CINQUIÈME LEÇON
Le professeur arrive enfin, aux serra onaires du quinzième siècle. Il examine d'abord les accusations portées contre eux par quelques écrivains modernes, entre autres par Voltaire qui dit : « Les sermons de Menot et de Maillard étaient prononcés moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français; de ce mélange monstrueux naquit le style macaronique: c'est le chef-d'œuvre de la barbarie. Cette espèce d'éloquence, digne des Hurons et des Iroquois, s'est maintenue jusqu'à Louis XIII. »
L'auteur d'une histoire littéraire récemment publiée dit aussi : « Cette éloquence est bien médiocre et bien grossière; elle ne nous offre que les invectives burlesques de Menot, les pla'itudes de Raulin, les bouffonneries cyniques de Maillard. » Ces autorités paraissent graves ; néanmoins le professeur démontre la fausseté des accusations. Les sermonaires du quinzième siècle improvisaient généralement , et il n'est pas probable qîi'ils eussent parlé au peuple une langue que le peuple ne comprit pas. Le mélange des deux langues s'explique par l'usage où étaient les cleics de rédiger en latin tout ce qu'ils voulaient transmettre à la postérité. Ne pouvant pas toujours traduire les idiotismes , ils ne se faisaient pas scrupule de les transcrire ou de les déguiser en barbarismes. Ce mélange n'est donc pas le fait des orateurs, mais de leurs traducteurs.
Ce point éclairci , le professeur passe au second grief, c'est-à-dire au burlesque et à la bouffonnerie. Le reproche du mélange des deux langues une fois écarté, il ne reste plus que l'emploi de locutions vulgaires, de comparaisons familières et d'apologues plaisants. Si les sermonaires du quinzième siècle n'avaient fait que plaisanter, ils eussent été blâmables ; mais si l'apologue leur a servi seulement de moyen pour fixer l'attention et ramener les cœurs à Dieu, on doit louer
ce moyen renouvelé des Grecs , il est vrai , mais toujours puissant. Le reproche de vulgarité de langage est singulier, car à cette époque on n'avait pas encore établi de hiérarchie entre les mots; ils allaient tous sur le pied de parfaite égalité. Il n'y avait parmi eux ni nobles ni roturiers. Le départ de deux langues ne s'est opéré que plus tard; préparé par Ronsard, il s'est accompli sous Malherbe.
Le cynisme des orateurs du quinzième siècle est aussi un anachronisme. A mesure que les peuples se sont civilisés, les langues se sont épurées, et ce qui blesse la pudeur de nos oreilles aujourd'hui faisait seulement sourire au dix -septième siècle et passait inaperçu au quinzième. L'orateur cite ensuite quelques passages de Menot :
« Si les hommes savaient ce qu'ils ont de temps à vivre , la meilleure part serait au plaisir, et peut-être donneraient- ils le reste aux louanges du Seigneur. Si quelqu'un pouvait se dire: «J'ai trente années devant moi, » il ferait beau voir ses vols et débauches ; mais nous somines comme l'oiseau sur la branche, qui meurt, en chantant, du trait qui le frappe à l'improviste. »
Comme cette comparaison est habilement jetée ! quelle justesse et quelle touchante mélancolie! comme notre pensée se reporte involontairement vers cet oiseau du fabuliste,
Mortellement atteint d'une flèche empennée!
Les apologues et les narrations de Menot sont très remarquables. Voici une narration qui tire son principal intérêt de certains détails familiers qui rendent la scène présente aux yeux, et qui, ramenant la scène au.x proportions humaines , excitent un pathétique à la portée d'un auditoire vulgaire.
Le récit du sermonaire est emprunté à la chronique d'Eusèbe ; c'est un fait histo-
rique, une réalité; il eu prévient ses auditeurs et les attache par là. Il décrit d'abord la vie dissolue de l'impie , ses danses , ses festins, ses orgies. Dieu se lasse, la maladie survient et cloue l'impie sur son lit de douleurs. Le confesseur arrive, on l'écondult , poliment toutefois, en le faisant boire à la cuisine. Le curé revient à la charge, armé du saint Viatique : même accueil ; le curé retourne à son église comme il était venu. Cepend.mt le moribond voit en songe sa condamnation écrite sur le livre dévie. Le désespoir s'empare de son cœur sans le ramener à résipiscence; pendant trois jours sa langue, hors de sa bouche, s'agite convulsivement et prononce des mots étranges ^ ; enfin, la femme de l'impie l'avertit qu'il est temps de faire son testament. Le notaire arrive; toute sa famille est assemblée autour du lit de mort. Le mourant dicte ainsi ses dernières volontés : « Comme il est juste que chacun soit rétribué selon ses mérites, attendu que je ne me suis jamais confessé, attendu que dans ce monde je n'ai jamais rien acquis que par tromperie et que j'ai toujours suivi la volonté du démon, je donne mon âme à tous les dia-
(i) Massillon s'est rencontré avec notre sermontire dans cette peinture : « Ses yeux se fixent , ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouve d'elle-même. » ( Sermon de la mort du juste et du pécheur.)
blés et je veux qu'on m'ensevelisse dans l'enfer. — Mais, dirent les assistants, la miséricorde de Dieu est grande. — Non, reprit-il, l'arrêt est porté, le temps de la miséricorde est passé; et vous (en s'adressant au prêtre), vous m'avez apporté trop tard le corps du Seigneur; vous connaissiez mes blasphèmes et vous ne m'avez pas corrigé; vous êtes cause de ma perte, soyez damné ! — Mais vous n'avez point de pouvoir sur moi. » Ses filles étaient rangées autour de son lit : « Pour vous doter et pour vous parer, j'ai été obligé de m'enrichir par l'injustice; vous avez été les instruments de ma damnation ; ne voulant ni vous abandonner , ni vous oublier dans mon testament, je vous donne vous et ma femme , et mes fils et les vôtres , à tous les diables de l'enfer. « Quand tout fut fini, ajoute l'orateur, une tempête descendit du ciel, et l'on ne trouva plus que la poussière empestée d'un cadavre.
Ce récit si complaisamment développé , si brusquement terminé, devait produire une grande impression de terreur. Les circonstances de cette impénltence finale longuement détaillées, et la soudaineté de la vengeance divine forment un contraste qui serait le triomphe de l'art, s'il n'est le produit d'une heureuse rencontre. Toutefois de pareilles trouvailles n'arrivent pas aux orateurs vulgaires.