HUITIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
La mort d'Oukaraa avait laissé dans l'âme des Indiens une impression funeste, et rendu plus que jamais Arthur l'objet de leur défiance. Ce dernier sentiment acquit bientôt une telle force dans ces cœurs haineux et farouches que plusieurs formèrent contre lui des projets sinistres. A vrai dire, ils n'avaient guère jamais cessé de vcir un ennemi dans Arthur; il fallait toute l'inviolabilité de l'adoption pour protéger sa vie contre leur soupçonneuse malveillance. Malgré les efforts d'Arthur pour assimiler sa vie à la leur , tout en lui rappelait l'étranger, cet homme blanc dont le visage différait si fort de leurs visages, dont le corps était plus faible et moins aguerri que les leurs, dont les goûts et les habitudes étaient si loin de ressembler aux coutumes qu'Us avaient appris à chérir; cet homme qui savait parler un autre langage, qui ne révérait pas leurs dieux et ne dévorait pas les prisonniers; cet homme dont la pensée était voilée, qui savait des choses étranges,
traçait sur l'éeorce des arbres des caractères inconnus, et s'entretenait avec un manitou mystérieux qu'il semblait adorer. Cet homme qui, après avoir exercé une maligne influence sur les deux femmes qui l'avaient reçu, venait de tuer soudain par un mot sa mère adoptive et retenait encore sous le charme sa sœur Meloa, cet hommelà devait mourir.
Arthur avait compris , dès les premiers temps de son séjour au milieu des Iroquois, qu'il y avait une éternelle barrière entre lui et ces hommes, trop vains pour l'écouter, trop défiants pour le croire, trop attachés à leurs coutumes ti'aditionnelles pour la modifier en rien ; ces hommes opposaient de toutes parts une résistance invincible aux efforts qu'il eût faits pour les tirer de leur état d'ignorance et de barbarie, aussi n'avait-il essayé que dans sa famille des innovations qu'il allait peutêtre expier chèrement. Tous les soirs le feu du conseijl était secrètement allumé,
tous les soirs les Sachéens se rassemblaient comme c'était la coutume lorsqu'on méditait une grave entreprise, et la question de vie et de mort était agitée pour Arthur. Chaque jour s'amoncelaient contre lui les griefs; et le serment de fraternité avait, par l'adresse des orateurs, cessé de paraître un obstacle à l'accomplissement de leur vengeance. C'était un ennemi, un serpent qu'il fallait écraser avant qu'il répandît davantage son venin mortel. Quelle vie était en sûreté tant que sa vie était épargnée? Un mot de lui, un geste donnait la mort! Les prodiges accompagnaient ses pas! Les malheurs avaient fondu avec lui sur la tranquille vallée ! C'était l'esprit du mal. Enfin la haine l'emporta et la mort d'Arthur fut résolue.
Pourtant la sombre agitation des Indiens n'avait pas échappé à l'inquiète sollicitude de Méloa; son âme de femme lui faisait pressentir qu'un danger vague menaçait son frère. Mais comment le parer sans le connaître? On prenait les plus grands soins pour le lui cacher, à elle presque enveloppée dans la même disgrâce.
« Arthur, dit-elle un jour au proscrit, Arthur , je tremble; lu n'es plus en sûreté parmi nos frères! Ne vois-tu pas les regards sombres qu'ils te jettent et les paroles qu'ils murmurent à ton approche. Arthur, depuis le baptême d'Oukama et sa mort dont ils t'accusent, il n'est plus de repos pour ta sœur, car elle les a entendus proférer des menaces! O frère, s'ils allaient te faire mourir.
— Ne crains rien , Méloa , ils n'oseraient.
— Oh! veille a tes jours, ou plutôt laisse-moi y veiller moi-même. Arthur, si tu fuyais , je tremble pour toi!
— Fuir ! eh! le puis-je ? N'ai-je pas juré d'être fidèle.
— Mais s'ils manquent eux-mêmes à leur serment !
— Alorsje serai dégagé du mien.
— Il sera trop tard.
— N'importe ! Et si je fuyais, ma sœur ,
tu serais leur victime; ils vengeraient sur toi ma lâche désertion. Et n'ai-je pas promis à Oukama de veiller sur ta destinée? Veux-tu fuir avec ton frère? dis, le veuxtu?
— Oh! te suivre dans ta patrie, quelle joie pour Méloa! Mais non, je serais coupable; vois-tu, frère, je ne puis abandonner la tombe de ma mère, ni la tribu de mes ancêtres. Aucune fille des Indiens ne l'a jamais fait; ce serait un crime.
— Ne me parle donc jamais de fuir, ce serait un crime aussi. D'ailleurs, qui m'accueillerait dans ces forêts sauvages ? Iraisje donc chercher un refuge parmi les ennemis de nos frères? Non, ma sœur, non; tu es trop prompte à t'alarmer ; ils n'oseraient, te dis-je. «
Et pourtant l'arrêt était porté; on ne délibérait plus que sur les moyens d'exécution. L'occasion s'offrit bientôt d'ellemême. La guerre venait de se déclarer entre les Iroquois et une tribu voisine. Il fut résolu secrètement que les guerriers s'assembleraient en troupe pour aller surprendre l'ennemi. Et l'expédition fut fixée à quelques jours. Arthur devait se joindre aux combattants. Le reste du plan fut dit à voix basse, entre les conjurés. Au sortir de la vallée, quand la troupe s'avancerait en silence au milieu de la forêt, les Indiens se réuniraient subitement autour du guerrier blanc , et le tomahawk en aurait bientôt fait justice. Surpris et désarmé ea un moment, il n'aurait pas le temps de songer à la résistance ; il fallait enfin s'assurer si le blanc pouvait mourir comme les autres hommes; il fallait dépouiller son crâne et voir s'il était semblable à celui d'un Indien. Au retour, il devenait facile d'expliquer sa mort, car il aurait péri dans le combat. La trame ourdie de la sorte, c'en était fait d'Arthur; on avait même pris soin de ne pas emmener pour cette guerre les jeunes gens de la tribu qui s'étaient faits les amis du visage pâle , de peur qu'ils ne misseat obstacle à cette œuvre de ven-
geance. Le secret fut gardé avec des précautions infinies, car il était à craindre que Méloa ne vint à le soupçonner. Méloa, complice et victime, aurait partagé son sort. Qu'était-ce qu'une femme en contrepoids dans la balance de la haine ?
La veille de ce jour fatal, on accomplit les cérémonies qui précèdent le départ des guerriers. On raconta les songes, on invoqua les manitous, on fit ses adieux aux proches, on prépara ses armes, puis le soir chacun se retira dans son wigvsam pour y prendre quelques heures de repos.
« Que je voudrais , mon frère , te voir de retour! disait Méloa. Condamne, si tu le veux, mes craintes; mais je tremble et m'afflige sans motif raisonnable. Il y a tm si profond mystère dans la conduite des Saehéens; ils s'assemblent depuis quelques jours en secret, et les jeunes gens sont éloignés de leur présence. Un grand nombre demeureront parmi nous, et toi tu pars! tu pars, et je n'ai plus de mère. Ah ! mon frère, que je vais prier ton Dieu pour qu'il te ramène bientôt !
— Rassure-toi, Méloa, ne crains rien; mou âme est tranquille, à moi, car elle est pure de trahison. Je vais te confier aux matrones , et puis au retour, pour obéir au vœu d'Oukama, je choisirai parmi nos guerriers celui que tu voudras me désigner, et je lui dirai : Recevez ma sœur pour épouse, elle est bien digne de votre amour.
— Arthur, Arthur, je ne parle pas de te quitter! Es-tu las de mes soins, ou t'ennuies-tu d'être mon frère et ma mère à la fois? Laisse -moi quelque temps encore pleurer ma mère en liberté. »
Et ils se séparèrent.
A peine le sommeil était descendu sur les huttes, que la vallée, ordinairement si calme à cette heure morne de la nuit , retentit d'un bruit inconnu, et résunna sous des pas étrangers. Quelques fantômes se glissèrent par l'étroite ouverture, et pénétrèrent dans cette enceinte escarpée , tellement dérobée à la vue des hommes qu'il
fallait une observation locale toute particulière pour en reconnaître l'entrée, après qu'on en avait une fois franchi le seuil. Une longue file de guerriers avançait en silence, étendant toujours ses replis comme un reptile formidable qui, après un long sommeil, déroule ses anneaux pour enlacer sa proie,
3L'iis quels mouvements insensibles , quels pas légers, quels bruits mystérieux eussent échappé à l'oreille exercée d'un Indien? même quand le sommeil suspeud ses facultés, un instinct veille encore en lui qui le défend contre toute surprise. Soudain un guerrier sort précipitamment de sa hutte ; à la vue des étrangers il pousse un cri terrible qui réveille toute la tribu. « Les visages pâles, les hommes blancs, aux armes, trahisou, vengeance! Voilà les cris que mille voix répètent et qui, mêlés aux détonations des armes à feu, forment un tumulte effrovnble. Arthur s'élance hors de sa cabane; que voit-il? des frères, des Français; Vincent, Robert aussi le premier de tous. « Arthur!! Robert!! est-ce un songe?
— Je te l'avais dit. »
Mais un Indien s'avance brandissant le tomahawk au-dessus de leurs têtes.
« Meurs de ma main, vipère, s'écrie-t-ili Maintenant ou à l'aurore, qu'importe? tu devais mourir. » Pourtant la massue lui échappe; il tombe frappé d'une balle et roule dans la poussière. Ces derniers mots ont jeté une lueur terrible dans l'esprit d'Arthur ; le complot est révélé. Il hésitait à tourner ses armes contre ceux qu'il a longtemps regardé comme ses frères ; maintenant c'est sa vie qu'il défend contre leurs embûches; il combat à côté de Robert.
La lutte devient affreuse; les Indiens s'acharnent avec rage contre leurs ennemis; plus d'une chevelure est enlevée, malgré l'avantage que donnent aux blancs leur nombre el leurs armes. Ils ne voulaient que faire prisonniers ces hommes pour délivrer Arthur, mais ils se voient contraints de les
exterminer tous, et frappent sans merci, tremblant de se tromper , car la lune seule éclairait ce drame sanglant.
Pourquoi s'arrêter sur un affreux tableau ? Quand le jour parut, les Français étaient maîtres de la vallée ; ils parcouraient avec effroi cet étroit champ de bataille où gisaient tant de morts! Ils eurent à déplorer quelques-uns des leurs et donnèrent à tous la sépulture. Puis ils songèrent à s'assurer des prisonniers : c'étaient les vieillards qui n'avaient pu combattre , et les femmes que la stupeur et l'anxiété avaient empêchées de fuir.
Après quelques jours d'une garde vigilante, les vainqueurs annoncèrent aux captifs la résolution qu'ils avaient formée de les emmener dans leur patrie. Alors le plus âgé des chefs prit la parole : « Guerriers blancs , dit-il , laissez-nous dans la vallée où reposent les os de nos pères et ceux de nos fils; c'est là que nous chanterons l'hymne de la mort. Si vous voulez nous conduire dans les vrigv^ams des pâles visages, nous appellerons à nous la dernière heure , et elle viendra nous trouver au feu du conseil ; alors vous n'aurez plus que des cendres. Partez, hommes blancs que les manitous protègent; emmenez Arthur; il est la cause première de nos désastres. Nous avions résolu de le faire mourir , et Athaïnsic nous eu a punis. Qu'il vive donc et disparaisse de nos yeux. Malheur au jour où nous lui avons dit : Sois notre fils et fume avec nous le calumet de la fraternité! Malheur à nous, vieillards, de n'avoir pas ouï la nature qui fit les hommes rouges et blancs pour qu'ils fussent toujours ennemis! Laissez parmi nous nos filles avec leurs enfants, car ces enfants, aujourd'hui à la mamelle, seront de jeunes louveteaux altérés de votre sang. Quant à la sœur du guerrier blanc qu'elle s'éloigne avec vous; elle n'est plus notre fille ; elle a trop entendu les paroles de l'étranger, elle a trop appris son langage ; on dit même , l'insensée , qu'elle adore ses dieux. Oukama mou-
rante la remit aux mains d'Arthur , en lui disant : Sois sa mère; Méloanenous appartient plus; elle est à lui. Adieu! guerre éternelle entre nos fils et nos enfants. J'ai dit. » Et le chef se tut.
Bientôt les Français abandonnèrent la vallée, laissant à ces héros du désert la liberté qu'ils réclamaient à si juste litre. On voit que Robert avait tenu parole, malgré la défense d'Arthui'.
A son retour en France , il avait peint les lieux, les ressources, raconté ses aventures et celles de son ami; ses récits et ceux de ses compagnons avaient contribué à l'établissement d'une colonie déjà projetée.
Son premier soin en revenant au Canada avait été la délivrance d'Arthur, par le secours des nouveaux colons.
Celui-ci, en dépit des transports que lui causait sa délivrance, ne put refuser quelques larmes à ces guerriers, la fleur d'une tribu tout entière, à ces hommes qui l'avaient admis dans leurs foyers et qui maintenant gisaient sous la terre à cause de lui.
Nos deux héros , après avoir quelque l temps habité la colonie que les Français avaient fondée sur ces parages, s'embarquèrent pour la France , laissant en Amérique le brave et fidèle Vincent. Ils emmenèrent avec eux Méloa, bannie par les Sachéens et triste jusqu'à la mort des paroles qu'ils avaient prononcées contre elle. Elle pleura bien tous les héros qui avaient péri dans la nuit fatale; mais ces hommes voulaient tuer Arthur , son bien-aimé frère, et cette pensée adoucit ses regrets.
A leur arrivée en France, Arthur lui proposa d'échanger ce titre de frère contre celui d'époux, accomplissant ainsi le vœu d'Oukama , lorsqu'elle lui avait dit : Ta main choisira l'époux de mon enfant. Méloa y consentit sans peine et ne parla plus guère des Indiens. Cependant combien de fois elle répandit en secret des larmes, en songeant aux malheurs de sa tribu et au tombeau délaissé de sa mère!!...
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