Prokesch-Osten avait promis de remettre au jeune duc, son ami.

Peu de jours après, le comte apprenait à Bologne que le fils de Napoléon était mort. 11 avait expiré au château de Schœnbrunn le 22 juillet 1832. Ainsi au moment même où sa grand'mère lui envoyait de loin sa bénédiction, le fils de l'empereur touchait à son heure dernière.

Le jeune prince, qui avait hérité des goûts belliqueux de son père, venait de s'éteindre sans avoir pu s'illustrer sur aucun champ de bataille, et le sombre caveau des Habsbourg s'était refermé sur sa dépouille mortelle.

Le lendemain du décès, l'impératrice Marie-Louise écrivit ce qui suit : ^

« A Madame Mère,

à Rome.

Schœnbrunn 23 juillet 1832.

» Madame,

» Dans l'espoir d'adoucir l'amertume de la douloureuse nouvelle que je suis malheureusement

* Mémoires du roi Joseph, 1854, t. X, p. 382.

dans le cas de vous annoncer, je n'ai voulu céder à personne le soin de vous en faire part.

» Dimanche 22, à cinq heures du matin, mon tils chéri, le duc de Reichstadt, a succombé à ses longues et cruelles souffrances. J'ai eu la consolation d'être auprès de lui dans ses derniers moments, et celle de pouvoir me convaincre que rien n'a été négligé pour le conserver à la vie. Mais les secours de l'art ont été impuissants contre une maladie de poitrine que les médecins, dès le principe, ont unanimement jugée d'une nature si dangereuse qu'elle devait, infailliblement, conduire au tombeau mon malheureux fils, à l'âge où il donnait les plus belles espérances. Dieu en a disposé. Il ne nous reste qu'à nous soumettre à sa volonté suprême et à confondre nos regrets et nos larmes.

n Agréez, Madame, dans cette douloureuse circonstance, l'expression des sentiments d'attachement que vous a voués

» Votre affectionnée fille, » Marie-Louise. »

La grand'mère était inconsolable.

« Je suis donc destinée à survivre à tous mes enfants », disait-elle. « Qui me soignera dans ma vieillesse? Qui recevra mon dernier soupir? J'ai perdu le plus beau joyau de ma couronne, i

Elle ne répondit jamais à la lettre de Marie-Louise, mais le cardinal Fesch lui adressa, le 6 août, au nom de sa sœur, les lignes suivantes :

« Madame,

» Malgré l'aveuglement politique qui m*a toujours privée de recevoir des nouvelles du cher entant dont vous voulez bien ra'annoncer la perte, je n'ai jamais

cessé de lui conserver des entrailles de mère. Il était encore pour moi l'objet de quelque consolation, mais à mon grand âge, à mes infirmités habituelles et douloureuses, Dieu a voulu ajouter ce coup, nouveau gage de ses miséricordes, dans la ferme espérance où je suis qu'il aura amplement compensé, dans sa gloire, la gloire de ce monde.

Veuillez, Madame, recevoir le témoignage de ma reconnaissance pour avoir pris la peine, dans une si douloureuse circonstance, de soulager l'amertume de mon âme. Soyez sûre qu'elle durera le reste de ma vie.

Mon état m'empêchant de signer cette lettre, permettez que j'en charge mon frère. »

Mort de plusieurs autres petits-enfants de Letizia. — Poème en son honneur. — Démarches faites pour mettre fin à son exil. — Sa réponse. — Des Français viennent la voir et la décrivent, elle et son entourage.

Comme un vieux tronc épargné par la faux du temps, Letizia voyait ses branches se rompre l'une après l'autre, ses feuilles se flétrir et tomber. Douée d'une force de résistance extraordinaire, elle n'offrait aucune prise aux coups de l'adversité. Kien ne parvenait à l'abattre. Chez elle, l'esprit l'emportait sur le corps, ce pauvre corps dès longtemps réduit à l'état de ruine.

Vers la fin de sa vie, elle évoquait fréquemment le souvenir de tous les êtres que la mort lui avait arrachés. Elle pensait à ses enfants morts en bas âge, en Corse, et à son mari, au fils aîné de Louis et d'Hortense, emporté à la fleur de l'âge. Elle n'oubliait pas non plus sa belle-fille Joséphine, Eugène de Beauharnais et Murât. Et que de deuils encore l'avaient atteinte dans sa vieillesse! N'avait-elle pas perdu, successivement, deux de ses filles : Elisa Baciocchi et la belle et aimable « Paulette *? Au milieu de toutes ces tombes, elle était là, vivante; et quand fille se représentait le tertre sous lequel Napoléon reposait dans l'Ile lointaine, et le tombeau de marbre du roi de Home, des flots de larmes s'échappaient de ses yeux.

Jusqu'à ses derniers jours, la mort devait exercer ses ravages autour d'elle. L'année même où mourut e duc de Reichstadt, s'éteignit aussi Napoléon- Louis, le frère si bien doué de Napoléon HI. Et en 1834, le jour de Pâques, le prince Baciocchi, petit-

fils de Letizia, fit une chute de cheval et se brisa la tête contre une colonne.

« Un mauvais sort poursuit la troisième génération des Bonaparte. Ils meurent de mort violente », disait l'aïeule.

Paralysée, aveugle, vivant dans le monde des souvenirs, et s'entourant d'objets propres à lui rappeler les chers disparus, elle ne recevait plus que quelques fidèles, qui venaient lui parler des êtres aimés qu'elle pleurait.

Heure après heure, ses yeux éteints étaient tournés vers le buste de l'empereur. Quatorze ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté ce monde; et elle se souvenait encore des moindres incidents de son enfance, et il lui semblait entendre résonner sa voix tout près d'elle.

Pendant près d'un quart de siècle, elle avait vécu dans la retraite, fidèle à la mémoire de son fils, et presque oubliée de la nouvelle génération. Mais ceux qui se souvenaient d'elle admiraient sa noble résignation aux vicissitudes de la vie. Courbée sous le faix de sa douloureuse carrière, elle dominait encore tous ses enfants survivants, comme la dernière grande figure de la race.

Le poète Béranger a consacré à Letizia une de ses chansons, dont voici la première strophe : ^

La noble dame, en son palais de Rome, Aime à filer ; car, bien jeune, autrefois, Elle filait en allaitant cet homme

Qui depuis l'entoura de reines et de rois. Près d'elle assise est la vieille servante Qui, nouveau-né, le reçut dans ses bras.

Au bruit de leurs fuseaux, elles disent : Hélas! Que la fortune est décevante !

* Madame-Mère. Œuvres posthumes de Béranger. Dernières chansons.

On désirait vivement en France rouvrir les portes du pays à l'exilée, qui touchait alors au terme de sa vie. Les autorités décidèrent donc que le décret de bannissement concernant la famille Bonaparte serait, exceptionnellement, abrogé en faveur de l'aïeule. Mais la compassion du monde venait trop tard. En aucun cas, d'ailleurs, Letizia n'eût accepté de rentrer en France sans ses enfants. Le 26 avril 1834, elle répondit aux ouvertures du député Sapey : *

« Nfonsieur,

» Les personnes qui connaissent l'absurdité du maintien de la loi d'exil de ma famille, et qui voudraient néanmoins proposer une exception pour moi, n'ont jamais connu ni mes principes, ni mon caractère.

» Je restai veuve à trente-trois ans, et mes huit enfants furent ma seule consolation. La Corse fut menacée d'être séparée de la France. La perte de mes biens et l'abandon de mes foyers ne m'épouvantaient point. J'ai suivi mes enfants sur le continent. En 1814, je suivis Napoléon à l'île d'Elbe, et en 1816, malgré mon âge, je l'aurais suivi à Sainte-Hélène, s'il ne l'eût pas défendu ; et je me résignai à vivre à Rome, prisonnière d'Etat. Je ne sais si ce fut par ampliation à la loi qui m'exilait avec ma famille de la France, ou par un protocole des puissances alliées. Je vis alors que la persécution arriverait à forcer les membres de ma famille qui se dévoueraient à vivre à Rome, pour me tenir compagnie, à l'abandonner; et je me décidai à me passer du monde et à n'espérer d'autre bonheur que celui de la vie future, puisque je me voyais séparée de ceux pour lesquels je liens à la vie, et dans lesquels reposent tous mes

• Mémoires du roi Joseph, i • : -J'^i

souvenirs et tout mon bonheur, s'il pouvait y en avoir encore pour moi sur cette terre. Que pourraisje trouver en France d'équivalent qui ne fût encore empoisonné par l'injustice des hommes puissants, qui ne peuvent pas pardonner à ma famille la gloire qu'elle s'est acquise ?

)) Qu'on me laisse donc, dans mes honorables souffrances, porter au tombeau l'intégrité de mon caractère. Je ne séparerai jamais mon sort de celui de mes enfants ; c'est la seule consolation qui me reste.

» Agréez, néanmoins, Monsieur, mes remerciements de la part d'intérêt que vous prenez à moi.

» Je suis, avec la considération la plus distinguée, etc.

» Pour Madame,

))R. Mellini. »

Les Français qui visitaient Rome à cette époque ne manquaient pas de s'arrêter, à la place de Venise, devant le grand bâtiment du coin, où demeurait la mère de l'empereur, oubliée, semblait-il, par la mort au milieu de la ville des ruines. L'architecture sévère et les sombres murailles de son palais formaient un contraste frappant avec la magnificence des édifices voisins.

Peu de gens demandaient audience à Letizia. On craignait de troubler le repos de sa vieillesse. Deux ans avant sa mort elle reçut, cependant, la visite de trois Français, qui ont raconté plus tard cette entrevue.

En pénétrant dans le silencieux palais, ils se tu-

rent instinctivement, saisis par la solennité du lieu. Ils montèrent sans bruit l'escalier et, parvenus à l'antichambre, ils y trouvèrent deux valets portant la livrée impériale. L*un d'eux fut chargé de les annoncer.

Peu après, Rosa Mellini, dame italienne à l'air grave, vint à eux et les conduisit à la chambre à coucher de Letizia.

La vieille dame était sur sa chaise longue, le visage tourné vers les Français qui, pénétrés de respect, s'étaient arrêtés à la porte . ^

(( Venez près de moi », leur dit-elle, « car je n'y vois plus ; je veux vous dire combien je suis heureuse de recevoir des Français ; il en vient si peu pour visiter la mère de l'infortuné empereur. Il n'y a que les Anglais ou les Américains qui demandent à me voir; mais les premiers, je ne les connais pas. »

En prononçant ces derniers mots, elle avait élevé la voix et donné à ses paroles une intonation particulière.

Son teint était absolument incolore, ses yeux noirs sans regard, mais un bienveillant sourire animait encore son visage. Sur ses joues amaigries ne se voyaient presque pas de rides. La bouche, finement tracée, avait une expression de douleur résignée, et son profil, en dépit du grand âge, ressemblait à la médaille d'un^* impératrice romaine.

Ck)mme coiffure, elle portait un turban blanc, qui laissait le front à découvert, ce front qui rappelait celui de Napoléon.

Un manteau d'hermine, jeté sur sa robe de velours, cachait jusqu'à ses pieds, «mais malgré ce chaud vêtement, sa main, lorsqu'elle la donna à bai-

' Extrait du Magasin des familles, t. lU.

ser aux jeunes Français, était froide comme du marbre.

A côté d'elle était placée une petite table d'apparence fort simple, sur laquelle, par moments, elle laissait errer ses doigts. Et tout près, sur une magnifique colonne, se trouvait le buste du roi de Rome.

« Vous voyez », leur dit-elle, « tout ce qui me reste de mon fils. Cette petite table était près de son lit à Sainte-Hélène, et c'est sur ce buste qu'il a fixé son dernier regard. Il m'a légué cela, mon pauvre enfant!... Une petite table et un buste I... Oh! ce n'est pas gai », reprit-elle, u de venir voir la mère de l'empereur, une vieille femme qui a un pied dans la tombe. — J'ai bien souffert dans ma vie ; à trente ans je suis restée veuve, avec huit enfants, tous jeunes. Napoléon avait quatorze ans. Son père et moi avions été le voir à Rrienne ; mon pauvre mari mourut en retournant en Corse. Je veux vous faire voir son portrait. »

Et appelant un vieux valet de chambre, elle se fit rouler dans le salon, où les Français la suivirent.

Ce salon était orné de tableaux représentant des rois, des reines, des princes et des princesses de la famille Bonaparte, tous en costume de gala. Dans un enfoncement, au milieu de la paroi, était fixé le portrait du père de tous ces souverains. Un buste colossal de Napoléon dominait le tout. Là se trouvaient encore les portraits de Joséphine, d'Hortense et d'Eugène Beauharnais, du roi de Rome et du futur Napoléon IIL Seule Marie-Louise manquait au cercle de famille.

Letizia ayant pris place, comme d'habitude, sous le tableau qui représentait son mari, les visiteurs purent constater combien les traits de l'empereur

rappelaient davantage le visage maternel. Napoléon n'avait hérité de son père que la couleur grise des yeux et la forme du visage.

« Oh ! )) reprit-elle, « mon fils avait une belle ligure quand il était de bonne humeur; quand il réiléchissait à sa grande affaire, il prenait une physionomie bien sérieuse ; alors je lui disais : « Mon enfant, je me fâcherai quand on me dira que tu me ressembles. » Cela le faisait rire, et il m'embrassait; pauvret, il était si bon ! »

Avant de se retirer, les Français demandèrent à Letizia sa bénédiction, qu'elle leur accorda volontiers.

Elevant ses deux mains :

(' Puissiez-vous être heureux », dit-elle, « mais avant tout, résignés à la volonté de Dieu ! Adieu, pensez quelquefois à la vieille mère de Napoléon ; elle mourra bientôt. »

Mort de Catherine de Westphalie. — Derniers jours de Letizia. — Sa mort et son testament. — Son corps est déposé en Corse.

Pendant de longues années, Letizia s'était habituée à regarder la mort en face. Comme les Juifs, lorsqu'ils célèbrent la Pâque, elle s'était ceint les reins, et portait à la main le bâton de pèlerin.

Personne ne doutait plus que sa vie ne touchât à son terme; mais, du bord de la tombe, elle exerçait encore sur ses enfants la même autorité que jadis. Dans ce caractère ferme et droit, nulle trace de mensonge ou de fausseté. Le petit cercle qui l'entourait au soir de sa vie la vénérait profondément. Ceux de ses enfants qui étaient autorisés à vivre dans son voisinage l'entouraient de leurs soins; les autres suppliaient qu'on leur permît de revoir, une fois au moins, leur mère.

Un dernier coup, bien sensible, était encore réservé à Letizia. Sa belle-fille favorite, Catherine de Westphalie, surnommée Trinette dans l'intimité, mourut à Lausanne le 29 novembre 1835. Sa propre famille avait fait tout au monde, en 1814, pour la décider à se séparer de son mari ; mais elle avait mieux aimé l'exil, la persécution et la pauvreté, avec Jérôme, que la patrie, les honneurs et la richesse sans lui.

a Par sa noble conduite », disait Napoléon en parlant d'elle, à Sainte-Hélène, « cette princesse a, de ses propres mains, inscrit son nom dans l'histoire. »

Sa santé s'était fortement ressentie des chagrins et des tracas qui l'avaient poursuivie. On espérait

LA MÈKE DE NAPuLEUN L>y5

cependant encore que sa vie n'était pas en danger.

Letizia fut désolée en apprenant ce nouveau deuil.

« Ils meurent donc tous loin de moi! » disait en gémissant cette mère accablée du poids de ses peines.

«Je suis seule à les pleurer ici! Moi seule, je reste ! Suis-je condamnée à les enterrer tous, après les avoir mis au monde? Et je n'ai plus de larmes pour les pleurer !... Que la volonté de Dieu soit faite!»*

Après la mort de Catherine, Letizia ne voulut plus recevoir aucune visite. Elle menait une existence d'ermite. De jour en jour elle s'affaiblissait davantage, à tel point qu'elle avait à peine la force de parler; mais, si le corps était exténué, l'esprit restait lucide, et jusqu'à la fin elle conserva toute son énergie morale.

Lucien et Jérôme étaient auprès d'elle. Louis, malade, n'avait pu quitter Florence, et Joseph s'était vu refuser par les puissances alliées la permission d'assister aux derniers moments de sa mère. Caroline non plus, malgré ses instances désespérées, ne put la revoir à son lit de mort.

Le 2 février 1836, tandis que les cloches du Capitole sonnaient les vêpres, la mère de Napoléon s'éteignit, par suite d'un épuisement général. Elle n'avait pas perdu connaissance un seul instant ; et elle s'endormit doucement, sans agonie. A ce moment suprême, elle avait autour d'elle le cardinal Fe8ch,8on fils Jérôme et la femme de Lucien, sa dame de compagnie, Rosa Mellini, le docteur Hamoliiio, son parent, et son fidèle chambellan Colon na.

Le sculpteur Thorvaldsen fut mandé pour prendre son masque. Elle avait conservé sa beauté dans la mort.

• I^arrey, vol. II, p. 477.

Au commencement de cet ouvrage, nous avons fait remarquer qu'on n'a jamais pu préciser exactement Tépoque où naquit Letizia, mais, si l'on s'en rapporte à l'opinion générale quant à la date de sa naissance, elle serait morte à 87 ans environ.

Peu après la mort du duc de Reichstadt, elle avait modifié ses dernières volontés ; et ce second testament, daté du 22 septembre 1832, fut ouvert le soir même de son décès. C'était un document très détaillé, rédigé en italien, et traduit en français sous les yeux du cardinal.

Letizia faisait des legs importants à tous les gens de sa maison, tout d'abord au chambellan Golonna et à Rosa Mellini. Elle laissait sa vaisselle d'or à ses fils Joseph et Louis, mais en réservait une partie pour Lucien et Jérôme. Son frère, le cardinal, héritait de tous les portraits de famille.

Sans expliquer nettement la cause de sa décision, elle n'octroyait à sa fille Marie-Caroline que sa part légitime, à laquelle, cependant, elle ajoutait un collier de perles, symbole, sans doute, des larmes que la conduite de Caroline envers Napoléon avaient arrachées à son cœur maternel.

Elle avait détruit toutes les créances faisant de ses enfants ses débiteurs, et elle interdisait expressément qu'on fît aucune recherche quant aux avances faites à plusieurs d'entre eux. Exceptionnellement se trouvait mentionné un reçu de 300,000 francs, prêtés par elle à sa fille Caroline en 1815.

Elle léguait enfin une forte somme à Ajaccio, l'endroit du monde qu'elle avait le plus aimé. Et à cette ville, où se rattachaient ses meilleurs souvenirs de jeunesse, elle laissait aussi son cœur.

Plusieurs fois déjà, le bruit de la mort de Letizia avait couru dans Rome ; aussi, lorsque sa dernière

heure eut vraiment sonné, bien des gens doutèrentils que la nouvelle fût vraie.

Craignant de blesser le gouvernement français, la cour papale exigea que la cérémonie de la sépulture se fit sans aucun apparat. On interdit même à la famille Bonaparte de placer les armes impériales au portail de l'église; maison ne put empêcher qu'elles figurassent aux coins du drap mortuaire, accompagnées de cette inscription en lettres d'or :

Mater Napoleonis

Letizia elle-même avait ordonné dans son testament que ses funérailles fussent simples, et qu'une somme importante fût, ce même jour, distribuée par son frère aux pauvres de la ville. Comme elle n'avait jamais aimé la flatterie ni les vaines paroles, de pompeuses louanges eussent été déplacées devant son cercueil.

Le jour même où la mère de l'empereur était conduite au lieu du repos, s'efl'ectuait l'élection d'un nouveau pape. Et tandis que les Romains couraient en foule à Saint-Pierre, pour assister à la cérémonie, un modeste corbillard, suivi de quelques fidèles, partait du palais de la place de Venise pour se rendre à l'église Saint-Louis des Français, où une messe fut célébrée pour le repos de l'àme de la défunte, et le requiem, l'éternel chant de paix, exécuté à l'orgue. A tous les assistants, même au cardinal à cheveux blancs, Letizia avait servi de mère. Tous aussi voyaient disparaître avec elle la dernière et noble figure d'un temps écoulé.

Dans la nuit du quatre au cinq février, sa dépouille mortelle fut transportée à Carneto, près de Civita-Vecchia, et la bière déposée dans le caveau

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de l'église des Dames de la Passion. Bien des années plus tard, on retira de là ce cercueil pour le transférer, avec celui du cardinal Fesch, à Ajaccio, selon le désir du frère et de la sœur.

Bien que Letizia eût vécu si longtemps en Italie, sa mort y fit peu de bruit. Aux yeux des Français, elle était morte vingt-cinq ans trop tard, et ils avaient aussi peu de larmes pour la mère, presque oubliée, de Napoléon que pour le fils de l'empereur, né enfant de France, mais mort prince autrichien.

Cependant, soit en France, soit ailleurs, il se trouva des gens pour rendre justice à cette femme qui méritait la compassion du monde entier.

Voici, entre autres, comment s'exprima à son sujet un des journaux français de l'époque :

(( Madame Letizia Bonaparte vient de mourir à Rome. Cette nouvelle, donnée avec les cent nouvelles du jour, n'a excité que peu d'attention, et puis on l'a oubliée comme toute autre. Cependant la destinée de celle qui fut la mère de Napoléon mérite bien quelques regards de la part du poète et du prosateur. Pendant vingt années d'exil, aucun acte qui ne cadrât point avec la grandeur de son fils n'échappa jamais à cette mère. C'est qu'arrivée tard au faîte des grandeurs, après avoir vécu dans la rudesse d'une existence pauvre, Letizia avait conservé toute sa fermeté et sa fierté native. De cet œil italien, habitué au beau et que rien n'éblouit, elle avait vu monter son fils à la première place, comme chose due; son génie même n'excitait pas son étonnement; elle en sentait l'origine en elle-même ; car, quelque effacé qu'ait été en France le rôle de la mère de Napoléon, elle n'en fut pas moins une femme d'un esprit et d'un caractère supérieurs. Le grand homme l'a souvent dit, et son jugement a été pleinement

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confirmé par le respect profond et général qui, à Rome, environna toujours Madame Bonaparte. »

Ailleurs encore se lisent ces lignes :

€ Aucune femme, dans l'histoire, ne semble avoir été comblée de plus de félicités par les caprices du sort, et aucune, certes, n'a dû subir des épreuves plus rudes, et boire, comme elle, le calice de la douleur jusqu'à la lie. »

Enfin, une troisième publication lui rend l'hommage suivant :

« Parvenue au terme de la vieillesse, réfugiée chez les ennemis de son nom et de sa patrie, au milieu de la joie que leur inspire la mort de son fils et de son petit-fils, elle supporte ce malheur avec une dignité naturelle et facile, comme jadis les menaces de Paoli.»

Aux jours de gloire et de prospérité, jamais la moindre trace de vanité chez elle ; dans les jours de malheur, jamais de plaintes. Cette àme forte évitait même de prononcer le nom de ses ennemis.

Peu après la disparition de l'aïeule, moururent encore d'autres membres de la famille : la reine Horlense d'abord, et deux ans plus tard Joseph Fesch.

Le cardinal, depuis la mort de sa sœur, ne semblait plus tenir à la vie. Il dépérit, miné par un cancer, ce terrible mal qui avait fait tant de ravages parmi les proches de Letizia. Après avoir atteint le plus haut rang dans le sacré collège, il mourut le 13 mai iKM), h l'âge de 77 ans. Cinq jours plus lard Caroline Murât, ex-reinedeNaples, suivait son oncle dans la tombe.

Dans le testament du cardinal se trouvait, entre autres, la disposition suivante :

(( J'affecte 200,000 francs à l'érection d'une église, au côté sud du grand établissement que j'ai fondé à Ajaccio. Je désire que mes cendres et celles de ma sœur reposent dans cette église, au milieu de mes concitoyens. »

Son principal héritier, Joseph Bonaparte, saisit le prétexte de l'exil de la famille pour laisser provisoirement cette clause de côté ; et l'église ne fut pas construite.

En 1851, les deux cercueils furent enfin transportés en Corse, et en 1857 Napoléon III fit bâtir le lieu de culte en question, dont l'autel est orné d'une statue du Christ de grande valeur artistique. Napoléon l'avait rapportée, comme trophée, de sa première campagne d'Italie, et donnée à sa mère. Celle-ci, à son tour, en avait fait présent à sa ville natale.

Le cercueil de Letizia est au centre du caveau. Et autour de celle que l'on a surnommée « la Niobé de la Corse », reposent le cardinal et plusieurs autres membres de la famille.

A l'entrée et au-dessus de la crypte est un superbe bloc de marbre noir, qui porte en lettres d'or cette inscription :

Maria Letizia Ramolino Bonaparte Mater regum.

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