IMPÉRATRICE DE FRANCE, REINE D'ITAI.IE
(1791-1847) CoHerlum du baron de Vinck.
Au bout de quelques semaines, elle reçut enfin la lettre suivante de l'empereur
1 , Saint-Cloud, 20 juillet 1810.
« Madame,
)) Je m'empresse de vous apprendre que le roi de Hollande est aux eaux de Tœplitz, en Bohême, omme vous avez dû éprouver beaucoup d'inquiéiide sur sa disparition, je ne perds pas un moment vous donner cette nouvelle pour votre tranquilité. Sa conduite est telle qu'elle ne peut être expliquée que par son état de maladie.
)) Votre bien afTectionné fils, » Napoléon. »
La nouvelle que I& couple impérial pouvait espérer un héritier prochainement, et la joie universelle qui éclata à cette occasion reléguèrent pour quelque temps les dissensions de famille au deuxième plan. Un supplément du Moniteur, daté du 19 mars ^^11, avait averti les Parisiens que la délivrance de impératrice était imminente. En même temps les loches de Notre-Dame invitaient la population à venir prier au pied des autels.
Le soleil se leva radieux le lendemain. La ville entière était dans une fiévreuse attente. Dans les rues 'agitait une foule de gens guettant le signal qui délit annoncer la naissance de l'enfant impérial. Mais le canon ne grondait pas encore.
La famille impériale, les hauts dignitaires et toute i cour avaient passé la nuit au château des Tuile-
• Correspondance de Napoléon f'•^ t XX, p. 596.
ries. Dans la chambre à coucher de Marie-Louise, sa première dame d'honneur, la duchesse de Montebello soutenait la tête de la souveraine. Dans la salle voisine se tenaient Letizia et ses filles. Napoléon, lui, très angoissé, ne pouvant tenir en place, arpentait la chambre de long en large.
A dix heures du matin, après de terribles souffrances, l'impératrice fut enfin délivrée.
De tous côtés, dans les rues, les véhicules se croisaient. Partout régnait une agitation extrême. Soudain un coup de canon retentit. La foule aussitôt se tut, comme par enchantement. Piétons, élégants équipages, charrettes d'ouvriers, tout fit halte. Si quelque voiturier essayait de poursuivre son chemin, il était immédiatement arrêté par des voix menaçantes et des gestes impérieux.
Les domestiques se rassemblaient sur le seuil des maisons ; les négociants sortaient de leur magasin ; enfin à toutes les fenêtres et à tous les étages se groupaient d'innombrables spectateurs.
Au premier coup de canon, on avait commencé à compter. On écoutait, l'oreille tendue, répétant à haute voix, et comme en chœur, le nombre des coups. Tout le monde n'était pas d'accord, et de vives contestations s'élevèrent à ce sujet ; mais bientôt le Sl^ne coup ne laissa plus de doute, et le cri enthousiaste de : Vive l'Empereur! éclata partout, et domina le tumulte.
Le canon retentissait encore, mais on n'y faisait plus attention, maintenant que la naissance du prince était un fait accompli.
Tout était vie et mouvement. De nouveau se faisait entendre le roulement des voitures. Dans les rues on se serrait les mains et l'on s'embrassait. Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes leurs
mouchoirs. Nombre de gens pleuraient de joie ; et des fenêtres on saluait et acclamait la foule.
Caché derrière un rideau, Napoléon contemplait la jubilation du peuple. De grosses larmes coulaient le long de ses joues, sans qu'il pensât à les essuyer. II avait atteint l'apogée de son bonheur. Tout le jour il resta ému, l'air sérieux et réfléchi.
Des pages furent envoyés à droite et à gauche pour annoncer l'heureux événement. A dix heures et demie une dame Blanchard monta en ballon, pour répandre de là des billets imprimés notifiant la naissance de l'enfant qui, dès son berceau, fut appelé roi de Rome.
Aux cours amies, l'empereur écrivit personnelle-
ent. tCe sont de bonnes lettres», disait-il, «je n en ai jamais signé de meilleures. »
Au loin, ses ennemis de tout rang voyaient de mauvais œil sa prospérité croissante. La naissance du prince ne pouvait, pensaient-ils, qu'affermir le prestige et l'influence de Napoléon. Que cet éclat, ce pouvoir pût tout à coup s'effondrer, on osait à peine l'imaginer, encore moins le dire. Aussi, dans les cercles politiques de Vienne, fut-on fort surpris de la remarque que s'était permise un jeune garçon en pleine rue: «Dans quelques années »>, avait-il déclaré, « nous pourrons avoir ce roi de Rome comme pauvre étudiant au milieu de nous. »
Dans tout l'immense empire français, ainsi que dans le royaume d'Italie, l'événement fut célébré par des fêtes populaires. Canonnades, sons de cloches, cultes d'actions de grâce, illuminations, feux d'artifice, rien n'y manqua. Les drapeaux et les bannières flottaient partout, sur les monuments publics et sur les maisons particulières, sur les clochers et sur les mâts.
L'art poétique se ravala aux plus basses flatteries. Dans toutes les langues européennes, à l'exception de l'anglais, furent publiés des chants, des odes, des dithyrambes. En une semaine parurent non moins de deux mille poésies en l'honneur du petit roi de Rome, et l'on distribua cent mille francs aux poètes nécessiteux. Même les plus exagérées de ces eft'usions poétiques n'étaient, en somme, qu'un écho du sentiment public.
La mère de l'empereur ne pouvait rester insensible à ce débordement de joie occasionné par la naissance de son petit-fils, non plus qu'aux innombrables témoignages de dévouement et d'admiration prodigués à Napoléon. A la solennité du baptême, ce fut une jubilation nouvelle. D'innombrables visiteurs accouraient dans la capitale. L'enthousiasme était sans borne.
L'empereur d'Autriche, représenté par un des archiducs, et Madame Mère étaient parrain et marraine. Pendant la sainte cérémonie, Letizia, voyant le regard rayonnant de son auguste fils reposer sur l'enfant, sentit enfin naître dans son âme la confiance en l'avenir. Mais ce tardif sentiment de sécurité devait bientôt disparaître.
atherine de Westphalie et sa belle-mère.— Letizia au déclin de l'erapire.
Letizia avait, en la seconde femme de son fils Jérôme, une douce et tendre belle-fille, qui l'avait imée à première vue, et qui, toute sa vie, se monta extrêmement dévouée et respectueuse vis-à-vis il elle. Dans une de ses lettres, elle compare Madame Mère à l'impératrice de Russie, auguste veuve uni-
rsellement vénérée.
Quand le roi et la reine de Westphalie étaient à f*aris, Letizia jouissait beaucoup de leur société. Et
land elle-même se rendait aux eaux, Catherine et Jérôme venaient souvent la voir.
Dans l'été de 1811, elle alla faire visite à ses enirits à Cassel. Reçue par les autorités de l'endroit, »ille fit une brillante entrée dans la capitale de son fils cadet.
Le roi et la reine s'efforcèrent de rendre le séjour aussi agréable que possible à leur chère mère. On organisa des fêtes, des excursions aux châteaux avoisinants, des parades et des parties de chasse. Mais ce qui réjouissait le plus Letizia, c'était de constater la bonne entente qui régnait entre les époux.
A son départ, Jérôme et Catherine l'accompagnèrent un bout de chemin. Tous trois étaient douloureusement émus au moment de se séparer. Et voici ce que la reine écrivit à ce propos dans son journal :
« Ces adieux m'ont fait beaucoup de peine. A l'âge de notre mère, et dans les temps agités où nous vivons, il est difficile de prévoir quand nous nous re-
verrons. La séparation m'est d'autant plus pénible que Madame Mère était pour moi une société particulièrement agréable. Elle a beaucoup d'esprit et de remarquables qualités. Livrée presque toujours à moi-même, je trouvais en elle un précieux appui ;et il m'était doux, en même temps, d'épancher mon cœur auprès d'elle. »
L'année suivante elle écrivait à sa belle-mère :
Cassel, 28 avril 1812.
(( Ma chère maman,
)) J'ai reçu fort à propos votre lettre du 16 avril, car j'étais bien inquiète et bien triste de n'en pas recevoir depuis quelque temps. Vos bontés, à cet égard, m'ont gâtée, et lorsque vous êtes longtemps sans m'écrire, j'éprouve mille espèces d'inquiétudes, dans la crainte que vous ne soyez incommodée, ou que vos sentiments pour moi ne soient diminués. Vous savez, ma chère maman, que je vous aime comme un de vos propres enfants et que cet attachement me fait désirer aussi, de voire part, un tendre retour.
» Je partage, à bien juste titre, ce que vous pouvez éprouver dans le moment actuel, et je ne recouvrerai la tranquillité qu'au retour de Jérôme. Je reçois souvent de ses nouvelles , il se porte bien. Il est encore à Kalitz, en Pologne. Quand vous voudrez lui écrire, ma chère maman, vous n'aurez qu'à m'envoyer vos lettres ; car j'ai, d'ici, des moyens de les lui faire passer très promptement, et moi-même je suis dans le cas de lui écrire tous les jours. Des affaires dont il m'a chargée exigent que je lui en rende un compte presque journalier, et d'ailleurs je ne voudrais rien prendre sur moi.
» Je suis bien satisfaite de ce que vous me dites de votre santé, et je vous prie bien instamment de continuer à m'en parler, ainsi que de vos projets pour l'été.
» Veuillez, ma chère maman, quand vous en trouverez l'occasion, parler de moi à l'empereur et à l'impératrice, et dire mille choses aimables de ma part à Caroline et à Pauline.
» Croyez que rien n'égale le tendre et respectueux attachement de votre dévouée fille
» Catherine. »
A cette époque, de formidables armements contre la Russie se poursuivaient en secret à Paris.
A Dresde, où Marie-Louise l'avait suivi, l'empereur parut encore dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire. Et lorsque, à la tête de sa colossale armée, à laquelle s'étaient joints tous les Etats vas- .«aux et même l'Autriche et la Prusse, il partit en juin 1812 pour la Russie, tous les princes alliés l'aclamérent.
Quelques mois plus tard, cependant, parvint en France la désolante nouvelle des souffrances de l'armée et de la sanglante défaite subie par les Français. Une conjuration contre le gouvernement de Napoléon, instiguée par le général Mallot, et qui fut près i aboutir, répandit la terreur au sein de la famille iipériale. Les nouvelles de Russie se succédaient, le plus en plus déplorables. En France c'était une onsternation générale. Il n'y avait, pour ainsi dire, l>i- une famille qui ne pleurât un do ses proches, mort dans la mêlée ou sur les glaces de la Hérésina.
Des mois pleins d'anxiété s'écoulèrent, l^uis l'em- I)ereur, sain et sauf, reparut dans sa capitale. En [)eu de temps, son incroyable énergie transforma
l'empire en un vaste camp, et ramena l'espoir et la confiance dans les âmes découragées.
En suite de l'attitude hostile de Napoléon vis-àvis du pape, et après que les Etats de l'Eglise eurent été incorporés à la France, Lucien Bonaparte ne se sentait plus en sûreté dans sa résidence italienne. Il avait donc formé le projet de se rendre en Amérique avec sa famille. Mais il ne quitta pas l'Angleterre. Il y fut fort bien accueilli ; toutefois le gouvernement du pays le tenait en surveillance et ne lui permettait pas de poursuivre son voyage.
Lorsque, en 1813, son frère prit les armes contre l'Allemagne, Lucien oublia leur vieille rancune, et lui écrivit en offrant ses services.
Voici les lignes qu'à cette occasion l'empereur envoya à sa mère :
« Lucien m'a écrit pour me proposer une réconciliation que moi aussi je désire vivement. Ecrivez-lui en mon nom, et dites-lui que sa lettre a trouvé de l'écho dans mon cœur. Je lui réserve le trône de Toscane. Il régnera à Florence et fera refleurir l'époque des Médicis. Gomme eux il aime et protège les beaux arts. »
Letizia pleura de joie en recevant cette lettre. Pendant dix longues années elle avait cruellement souffert de l'inimitié qui régnait entre ses fils, et maintenant, enfin, elle entrevoyait le rapprochement si ardemment désiré.
Louis, de son côté, fit aussi des démarches pour se rapprocher de l'empereur. Après avoir renoncé au trône de Hollande, il s'était retiré à Gratz, en Styrie, où il vivait comme simple particulier. En apprenant la défaite de l'armée française en Russie, il sentit que sa place était aux côtés de son frère. Entraîné par les grands événements de l'époque, il était prêt à suivre de nouveau le drapeau impérial.
a Je viens, Sire», écrivait-il à Napoléon le 1er janvier 1813, « offrir à mon pays natal, à vous-même et à ma famille le peu de force qui me reste, et tous les services que je suis en état de rendre, sans forfaire à l'honneur. »
Ce chaud partisan des Hollandais revendiquait par là l'indépendance de ses anciens sujets. Il était, selon lui, du devoir de l'empereur de la proclamer.
La réponse du souverain arriva, mais non telle que Louis l'attendait. Il s'était imaginé que la défaite de l'armée aurait assoupli ce caractère indomptable, mais le fait est que Napoléon se croyait encore assez fort pour écraser ses ennemis; aussi ne pensa-t-il pas un instant à obtempérer au désir de son frère exilé.
Dans cette réponse perce l'ironique mépris avec lequel Napoléon accueillit l'offre du royal visionnaire, a L'idée que vous vous faites de la situation est absolument fausse », écrit-il. « J'ai plus d'un milh'on de soldats à ma disposition, et j'ai deux cent millions dans ma caisse de guerre. La Hollande restera toujours française. »
Ce ferme langage détruisait naturellement toutes \ns illusions de Louis. Pour en atténuer l'effet, Napoléon loue son frère de vouloir revenir en France. Il promet de l'accueillir sans rancune dans ses Etats, en se souvenant qu'il a jadis servi de père à ce frère cadet.
En même temps, il prie sa mère de lui servir d'intermédiaire auprès de l'ex-roi de Hollande. Letizia adressa donc à ce dernier la lettre suivante : ^
Paris, 20 février 1813.
€ Mon cher fils,
» Vos lettres du !«' et du 2 janvier m'ont été re- 1 Archives de la cour d'Autriche.
mises par l'empereur. 11 m'a communiqué, en même temps, celle que vous m'adressiez pour lui. Je ne peux pas vous dire combien j'en ai éprouvé de salisfaclion et de contentement.
» Je bénis le ciel, du fond de mon âme, de vous avoir inspiré cette démarche dans la circonstance actuelle. Elle fait honneur à voire cœur, aussi bien qu'à votre esprit, et je vous en aimerais davantage, si ma tendresse pour vous était susceptible d'augmentation. Mais ce n'est pas assez, mon cher fils, d'avoir fait un premier pas ; il ne faut pas se rebuter, et couronner l'œuvre.
» L'empereur m'a fait lecture de la réponse qu'il vous a faite. Autant que je peux en juger, à part l'article de la Hollande, vous devez en être content. Il finit par vous engager fortement à le rejoindre à Paris, et je joins mes instances aux siennes pour vous prier de ne pas vous refuser, cette fois-ci, à son invitation. Je vous le demande, au nom de tout ce que vous avez de plus cher et comme la plus grande preuve que vous puissiez me donner de votre attachement. Je vous l'ordonne, s'il est nécessaire, comme votre mère.
» Si je pouvais confier au papier tous les motifs puissants qui vous appellent à Paris, je suis sure que vous n'hésiteriez pas un instant à quitter votre exil et à vous rendre au sein de votre famille; mais c'est assez de vous dire que votre présence ici est de toute urgence, et beaucoup plus nécessaire que vous ne pouvez l'imaginer de loin. Mettez de côté toutes les raisons qui pourraient encore vous tenir loin de nous. N'écoutez que la voix de la nature; rendezvous à votre famille, qui a besoin de vous dans ce moment. La circonstance, d'ailleurs, ne peut pas être plus favorable pour vous. Votre retour, dans
cette crise, excitera la même admiration, dans l'Europe, qu'a excité votre fermeté de caractère depuis trois ans. Le public applaudira à votre noble dévouement.
» Et puis, quelle consolation n'éprouverez-vous pas de revoir vos enfants, de surveiller, de près, l'éducation de votre Napoléon, qui est si aimable, si intéressant, et qui donne déjà tant d'espérance! Il vous fera oublier, je n'en doute pas, tout le passé.
» Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai dit mille fois sur mon compte. Je vous devrai le calme et la tranquillité de mon âme, si vous revenez; dans le as contraire, vous aurez à vous reprocher d'avoir abrégé les tristes restes de mes jours et de m'avoir fait descendre au tombeau, sans regretter la vie.
» Ma santé se soutient passablement jusqu'ici. Paulette me mande qu'elle commence à aller mieux. Votre oncle est toujours à Lyon, oii il jouit d'une bonne santé. La reine d'Espagne vous donne de ses nouvelles directement. L'empereur, l'impératrice et le roi de Rome se portent bien.
» L'empereur a oublié de me remettre vos poésies ; mais je vais les lui demander, et vous en parlerai dans ma première lettre.
» Adieu, mon cher fils; ne me faites pas désirer votre réponse, et qu'elle soit conforme aux vœux de mon cœur! Je vous embrasse de toute mon âme.
» Vostra afîect™»
» Madré. «
La réponse de l'empereur à la requête de Louis n'était pas de nature à amener une réconciliation entre les frères. La déclaration que la Hollande resterait toujours française affectait douloureusement l'ancien monarque. « Plutôt », s'écria-t-il, « souffrir
mille morts que commettre un acte contre ma conscience, contre mon devoir. »
Il lui semblait que sa mère se moquait de lui en louant sa résolution de retourner en France. Et il était surtout froissé qu'elle approuvât la réponse de son frère. Dans sa colère, il ne fit aucun cas des instances maternelles qui l'engageaient si vivement à rejoindre sa famille.
Les préparatifs de guerre organisés en Autriche étaient, à ses yeux, le signe que le beau-père de l'empereur prendrait bientôt parti contre la France. Lui-même, dans ces conditions, ne pouvait prolonger son séjour dans un Etat qui, associé au reste de l'Europe, projetait d'anéantir sa patrie. Il quitta donc Gratz le 2 août, sous un nom d'emprunt et fit savoir à Napoléon qu'il se rendait en Suisse. De nouveau il offrait ses services, dans l'espoir que son frère ferait enfin droit à ses réclamations en faveur de la Hollande. Mais l'empereur fut extrêmement vexé des conseils de politique conciliatrice que se permettait de lui adresser Louis; aussi déclara-t-il qu'il céderait plutôt la Hollande à la maison d'Orange qu'à son frère.
Avec une incroyable rapidité, il avait transporté son armée en Allemagne, à la rencontre des ennemis. Au mois de mai 1813, il avait gagné les batailles de Lûlzen et de Bautzen, ce qui fortifiait de nouveau sa confiance en lui-même.
A l'occasion de la dernière victoire, Marie-Louise adressa les lignes suivantes à sa belle-mère :
Saint-Cloud, 25 mai 1813,
7 heures du soir. i
a Ma chère maman, y> Je viens de recevoir la nouvelle que l'empereur
a gagné une bataille à Bautzen ; il se porte bien et ne s'est pas exposé un instant. J'espère que cette seconde bataille, aussi décisive, nous amènera la paix et le retour de l'empereur.
» J'aurais bien des choses à vous dire encore, ma chère maman, mais je ne veux pas retarder d'une minute le plaisir que vous causeront ces bonnes nouvelles.
» Je vous prie de croire à tout mon tendre attachement, ma chère maman.
•) Votre très attachée fille,
» Louise. »
Lorsqu'elle reçut cette lettre, Letizia se trouvait aux bains de Pont. Un mois plus tard, elle rentrait à Paris.
Une dame du grand monde, qui, à cette époque, alla lui présenter une lettre de recommandation, a raconté comme suit leur entrevue dans ses Mémoires :
f Je trouvai Madame », dit-elle, « installée à une grande table, ayant devant elle une trentaine au moins de petits paniers et divers ouvrages en perles.»
« Attendez un peu », dit-elle, « nous examinerons I^ lettre incessamment. Savez-vous faire ces ou-
Non, Madame. »
<« Moi non plus. Je les achète aux malheureuses veuves des officiers tombés. Il y en a beaucoup maintenant. » Puis, s'adressantau chambellan Cossé :
f Vous savez », ajouta-t-elle, w c'est cette dame estropiée qui a confectionné tout cela. Elle a des doigts de fée. Je rends service à la pauvre femme; toutes mes daines ont de ses ouvrages. Ne le croyezvous pas? »
« Je le crois volontiers. Un don de Madame Mère est toujours flatteur. »
(( Un don ! » reprit Letizia. « Quelle singulière idée! Je paie ces ouvrages, et je les fais aussi payer aux autres. Ah! ma chère, je vois bien que vous n'êtes pas économe. »
a J'avais grande envie de rire», remarque la dame en question, o mais la mine ultra sérieuse de Monsieur Gossé-Brisac me rappela immédiatement à l'ordre. »
Dans le courant de la conversation, Madame me questionna au sujet des perleç romaines. Croyant me montrer diplomate, je répondis sans hésiter :
(( Elles sont beaucoup plus chères que celles qu'on emploie pour ces ouvrages. »
(( Mon amie », s'écria Madame, a je connais le prix des différentes sortes de perles. Ce n'est pas à moi qu'on fera croire pareille chose. Je ne joue pas la princesse comme mes filles. — A propos, a-t-on des nouvelles aujourd'hui? Je suis un peu inquiète. Gossé me semble aussi plus ou moins abattu. Tout le monde prétend que mon fils aurait dû faire la paix. Pour ma part, je crois que ce qu'il fait est toujours pour le mieux. »
Je me sentais un peu embarrassée, et je répondis simplement que, selon moi, on devait se fier au génie de l'empereur.
Madame fit alors un léger mouvement de tête, et je me hâtai de prendre congé.
A la sortie, je fus conduite avec la même étiquette qu'à l'entrée. Mais, tandis que je me retirais, le visage tourné vers Madame, mon pied s'embarrassa dans ma traîne, et peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse.
La mère de l'empereur montra, à cette occasion,
j JOACHIM MURAT, ROI DE NAPLES (1771-1815)
que si elle était quelque peu étrangère au cérémonial de cour, elle avait du moins conservé, avec ses manières franches, sa simplicité native et sa bonté de cœur.
« Allez simplement devant vous », s'écria-t-elle; « vous avez risqué de vous faire du mal en voulant suivre l'étiquette. »
Lettre de Jérôme à sa mère. — Letizia réconcilie Joseph avec Napoléon. — Chute de l'empire. — Départ pour Blois. — Letizia se rend à Rome.
Le 18 septembre 1813, Jérôme écrivait de Gassel à sa mère : *
« Ma chère maman,
» J'étais occupé à faire peindre, pour vous, une petite boîte en émail ; depuis trois mois, on y a travaillé et j'espère qu'elle vous sera agréable ; je vous prie de l'accepter comme une marque de ma tendresse pour la meilleure comme pour la plus chérie des mères. Nous sommes toujours dans l'attente de grandes nouvelles du côté de Berlin ; il paraît que l'on se repose un peu du côté de la Bohême : l'empereur doit être arrivé à Torgau ; que Dieu nous accorde bientôt la paix, c'est le souhait de tout le monde et le besoin de chacun.
» Adieu, ma chère maman, je vous embrasse de tout mon cœur.
» Votre affectionné et dévoué fils