EST LE SECRET DU GÉNIE
De tous les dons qui entrent dans l'apanage de notre espèce, il n'en est point dont l'homme soit plus jaloux que de ceux que l'or ni la richesse, les veilles ni les travaux ne peuvent procurer, et qu'il ne peut obtenir que d'une faveur spéciale de la nature. Aussi s'est-on creusé le cerveau pour imaginer le moven de donner , d'inspirer ce qu'on ne donne , ce qu'on n'inspire guère : le génie.
Un je ne sais quel lord d'Angleterre puissamment noble, puissamment riche, convaincu que l'àrae s'élève à la hauteur des événements , des circonstances au milieu desquels elle se trouve, lança , au sortir du berceau, son fils au milieu des caj)itales du monde , de là le promena sur les montagnes les plus élevées du globe, offrit partout à ses regards les plus grands spectacles qu'étalent l'univers, les mers, les batailles, les volcans, les tempêtes. Jamais il ne lui présenta que des tableaux, des scènes pareilles, dont la pompe, la magnificence devaient enflammer, exaller l'imagination. Cette éducation d'un nouveau genre eut tout le succès qu'elle méritait; le prodige ne fut qu'un sot.
Averti par cette leçon , un autre lord raisonna mieux. Celui-ci environna son fils d'esclaves, défendit sous les peines les ])lus graves de lui rien refuser, leur commanda d'être attehtifs à ses ordres et de lui obéir promptement en tout, persuadé que les contrariétés perpétuelles qu'il rencontrerait dans le monde allumeraient son indignation , enflammeraient son courroux et déploieraient en lui toutes les puissances de l'âme, et, au lieu du prodige qu'il attendait, sa grandeur n'obtint encore qu'un sot ; mais un sot pins dangereux que le ])remier; car à la sottise, à la stupidité, sou élève unissait la cruauté , la barbarie.
Que conclure de là ? que le génie ne se donne point? Non, mais que de pareils moyens sont nuls... En serait-il de plus efficaces ? c'est ce dont je n'ose pas répondre mais ce que je vais chercher.
Les esprits habitués à réfléchir ont déjà saisi ma pensée quand j'ai dit que tout le secret du génie est dans l'esprit d'observation.
Précepteurs de la jeunsse vous qui, amis du genre humain , conservez le feu sacré et voulez embraser la génération nouvelle, que la patrie a confiée à vos soins,de l'amour des grandes choses, prenez-y garde; les traits sous lesquels vous peignez le génie sont moins propres à en dévt lopper le germe dans vos néophytes qu'à effrayer leur jeune et tendre imagination, et à porter dans leur âme naissante le découragejuent, le désespoir. Que faites-vous en effet? pour rehausser le génie, vous leur peignez la carrière où il s'élance comme un abîme dans lequel la foule des mortels n'ose descendre ni pénétrer. Le génie, leur dites-vous, est cet aigle qui ravit les Pindaresau trône enflammé des dieux... C'est cet enthousiasme qui embrasse, élève le nourrisson des Muses au sommet du double mont.
Voilà ce que vous leur dites. Or , je vous le demande, est-ce bien là le moyen de les engager a tenter des efforts? n'est-ce pas plutôt le secret infaillible de les décourager ? Pour moi, je m'y prendrai d'autre sorte; je dirai à mes élèves : » Mes jeunes amis, l'esprit d'observation est le seul secretdu génie! - et je leur montrerai comment en effet les plus grands génies sont parvenus à se couvrir d'une gloire impérissable par lt'S])lus belles découvertes en observant toul simplement ce qui passait autour d'eux et sous leurs yeux. Je les fais assister avec moi à l'inven-
tion de l'art de la musique. « Pythagore, leurdis-je, Pythagore se promenait un jour dans les rues de Croton, il entendit des forgerons qui travaillaient; le son de leurs marteaux rendait l'octave, la quarte, et la quinte. Il entra dans leur atelier , il fit peser leurs marteairx. De retour chez, lui, il apl^iqua aux cordes tendues l'expérience qu'il avait faite et il forma la gamme. »
Un berger fait paître ses troupeaux près de iNIagnésie, sur les bords de la mer; la houlette qu'il porte est armée d'une pointe de fer; il sent qu'elle s'attache au rocher; le fait le frappe, et voilà l'aimant découvert. Des enfants, en jouant avec des scories, s'amusent à regarder à travers deux morceaux de verre des objets prodigieusement grossis par ce moyen. Métius passe, saisit le fait, et les télescopes font descendre les cieux et nous prêtent les astres.
Lu petit garçon assis auprès de la pompe était chargé de lever la soupape à chaque coup de piston , il se mangeait les sens de voir ses camarades s'amuser sans pouvoir jouer avec eux ; bientôt il examine la pompe, réfléchit, et l'idée lui vient d'attacher avec une ficelle la soupape au piston et voilà l'une des plus étonnantes perfections de l'homme perfectionnée par un polisson qui ne songeait qu'à aller se divertir avec des garnements de son âge.
Les bulles de savon qui voltigent dans l'air révèlent les six couleurs prhuitives.
Une pomme qui tombe attire l'attention sur la gravité des corps et révèle les lois d'après lesquelles se meuvent les corps lumineux qui roulent au-dessus de nos tètes. Un Génois jette les yeux sur une mappemonde; il remarque que l'Océan occupe trois fois autant de place que l'ancien continent , cette idée le fait rêver. Ne concevant pas que tant d'espace puisse être inutUe, il va chercher le îs'ouveau-Monde.
Vingt autres, avant Franklin, étaient montés au clocher du village de Carlisle pour voir les ravages causés par le tonneixe , et Ufi u'avaieut su rien qui fût digue Je re-
marque. Franklin y monte à son tour et observe que le tonnerre n'a fait aucun mal depuis la sonnerie jusqu'à T'horloge qui se correspondent par des fils de fer , et il en conclut qu'il n'y aurait pas eu de mal du tout si, du haut du clocher jusqu'au bas, on avait établi une tige du même métal ; et voilà les paratonnerres inventés et la foudre soumise.
Ce serait vous fatiguer de pousser plus loin cet exposé de l'origine des découvertes; ne croyez pas , toutefois , que ce que je dis que le secret du génie est l'esprit d'observation, s'applique seulement aux sciences; car, si du domaine des sciences nous passons dans le domaine de la littérature et de la poésie , nous verrons encore les plus beaux monuments qu'ait élevés l'esprit humain naître de germes presque imperceptibles.
Le Paradis pebdu n'était d'abord que le sujet d'une tragédie, et ce ne fut que par réflexion que le poète anglais y vit la matière d'un poème épique. Une simple lettre, quelques remarques sur l'éducation sont le germe de I'Emile , des thèmes pour un écolier produisent Télémaque, quelques vers sur la Ligue enfantent la He>"riade , et du faible poème de Renaud jaillit la Jérusalem