‹ La Mère-institutriceChapitre 12 sur 224 · QUELQUES VOIX · texte numérisé non relu

QUELQUES VOIX

Moi, j'espère.

d'autres, d'un ton pleureur.

A quoi servirait de bien faire, puisque nous n'espérons rien ?

MADAME VALEREY.

Qui sait! vous pouvez rattraper vos places perdues.

LES PLEUREUSES, sccouant la tête.

Ah! joliment!

MADAME VALEREY.

Allons, allons, du courage! Vous allez me faire la harangue de Jeanne Hachette ai^x dames <^$.3$;jiuvais pour leur inspirer

la résolution de défendre leur ville contre les Bourguignons.

CLOTiLDE , en riant.

Ma pauvre Pauline, adieu les riantes images; et toi, Clara, pas moyen de placer ton pâle soleil ni tes grenouilles.

PAULINE

Que veux-tu ! je changerai de gamme.

{Clara pose sa plume, appuie sa tête sur

sa main, sa main sur son pupitre , et boude.)

MADAME VALEREY.

Qu'avez-vous donc, Clara ? [Elle pleure.) Mais répondez-moi, qu'avez-vous?

CLARA

Vous avez choisi ce sujet-là, madame, pour que je perde ma place.

MADAME VALEREY.

Pourquoi désiré -je que vous perdiez votre place?

CLARA, sanglotant.

Je ne sais pas; mais toujours je ne puis pas le faire; il est difficile, insignifiant et nullement dans mon genre.

MADAME VALEREY.

Vos compagnes en ont-elles un autre?

Du reste, plaignez -vous à monsieur Levasseur ; c'est lui qui a désiré qu'on traitât ce sujet.

CLARA

Eh bien ! il n'a qu'à venir le faire; moi jen'ess.iie même pas.»

Et Clara resserre plume, papier, ferme son pupitre. Madame Valerey, accoutumée à ces boutades, se contente de lui représenter qu'elle ne rendait service qu'à ses compagnes en boudant ainsi; que plus que personne elle était capable de traiter un sujet historique. Puis, voyant ses avis inutiles, elle sortit.

Alors chacune s'occupa de sa composition, mais non sans engager Clara à écrire. Ces mots bourdonnaient autour d'elle : « Clara, écris donc. — Clara, tu vas laisser

tribution. » Et Clara de répondre : « Tu m'ennuies, » et de toujours pleurer.

Mais au bout d'une heure , quand Clotilde se relisait déjà , que Pauline était à plus de la moitié de sa besogne, et que d'autres toujours sûres d'elles , par cela même qu'elles n'avaient ni moyens ni facilité, venaient de poser leur devoir sur la table de mademoiselle Desprès, Clara essuya ses yeux, se moucha, ouvrit son pupitre, prit son papier et se mit à commencer à écrire, murmurant des mots inintelligibles de colère et de révolte. Mais, ainsi que le lièvre, elle eut beau courir vite, elle n'était pas partie à temps ; et le moment d'enlever les cahiers arriva comme elle achevait une première diction. Il fallut remettre la maudite harangue sans l'avoir corrigée, pas même relue. Alors vinrent le repentir, les pleurs, l'accusation d'injustice, etc....

Au réfectoire madame Valerey lut à haute voix les compositions sans nom d'auteur; toutes s'écrièrent :« Voilà la mieux, » et elles désignaient celle de Clotilde ou de Pauline.

Il aurait fallu un esprit plus exercé qu'on ne l'a communément à seize et dixsept ans pour juger les éclairs de talent qui brillaient dans les lignes non corrigées de Clara ; M. Levasseur, madame Valerey et ses dames déplorèrent seuls que tant de moyens fussent rendus inutiles. Quant aux élèves, elles ne virent que les négligences, les répétitions inévitables à un travail aussi prompt, et d'une voix unanime Clara perdit son prix.

D'abord vint le désespoir, puis la honte, le désir de réparer, et à la composition d'histoire Clara fut première d'emblée, laissant après elle Pauline et Clotilde se partager la seconde place. Alors, oublieuse de sa dernière mésaventure, elle reprit sa bonne humeur.

Vous savez, mesdemoiselles, combien les études sont dérangées d'heures le mois des

le prix à Pauline. — Oara, pense à la dis- j compositions. Il n'y a plus de temps réglé;

on s'occupe spécialemeut d'une chose, puis ' travail pour récouler. Quand elle a fini

d'une autre; on passe des journées entières à étudier la sonate qu'on doit jouer devant les parents rassenib'uJs; on achève un dessin , on confectionne de charmants ouvrages à l'aiguille, et Dieu sait le tapage qui règne alors aux classes; car souvent les maîtresses sont forcées de s'absenter ou trop occupées à donner un coup de main à une retardataire pour maintenir une sévère discipline, et, soit dit entre nous, les écolières sont très babdes à profiter de la moindre occasion de bavarder, mais de bavarder, ainsi que le disait une surveUlante de ma pension, comme des pies borgnes.

Le lendemain de la composition générale d'histoire, toutes les grandes et les moyennes étaient rassemblées dans la même classe : la plupart travaillaient à l'aiguille en riant et causant; d'autres dessinaient, et Pauline, dans un coin de la salle, étudiait son piano, repassant surtout les passages difficiles.

CLARA , dessinant sans lever la tête.

x. Pauline, quand tu auras fini celte maudite gamme, tu nous le feras savoir, que nous nous réjouissions; car tu nous ennuies à mourir.

CLOTILDE

Penses-tu qu'elle s'amuse, la pauvre, qui est sur ces trois mesures depuis deux heures?

PAiLiNE, découragée.

Et encore je ne les sais pas.

CLARA

Ce n'est pourtant pas difficile.

PAULINE

Tu crois, parce qu'il n'y a rien de brillant; inais il faut une justesse d'expression que je ne puis attrapper.

CLARA, se levant.

Tu vas voir comme on fait ce trait. {Elle va au piano j et, sans s'asseoir, sans hésiter, joue tout le passage avec une délicatesse remarquable. Les élèves ont suspendu leur

elle se retourne d'un air content d'elle). Voilà, mes enfants, comme il faut jouer cela.

TOUTES, s' écriant.

Est-elle heureuse, cette Clara! Elle ne se donne pas le moindre mal; elle perd la moitié de la journée et réussit à tout. CLARA, avec un soupir ironique.

Je ne me donne pas le moindre mal!...

Ah! quelle injustice, quand je me consume, que je me dessèche sur le travail!

Voyez ma maigreur, la pâleur de mes joues.

LES AUTRES, UOnt.

Oui, mets- toi à côté de Pauline, et nous verrons la plus pâle, la plus fatiguée.

CLARA, cVun air dédaigneux.

Que lui en revient -il ? Réussit-elle mieux que moi et que Clotilde?

PAULINE, avec douceur.

Il m'en revient que je marche tout de suite après vous, ce qui est encore un honneur.

CLARA

Ah! Pauline! tu m'attendris; je me sens venir une larme.

MADEMOISELLE DESPRÈS

J'espère au moins, Clara, que vous accordez bien à Pauline d'être votre égale, et plus que vous elle a sa modestie et sa bonté.

CLARA, (F un air revèche.

Je ne lui veux rien ravir de ses éminentes qualités.

PLUSIEURS MOïENNES.

Si on était bien juste, Pauline serait avant toi; on devrait récompenser sa bonne volonté, son assiduité; et... d'ailleurs, j'aime autant son travail que le tien; elle approfondit plus ce qu'elle sait, et....

CLARA, se redressant d'un air théâtral.

Vous êtes de misérables ingrates; vous protégez Pauline, et c'est moi qui suis votre sauveur. Qui fait vus calculs, la moitié du

temps? qui conigc vos analyses, qui vous dicte des difficultés et qui vous les explique pendant les récréations? Moi, toujours moi, et vous ne m'aimez pas!

d'autres voix.

C'est vrai , il faut en convenir, Clara est bonne compagne.

ciakv^s., fièrement.

La vérité sort de la bouche des enfants. Bien, mesdemoiselles, je suis contente de vous.

MADEMOISELLE DESPRÉS

Clara, vous faites à vous seule plus de bruit que toutes les autres.

CLARA

C'est pour charmer leurs ennuis, à ces pauvres petites, que je vois là languir sur les difficultés. Henriette a déjà défait six fois sa bourse; l'autre gâte le coin qu'elle brode; voilà l'écran de Nanine à moitié fané, et....

MADEMOISELLE DESPRÈS

Et vous êtes étonnée que, malgré votre obligeance, vos compagnes vous préfèrent Pauline etClotilde? Vous les molestez sans cesse.

CLARA

Mais elles n'ont qu'à me le l'endre. Tenez, voilà mon dessin; jugez et critiquez.

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