MARCHE DE LA CIVILISATI01S
Tant que les Francs n'ont été que des peuples guerriers armés contre l'empire et marchant aux conquêtes, serrés dans leurs rangs, unis entre eux , ils vivaient comme frères ; l'hospitalité , la plus humaine de toutes les vertus, avait un temple au sein même de leurs camps; l'amitié les rendait inséparables, la valeur invincibles.
Mais aujourd'hui , maîtres d'un puissant Etat, riches des dépouilles de Piome, riches de ses provinces et de son or, ils vont hériter aussi de ses vices; et la division, et les querelles intestines, et la cruauté, et l'ambition insatiable , et toutes les passions déchaînées vont leur apprendre que la richesse ne fait pas le bonheur , et qu'alors même que le plus valeureux des peuples a cru donner son sang pour la gloire et la liberté, il n'a travaillé qu'à se forger des chaînes, à se créer des tyrans.
Deux femmes , qui le croirait ? deux femmes vont gouverner à leur gré ces hommes qui avaient déshérité la femme , qui lui avaient refusé sa part de la terre de conquête, qui lui avaient dit: « Tu ne régneras point. »
O Francs! vous aviez méconnu la douce souveraineté de la femme; vous l'aviez méprisée, parce qu'elle ne portait pas comme vous la ^Francisque ou la hache; et, pour vous punir de la supériorité que vous vous arrogiez sur elle, le ciel arme , dans sa colère, deux furies à la tète de femme , deux monstres qui , le poignard à la main, parcourent vos ran"s et déciment vos guer-
riers. Frédégonde et Brunehaut soufflent partout la vengeance et le meurtre ; et elles trouvent parmi vous des êtres assez lâches pour les flatter, des esclaves assez vils pour leur obéir!
Et que faisaient donc les rois pendant ces jours de terreur et d'inquiétude? Les rois , ils supportaient avec peine une couronne devenue trop lourde pour leur faiblesse, et tandis que l'arbre de la royauté se courbe et ne produit plus que des rameaux dégénérés, une puissance étrangère, semblable à ces plantes parasites dont le feuillage épais étouffe bientôt le tronc qui les protégeait , la puissance des maires du palais , née au pied du trône , s'y attache , l'entoure, l'élreint, l'enlace à l'aide de ses mille bras , parvient à le dominer et s'en empare entièrement. Alors tout change de face , tout cède à cette autorité neuve de sève et d'énergie, à cette autorité de l'intelligence, seule capable de raviver la monarchie et de satisfaire aux besoins de la nation.
Un bruit venu de l'Orient a frappé mon oreille. Quelle voix s'est fait entendre , qu'aperçois-je sur les confins de l'Arabie?
Un homme parle, et la multitude le suit avec enthousiasme. Comme saisis de vertige, les uns courent aux armes , les autres se prosternent en criant : « Allah ! Allah ! Il n'y a de Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète î u
Soudain Iç croissant s* élève dans les airs;
il plane sur l'Afrique; et l'Egypte frémit jusque dans les cendres de ses tombeaux, jusque dans les fondements de ses éternelles pyramides.
O comble de l'audace ! ô triomphe de l'orgueil dans l'esprit de l'homme ! Ce qu'un Dieu n'avait pu faire qu'en se revêtant d'un corps périssable , qu'en affrontant pour nous l'opprobre de la croix, un téméraire ose le tenter par la force du glaive; c'est le fer à la main qu'il impose sa doctrine ; sa devise c'est : croire ou mourir
Nourri de la Bible et de l'Evangile, dont il fait, avec les superstitions et les allégories orientales, un mélange sacrilège, Mahomet, tout à la fois soldat, législateur, monarque et pontife, se flatte de régénérer le monde; il entreprend de rivaliser avec le Messie.
Plein de cette idée, le voilà qui publie sa croyance: monstrueux enfantement, présage funeste de ruine et de désolation , l'islamisme sort tout armé du cerveau du prophète , comme autrefois Palias du cerveau de Jupiter.
La religion chrétienne , humble et timide dans le principe, mais fermement assurée de la divinité de son origine, confiante dans sa propre force, ne cherche à s'étendre que par la foi. L'islamisme sent trop que ce moyen ne peut lui suffire ; pareil a ces parvenus qui étalent d'autant plus de faste que leur naissance est pins obscure, il emprunte l'échit imposant des conquérants de la terre, il se fait précéder du cri de la victoire.
Tout ce que le génie a de grandeur, tout ce que l'éloquence a de subtilité, Mahomet le résume en lui; mais qu'est ce que le génie, qu'est-ce que l'éloquence humaine lorsqu'il s'agit de sonder les cœurs, de régir lésâmes, d'éclairer les consciences?
Vainement II s'entoure du ])resiige de la divinité : l'homme perce en lui sous l'enveloppe du dieu, comme en Jésus le Dieu perce de toutes parts sous l'enveloppe de l'homme.
Cependant les deux cultes sont en présence : la vérité contre l'erreur, la chair contre l'esprit, la vérité contre le ciel.
L'heure de l'attaque a sonné. Une même ardeur anime les combattants, un même but les rassemble ; c'est au nom du Dieu de paix qu'ils entonnent l'hvmne de la guerre, c'est en son nom qu'ils vont s'entr'égorger.... L'humanité tout entière, intéressée dans ce combat, en attend l'issue.... Les ennemis du Christ donnent le signal ; ils s'avancent d'un pas ferme, leurs regards sont menaçants. Les chrétiens ne montrent pas moins d'intrépidité ; déjà le son de leurs trompettes guerrières a retenti dans la plaine, ils marchent bannière déployée. On se mesure, on se heurte, la lutte s'engage; lutte terrible, lutte à jamais déplorable !.... Le fanatisme eut ses martyrs, et la croix victorieuse ne triompha que par le sang.
M"^F. Pavy.
ROSÉES
Par Madame HE&MAaiCJB Lesguillon.
UuToliuae de luxe, in-8°, avec gravure anglaise, frontispice et 48 vij Chez Louis Jaaei, libraire, rue St.- Jacques, u"
.Hir
8 v'ili^Ês; pris
Sir.
La Mèke Institutbice n'est pas un journal qui rend compte des livres ; son but est de former le cœur et l'esprit des jcîines personnes et de préparer en elles, par l'instruclion, de bonnes mères et de bonnes épouses. Mais nous pensons être fidèles au but de notre publication en signalant l'apparition d'un -volume charmant comme luxe typographique , comme luxe de gravures, et dans lequel l'iiuleur a consacré un talent poétique du premier ordre à exprimer les plus doux , les plus délicieux sentiments de la nature. Dans le livre de Rosées, une ingénieuse coquetterie a revêtu d'une riche parnre les plus naïves sensations, les préceptes des devoirs les plus saints, charme et consolation de la vie. C'est un cadeau exquis à faire aux jeunes filles comme aux mères, et chacune d'elles apprendra eu le lisant à mieux apprécier l'a-
mour pur qu'elles éprouvent, l'amour pur qu'elles inspirent. C'est paj/la poésie que les premiers législateurs donnèrent des lois aux hommes, c'est par la poésie aussi que toute bonne cbose s'imprime dans l'esprit et se grave dans le cœur.
Ici tout s'accorde en fraîcheur et en délicatesse. Il y avait longtemps qu'un ouvrage aussi élégant ne s'était offert aux regards: nous louons fort cette r^berche de l'éditeur et nous sommes sûrs qu'il en sera payé par un brillant succès.
Nous détacherons une fleur de cette jolie corbeUle , et nos lectrices apprécieront comme nous l'aimable talent de la femme poète qui a trouvé dans son cœur de fille, d'épouse et de mère, les plus suaves inspirations.
apa
L'ÉVÊOUE AU BAL.
C'était une ma Pauvre, maud C'était du ciel Car souvent des saison!
Pour punir la voix Pour punir la bouche qii ment
Et l'hiver planait sur la terre, Terrible, rigoureux, entouré du mystère; Lui seul il commandait, et la nature en deuil. Effrayée à l'aspect de ses glaces mortelles, Retardait son départ et reployait ses ailes Pour dormir longuement dans le même cercueil.
Le soleil, voyageant dans une épaisse brume, Etait obscur, voilé, comme un foyer qui fume Et projette au parquet son reflet de pâleur, Sans donner à nos pieds un souffle de chaleur. A travers les frimas cheminant sa tournée, Il brillait, obscurci comme un œil de mourant, Et son ombre maussade éveillait la journée Comme un enfant boudeur qui se lève en pleurant.
Oh! que c'était malheur! oui, pour le pauvre hère Qui, nu, s'endort couché dans son lit de misère. Attendant, pour ouvrir ses débiles regards, Que le soleil échappe à d'humides brouillards ; Pour le vieillard perdu sans abri, sans demeure. Qui l'appelle et l'attend pour connaître son heure ; Pour l'enfant ou l'oiseau renvoyés de leur nid. Qui va chercher tout seul son millet et son lit, Et qui, trop frêle encor pour vivre à la froidure, Sera pris par l'hiver (jui veut une pâture^ Pour l'homme que le sort condamne, sans espoir, A vivre de l'aumôue, à manquer de pain noir; Pour tous ceux qui ne sont secourus de personne, Ceuv qu'un hasard injuste appauvrit, abandonne, Ceux qui n'ont, pour chauffer leurs membres engourdis.
Que la lampe de Dieu qui brûle au paradis.
C'était malheur ! malheur ! Qu'importe donc au
riche,' Que sa voiture'entoure et que le luxe afûche. Qu'un ciel soit noir ou bleu ? qu'importe la saison ? Il a sou lit de plume; il a dans sa maison La vie à chaque jour renouvelée et douce; • Il a son mur de soie et son tapis de mousse ; Il a, suivant le temps, ses projets, ses désirs, Et sur un long hiver règle ses longs plaisirs. Pour ses soirs nébuleux il se fait des merveilles; Il a des feux causeurs, il a de chaudes veilles , Et la neige, et le givre, et les mornes frimas Sur ses vitraux dorés ne s'amoncèlent pas.
Qu'il donne donc, l'heureux! qu'il donne Sur ses nombreux plaisirs! qu'il ouvre son trésor,
Et, sans attendre qu'on l'ordonne, Qu'au pauvre de la rue il tende sa main d'or !
Charité! charité! de Dieu c'est la morale: Le prodigue de cœur n'a jamais rien perdu ; Le Seigneur fait là-haut pour chacun part égale; Ce que l'on sème ici dans le ciel est rendu !
Ainsi prêchait alors une voix pure et sainte , Un ministre du Christ qui vivait dans sa crainte, Qui suivait des vertus la plus sévère loi. Un Paul ! un Féuélon! enfin un Debelloy .'
Un soir, chez le préfet, c'était dépenses folles, C'était odeur de bal, éclat des girandoles! C'était palais de fée et parures et fleurs, Femmes et ùiamanls à changeantes couleurs , C'était feu flamboyant, chassant de toute porte Le froid, comme le vent chasse une feuille morte. Équipages, clievaux environnaient l'hôlel. Et des riches pas un ne manquait à l'appel. Dans les brillants salons se grossissait la foule, Comme dans la vallée un large torrent roule ;
Avec ses doigls de fer l'heure effaçait minuit, Et, comme un mort de plus, abandonnait la nuit.
L'orchestre, bondissant à la voix de Génie, Jetait à l'assemblée une ardente harmonie; On dansait, et chacun ressemblait au bonheur. Tout à coup des valets de leurs murmures couvrent Le fracas des salons ; soudain les portes s'ouvrent, Puis une voix dit : «Monseigneur! ■<
Frappés d'étonnement, on regarde, on écoute; Partout l'écho répète au doute :
« Monseigneur Debelloy! »
En effet, c'était lui, lui, cet homme d'église. Lui, paré de sa mitre et de sa sainte mise, Lui, le grand livre de la foi !
Il était calme et doux comme Jésus, sou maître, Aux noces de Cana, lorsqu'il voulut paraître
Pour prendre sa part au festin , Pour annoncer en lui la grâce messagère, Le fils de Dieu, leur Dieu, l'envoyé de son Père,
Armé de son pardon divin!
Il était là, rappelant la souffrance, Comme un prophète d'espérance, Comme l'aumônier du malheur !
Sa présence criait à la foule opulente Que l'année était dure et lente,
Et que l'enfant du pauvre a besoin de chaleur.
A ce nom révéré la fête fut émue, Pieuse, agenouillée, à cette noble vue.
Ainsi qu'un matelot qui tremble de périr. Chacun se demandait : «Serait-ce déjà l'ange Descendu pour nous dire ici-bas que tout change El que le monde va mourir! »
Et tops ils avaient peur! « C'est que, dit l'Écriture, Tenons à chaque jour notre âme nette et pure,
Prête à remonter au saint lieu !
Et n'allons pas courir fullemeni dans la vie.
Comme oubliant (|u'elle est suivie De la mon qui met devant Dieu!>
Mais il les rassura de sa bonté de père, Lui-même encouragea leur plaisir éphémère
Avec un rire dans ses yeux.
Regardant cet essaim de femmes jeunes, belles,
Aussitôt il choisit d'entre elles
Celle qui séduisait le mieux.
Et, tenant en ses mains la bourse demandeuse : « Mes frères, leur dit-il, donnez à la quêteuse
Un peu de lor de vos bijoux; Donnez! des orphelins vous aurez les prières, Et vous serez bénis des vieillards et des mères;
Sur la terre ils priront pour vous! »
Tous, tous , ils accouraient à sa grave demande. Comme les convertis apportaient leur offrande
A la Jérusalem en pleurs!
Et maintes fois l'heureuse bourse,
Vidée et remplie en sa course.
S'en alla panser les douleurs.
Puis jusqu'au lendemain la fête ranimée
Fut pieuse et croyante, ainsi qu'une âme aimée
Renaît à sa première foi!
Et tous eontenfs au cœur quittèrent la soirée Qui de l'aumône était parée.
Et meilleur on revint chez soi.
Puis le pauvre, couché dans son lit de misère. L'enfant mourant au froid, le vieillard et la mère. Pour réchauffer leurs pieds pendant les mauvais
mois.
Purent mettre au foyer du charbon et du bois. Les malades aussi calmèrent leur souffrance, Et les désespérés crurent à l'espérance Qui venait un instant les visiter, les voir, Leur apporter du feu, des habits, du pain noir. A cette heureuse vue, oubliant toute peine, Ils cessèrent leurs cris, leurs plaintes et leur haine. Car l'on n'est pas toujours patient, généreux.' Et l'on devient méchant quand on est malheureux. Recevant du secours, aussitôt ils prièrent
Pour l'opulent, le riche, et tous ils s'écrièrent : « Dieu! mon Dieu! fais-lui grâce et comble ses
désirs!
Donne-lui le bonheur ! protège ses plaisirs ! Fais-le sain de son corps au plus tard de son âge.
Puisqu'il est ton ministre, ôDieu! puisqu'il partage Avec le malheureux, mets de l'or en sa main, Et de ton ciel un jour ouvre-lui le chemin. »
J/lme HeRUàHCK LeSCCILLOIT.
SULÉMIE.
Les restes de Jaïr , prince et juge d'Israël , avaient été déposés dans la terre ; ses fils revenaient , le cœur triste , le front baissé, à la demeure où ils ne devaient plus revoir leur père. Le plus jeune nnarchait le dernier, et ses larmes coulaient avec abondance. Comme il se disposait à entrer dans la tente où déjà étaient ses frères, l'aîné d'entre eux, resté à la porte, le repoussa durement.
« Il n'y a plus de place pour toi ici; nous sommes les héritiers légitimes de notre père , tu n'es que le fils d'une courtisane; Ta donc chercher près d'elle la part qu'inutilement tu espérerais de nous. »
Le jeune homme regardait son frère avec un étonnement douloureux.
«Que t'ai-je fait, Gad, pour me traiter ainsi ? Sais-je où est ma mère vers qui tu m'envoies? et s'il est vrai qu'elle soit une femme de mauvaises mœurs , je pourrais bien prier pour elle, mais non vivre sous son toit. Je t'en conjure , laisse- moi habiter la tente de mon père jusqu'à ce que j'aie fait agréer mes services à quelqu'un ! »
Gad n'attendit pas la fin de cette supplique pour fermer la porte, et l'orphelin resta sans pain et sans asile.
Il retourna au tombeau de Jaïr et s'assit auprès en pleurant. « Celui qui m'aimait est là , et personne m;iintenant ne protège Jephté! »
Il demeura longtemps le visage appuyé sur le gazon, avec des sanglots dans le coeur.
L'air était froid , le brouillard enveloppait la contrée couverte des ombres de la nuit. On ne voyait au ciel ni lune ni étoiles. Les membres engourdis par l'âpreté d'un vent du Nord et ressentant les douleurs de la faim , Jephté crut qu'il allait mourir; il se coucha sur la tombe de son père, disant: « Demain on me mettra avec lui. »
Plusieurs heures s'étaient écoulées lorsque Jephté ouvrit les yeux aux accents rudes d'un homme qui tenait à la main une torche de résine allumée.
« Que fais-tu ici, jeune homme, et quelle couche as-tu choisie? Lève-toi.... Tes jambes sont faibles, à ce qu'il paraît; tiens, prends quelques gouttes de ce vin, il te ranimera... Vois, cela te fait du bien; dis- moi à présent quel motif t'a conduit en ce lieu, au milieu de cette nuit sombre. »
Jephié raconta ce qui lui était arrivé.
« Ainsi tes frères ont refusé de partager avec toi. Eh bien! suis-moi, je te ferai recevoir parmi mes compagnons ; ils sont aussi des déshérités, mais nous obtenons par la force ce que nous ne pouvons posséder par le droit. L'opulent qui refuserait une obole à notre humble prière cède une partie de sa richesse à notre glaive levé snr lui. ..
Le dénùment où se trouvait Jephté , la faim qui le pressait l'obligèrent d'accepter les offres du brigand. Il fut associé à sa troupe ; mais il ne prit jamais de part qu'aux expéditions dirigées contre des hommes
apS
durs et intéresses. Plus tard, ayant acquis sur ses compagnons une influence due à sa bravoure et à son intelligence , ils le nommèrent letir chef et se soumirent à la discipline qu'il établit parmi eux.
La réputation de cette troupe se répandit dans le pays, et l'on apprit avec surprise qu'elle était commandée par Jeplité, ce pauvre orjilielin jeté dans le crime par l'inhumanité de ses frères, et que son grand caractère en avait fait sortir, puisqu'on commençait à le considérer comme une des justices de la terre.
Alors ceux qui souffraient le phis de l'oppression des Ammonites dirent :
« Pourquoi n'aurions-nous pas recours à ce vaillant chef qui habite au pays de Tob ? Celui-là nous délivrerait du joug de nos ennemis. »
Et les anciens de Galaad décidèrent qu'ils iraient en députalion vers Jephté.
Lorsqu'il les vit devant lui et qu'il eut reconnu dans le nombre deux de ses frères, il demanda d'un air sévère quelle cause les amenait sur ses terres.
Un des vieillards répondit :
n La désolation est dans Israël ; Dieu a détourné sa face de dessus son peuple, il l'a vu se prosterner devant les idoles et a fait des Ammonites l'instrument de son courroux. Viens donc, ô Jephté! pour être notre prince; terrasse nos oppresseurs, et nous te serons soumis , et les autels du Très-Haut se relèveront à ta voix. »
.Teplité promena un regard de fierté sur ces hommes suppliants , puis s'adressant à ses frères :
« N'est-ce donc pas vous qui me haïssiez et qui m'avez impitoyabiement chassé de la maison de mon père? Vous venez à moi parce que la nécessité vous y contraint; mais qui peut m'assurer que, si je réduis vos ennemis à vous demander grâce, si je vous rends vos forces , vous ne briserez pas ensuite l'instrument de votre délivrance dès qu'il aura cessé de vous être
utile? Celui qui repoussa l'orpheliu peut trahir le bienfaiteur. »
Us répondirent:
" iSous prenons Dieu à témoin que lu n'auras plus à te plaindre de ceux qui ont mal agi envers toi, et nous te jurons pour Israël obéissance et fidélité tant que tu voudras nous gouverner. » D'après ces assurances, Jephté promit de quitter le pays de Tob et de se rendre à Maspha, où il parlerait au peuple.
» Mon père, quels sont ces étrangers qui sont montés de la vallée et se sont longtemps entretenus avec toi sons le pin de la colline? Tu ne m'as pas souri depuis leur départ; t'auraient- ils appris des choses fâcheuses?
— Non , mon enfant , répondit Jephté en rendant à sa fille un des baisers dont elle couvrait son front; ce sont les députés de mon pays natal qui viennent de me nommer leur prince.
— Et cela t'attriste ?
— Ce n'est pas de la tristesse, mais de la préoccupation; il faut, ma fille, te préparer à ce départ.
— Oh ! mon père , qui prendra soin , en mon absence, démon jeune agneau, de ma blanche colombe , et des fleurs que je cultivais sous ta fenêtre?
— Fais don de tout cela à Tune de tes compagnes.
— Je jouirai, il est vrai, du plaisir que fera mon présent; cependant j'éprouve de la peine à me séparer de ces charmants animaux qui me connaissent et m'aiment,
— Ma Sulémie , tu t'étonnais de la gravité de mon visage, et déjà le tien s'est rejnbruni.
— Tu ne perds , toi , mon bon père, hî agneau, ni colombes, ni fleurs.»
Jephté sourit; puis embrassant de nouveau Sulémie:
« Va , mou enfent, dire à ta nourrïce de
te parer comme en un jour solennel , car En vain les princes des tribus, en la voyant
je te présenterai ce soir à la famille de mon père. »
Un docile chameau reçut sur son dos la jeune Sulémie. Les boucles de ses cheveux noirs étaient retenues par un bandeau d'or ; des pierres précieuses brillaient à ses oreilles, et un collier d'un rare travail ornait son cou; un voile transparent, bordé d'une frange d'or, couvrait à demi sa tête et formait des plis ondoyants sur sa tunique de lin teinte en rose.
Pour la garantir de l'ardeur du jour, un dais de feuillage ombrageait sa tête, et l'heureux père , entouré de braves troupes, suivait sa fille chérie.
Dans toutes les villes où ils passèrent, on admira la beauté modeste et pure de Sulémie; et si le père relevait tous les courages, la fille attirait tous les cœurs.
Quand Jephté eut tenu conseil avec les anciens d'Israël, il envoya des ambassadeurs au roi d'Ammon pour l'engager à cesser ses ravages sur les terres des Juifs.
Le roi répondit que les Israélites , depuis leur sortie d'Egypte, vivaient de leurs usurpations, que le temps de la justice était arrivé, et qu'il les obligerait de rendre leurs conquêtes.
D'après cette réponse , Jephté reconnut que la guerre devenait inévitable; il rassembla les tribus belliqueuses et les mena dans le pays des Ammonites. Quand il les vit rangés en bataille et prêts à l'attaque, il implora le secours du Seigneur, lui demanda le succès des armes d'Israël, et fit un vœu dont l'accomplissement devait suivre la victoire des Juifs.
Dix-huit fois seulement Sulémie avait vu coucher le soleil depuis que Jephté était parti pour le pays d'Ammon. La jeune vierge, n'aimant que Dieu et son père, souffrait de l'absence de celui à qui elle communiquait toutes ses pensées et dont elle était toujours écoutée avec indulgence et tendresse.
belle, compatissante, se montraient empressés de prévenir ses désirs, elle recevait leurs soins d'un air doux et reconnaissant; mais dès qu'elle pouvait être seule avec sa nourrice , elle lui parlait uniquement de Jephté et du moment si désiré de son retour.
« Ma bonne Oliabeth , lui dit-elle un jour, allons sur le bord de la mer ramasser quelques-uns de ces coquillages argentés qu'on croirait doublés de feuilles de roses; peut-être, en fixant mon attention par une occupation, je serai moins triste de l'absence de mon père.
— Partons, ma chère fille, » dit la nourrice toujours disposée à faire ce qui plaisait à Sulémie.
Elles se mirent en marche et traversèrent 7m champ couvert de luzerne et de fèves en fleurs, qu'agitaient, en s'y cachant, le lière craintif, la civette dont on tire une liqueur odorante; puis on voyait encore le faisan au plumage doré, le pluvier solitaire chercher sur des arbres éloignés une retraite plus tranquille.
« Pauvres petits , disait Sulémie en les regardant fuir, restez sous vos ombrages et dans vos lits de gazon ; c'est une amie qui s'approche. »
Après avoir fait une provision de coquillages de diverses formes et de plusieurs nuances, que la mer apporte sur les sables du rivage , Sulémie retournait à sa demeure, songeant à composer avec ces coquillages un bouquet pour son père.
Afin d'éviter la chaleur devenue forte, elle prit, avec sa nourrice, un chemin différent où les arbres la garantissaient des brûlants rayons du soleil.
« Reposons-nous un instant, » dit la jeune fille.
Elle descendit dans un fossé tapissé de gazons et s'y coucha, en souriant à Oliabeth, qui dit en la regardant tendrement : « Tu peux dormir, ma fille , je veillerai sur toi. »
En disant ces mots , elle s'assit sur le bord du fossé.
Il y avait peu de temps qu'elles y étalent, lorsqu'elles entendirent des gémissements partis d'une espèce de hangar formé par les branches d'un chêne.
« Qu'est-ce que cela , demande Sulémie effrayée et se soulevant ?
— Je pense que ce sont les cris de douleur d'une biche qui met bas ses petits.
— Non, ma bonne, c'est une voix humaine.
— Peut-être une esclave châtiée par sa maîtresse. »
Il se fit un moment de silence , puis les plaintes, accompagnées de larmes, recommencèrent.
« On pleure, quelqu'un souffre; c'est de ce côté. Viens, Oliabeth. » Elles se dirigent vers le hangar, et trouvent, étendue sur de la paille, une femme qui, eu les voyant s'avancer, cache son visage dans ses mains.
«Fuyez, dit-elle en sanglotant, je suis impure et souillée. » Sa tête était nue, ses vêtements déchirés.
« C'est une lépreuse'' » dit Oliabeth.
Et se tournant vers elle:
« Depuis quand es-tu ici? lui demandât-elle.
— J'y suis venue après la fête des Tabernacles, voilà quarante jours.
— Tu t'es montrée aux prêtres , sans doute ?
— Ce sont eux qui m'ont fait quitter les Habitations et m'ont désigné cet endroit pour y attendre la fin de mon mal. L'un d'eux m'a visitée hier; il m'a dit que je pourrais dans six jours me présenter au tabernacle. •» Ici la femme se mit à pleurer.
« Pourquoi donc t'affliges -tu, lui demanda Sulémie, puisque ton exil va bientôt cesser ?
(l) La lèpre était une maladie commune chez les Orientaux. Les prêtres hébreux qui pratiquaient la médecine prescrivaient les remèdes pour la guérisun de cette maladie.
— Je ne sais , hélas ! quand il cessera , car je n'ai pas l'offrande que je dois présenter pour ma purification.
— Console-toi, malheureuse femme, je te la fournirai. » La pauvre femme essuya ses pleurs, elle remercia Sulémie qui lui promit de revenir bientôt.
Quatre jours après elle revint et trouva Jacobia debout; elle avait lavé ses vêtements et apporté dans sa masure des herbes parfumées pour recevoir sa jeune bienfaitrice.
Sulémie lui parla avec la même bonté et promit de lui envoyer dans deux jours les présents qu'elle devait offrir pour le sacrifice de sa purification ^.
Le jour où Jacobia devait retourner dans sa tribu étant arrivé, elle quitta son abri des champs et parut aux yeux du peuple assemblé près du tabernacle. Elle s'avança vêtue d'une tunique neuve, menant un agneau sans tache; elle tenait d'une main deux tourterelles, de l'autre un vase qui contenait de l'huile d'ambre.
Le peuple la salua , et le prêtre lui dit d'approcher. Elle lui remit ses offrandes et s'agenouilla à l'entrée du tabernacle.
Ayant béni l'agneau, le prêtre l'immola sur l'autel; il bénit aussi les tourterelles, et plongeant l'une d'elles dans le sang mêlé d'hvsope et d'hyacinthe, il en fit, par sept fois différentes, des aspersions sur Jacobia , puis il abandonna l'oisean dans les airs. Ensuite il versa dans la main droite de Jacobia une partie de l'huile qu'elle avait apportée, lui en mit aux extrémités des oreilles et sur la tête, et après avoir fait les libations sur l'holocauste , il dit :
« Lève-toi, femme, tu es purifiée selon la loi. »
Au retour de celte cérémonie , Jacobia se rendit chez la princesse pour lui témoigner sa reconnaissance, qui dut s'accroître par les nouveaux dons qu'elle en reçut.
Sulémie était dans la douce disposition d'âme que procure l'exercice de la bienfai-
(i) Usage de la religion juive.
sance quand une de ses femmes vint lui apprendre qu'un messager de son père venait d'apporter la nouvelle de sa victoire sur les Ammonites et de son retour.
Cette annonce transporta de joie la tendre Sulemie.
" Dites aux filles des princes d'Israël de se reunir à moi; qu'on appelle les joueurs de harpes, de tambourins; allons tous audevant de mon père. »
Les femmes de Sulemie se hâtèrent d'exe'cuter ses ordres, et bientôt une troupe déjeunes filles entoura l'aimable princesse. Elles tenaient des corbeilles de fleurs qu'elles devaient offrir à Jephlé. On se mit en marche aux sons d'une musique religieuse ; les chemins se trouvèrent subitement couverts d'herbes parfumées. Après un court repos, le cortège allait continuer sa route, quand des airs belliqueux retentirent dans la plaine; on vit au loin s'élever un nuage de poussière; il s'ouvrit et laissa voir un grand nombre de cavaliers dont les boucliers et les casques étincelaient sous les rayons du soleil couchant. « C'est mon père ! dit Sulemie d'un accent ému. Mes amis, laissez - moi aller la première ; qu'il entende, avant les autres, la voix de sa fille bénir son retour. »
Soumis aux pieux désirs de la princesse, ceux qui l'accompagnaient restèrent à l'endroit où ils se trouvaient; seule elle s'avança au])rès de Jeplité.
Quelques p;is encore, et elle sera pressée sur le cœur de ce père chéri; déjà elle distingue ses traits, elle étend les bras vers lui. Il la reconnaît et jette un cri qui porte l'effroi dans l'âme même des intréj)iiles guerriers qui l'environn-iient.
Immobile de saisissement, Sulemie s'est arrêtée les yeux fixés sur Jephlé ; il détourne la tête et frappe son fronl. D'où vient donc qu'elle semble un obj't d'iiorreur ])our celui dont jusqu'alors elle fut tant aimée?
Elle baisse son voile pour cacher ses larmes et son regard implore un appui.
Jephté descend de cheval ; il va à Sule-
mie, rétreint avec amour et désespoir, puis l'enlraîne vers les personnes de sa suite qui avançaient lentement.
La musique avait cessé, la surprise glaçait toutes les langues- Jephté remet, sans rien dire , Sulemie entre les mains de sa nourrice, et remontant à cheval, il reprend le chemin de Galaad.
Arrivé dans sa demeure , il s'y enferme et défend que quelqu'un se présente sans son ordre.
Le paisible sommeil qui marquait les nuits de Sulemie, ce sommeil protégé par l'aile des anges, n'approcha pas cette fois des paupières de la jeune vierge.
Aux premiers rayons du jour, dès que les petits oiseaux l'eurent salué de leur chant sur sa fenêtre, elle s'achemina craintive vers la chambre de son père , pensant que l'ordre donné la veille ne concernait pas ce jour.
Le malheureux Jephté avait passé ce temps dans la lutte convulsive de sa tendresse et de son vœu. L'image de sa fille, avec sa jeunesse, sa candeur, sa bonté, son amour, criait grâce dans son cœur, et, d'un autre côté, il voyait sur sa tête et celle des Israélites les foudres de la colère divine s'il violait son serment. Chaque heure lui apportait d'inexprimables angoisses.
Il s'était jeté sur sa couche, et son front brûlant de douleur tomba sur l'oreiller.
Un son léger comme la brise passant sur le feuillage lui fit lever la tête; il vit, agenouillée près de lui, la pauvre Sulemie; tel qu'un lys mouillé par l'orage, son visage pâle était baigné de pleurs.
« Ma fille , ma bien-aimée Sulemie ! » dit Jephté en l'embrassant avec d'ineffables transports.
Un doux sourire ranima les traits de l'angélique enfant; elle jiroiliguait les care-ses à son père, et son cœur se fondait de joie en voyant Jephté reprendre sa paternelle tendresse.
Mais la figure du prince s'assombrit de nouveau ; il tremblait en serrant sa fille
contre sa poitrine , et levant au ciel des ' yeux chargés de tourments et de pleurs, . « Mon Dieu, dit-il, perdre un tel bien, ah! c'est au-dessus de mes forces. Ma douce Sulémie, mon enfant bien-aimée, qui donc t'a conseille de venir à ma rencontre , pourquoi ce fatal empressement ?
— O mon père ! ne maudis pas mon amour !
— Je ne le maudis pas, ma fille, je lui ai dû tant de jours heureux; pourtant c'est lui, c'est son inspiration qui te coûte la vie. »
Jephté sentit les mains de Sulémie devenir froides dans les siennes.
« T'ai-je bien entendu, mon père? tu dis que je vais mourir. Comment cela se pourrait-il ; je suis très jeune encore, et je me sens pleine d'espoir et de force quand ton visage n'est pas sévère ?
— Ecoute ! »
En disant ce mot, un sifflement aigu sortit de la poitrine de l'infortuné père; il reprit avec effort :
« Lorsque la multitude des guerriers ammonites se déroula sous mon regard et que je songeai au petit nombre de Juifs que j'avais à lui opposer , la crainte entra dans mon cœur ; je fis vœu d'offrir eu holocauste au Seigneur, si je remportais la victoire, la première personne qui viendrait au-devant de moi. »
A cette terrible déclaration les yeux de Sulémie se fermèrent, sa tête se pencha sur son sein ; elle tomba sans connaissance aux pieds de son père.
Jephté appela une femme de Sulémie, et lui ayant montré sa fille évanouie, il sortit et s'enfonça dans la forêt pour s'abandonner sans contrainte à son désespoir. Il ne revint que lorsque la lune montait sur l'horizon ; Oliabeth l'attendait au seuil de la porte, et allant a lui :
« Seigneur, lui dit-elle, ma maîtresse se trouve mieux ; maintenant elle te prie de venir la bénir avant de te livrer au sommeil. »
Il suivit la nourrice qui le laissa avec sa fille.
Sulémie se leva en voyant entrer son père ; elle le prit par la main , le fit asseoir et s'assit près de lui; on devinait, à l'altération de ses traits, qu'elle avait beaucoup pleuré, mais sa voix était ferme.
« J'ai augmenté ton affliction, mon père, en témoignant une grande faiblesse; mais la réflexion et la prière m'ont donné du courage; je suis prête à t'obéir, sans me plaindre de payer de ma vie le bonheur de ton peuple et la gloire de tes jours. Néanmoins j'ai besoin de m'accouturaer à l'idée de ce sacrifice, afin qu'au dernier moment mes larmes ne retiennent pas ton bras.
Permets-moi donc d'aller sur la montagne prier avec mes amies pendant deux mois et verser toutes mes larmes. »
Touché de ce généreux courage, Jephté accorda ce que lui demandait Sulémie, satisfait de pouvoir retarder, sans être coupable, l'instant redouté qui lui ôterait le bonheur.
Le lendemain, la douce victime, suivie des filles des principaux d'entre les Juifs, se rendit sur la montagne.
Instruit de son triste sort, le peuple pleurait sur elle et l'accompagnait de ses vœux et de ses espérances.
En se trouvant sur les hauteurs qui la rapprochaient du ciel , Sulémie sentit son âme s'élever vers les régions inconnues oii les astres sont semés comme une brillante poussière laissée par les pas de Dieu. Cette terre qu'elle allait quitter lui semblait alors étroite et stérile, à elle qui contemplait les soleils! Cependant les choses changeaient d'aspect à ses yeux quand les images du passé s'offraient à sa mémoire et lui reprcsenlaient son père assis sous les amandier^ en fleurs, souriant aux jeux de sa fille, posant sur son front le diadème formé des plumes pourprées de l'oiseau de paradis, ou lui passant autour du cou un collier composé avec les dents d'un jeune léopard. Elle se rappelait le temps où le but de ses
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courses était toujours les bras de son père, dans lesquels elle se précipitait avec des cris de joie; puis encore le lit de fleurs qu'il lui arrangeait et qu'abritait un berceau de branches d'arbres. Ces frais tableaux de l'aurore de l'existence arrachaient Sule'niie à ses sublimes pensées; alors la splendeur des cieux s'effaçait à son regard, elle n'entendait plus le concert des étoiles , et là seulement où était Jephté étaient aussi les beautés infinies, l'éclatante lumière, les accents harmonieux et tous les ravissements de l'àme !
Cette alternative de soumission religieuse et de retours humains dura tout le temps passé sur la montagne, mais les déchirements de ce cœur généreux ne parurent point au dehors. La vue de ses compagnes, plus accablées qu'elle-même , imposait à Sulémie le soin de leur dérober ses douleurs secrètes. Elle les voyait détourner la tête pour pleurer plus librement, et ce que souffrait leur amitié se lisait dans leurs traits affligés.
Des vapeurs grises voilaient le ciel, le soleil s'était caché dans de sombres nuages, et l'air apportait des accents plaintifs semblables aux voix de la tombe.
Les deux mois accordés à Sulémie venaient d'expirer; la victime allait se rendre auprès de Jephté. Appuyée sur Oliabeth et la plus chère de ses compagnes, entourée des autres, elle tâchait de contenir l'émotion que faisaient naître leurs chants funèbres.
« Pleurons, ô filles d'Israël ! notre sœur ne sera plus parmi nous, elle va dans une autre patrie !
« Relirez -vous, aquilons, faites place aux vents parfumés des plaines; la fille du prince descend de la montagne. Voyez, comme elle est pâle et triste aujourd'hui. Que sont devenus ces jours où , dans nos
jeux , elle fuyait légère comme le daim des forêts ! Les paroles coulaient de ses lèvres comme des ravons de miel , et les vertus brillaient en elle ainsi qu'un collier de pierres précieuses attaché à son cou. Elle marchait dans les sentiers du ciel et nous la regardions de loin avec admiration.
" Pleurons, ô filles d'Israël! notre sœur ne sera plus parmi nous, elle va dans une autre patrie.
« Jephté aime sa fille comme la biche aîme son faon; elle est pour lui ce qu'est au chasseur la flèche d'or; pourquoi donc veut-il la couvrir d'un vêtement d'ombre ? Quand elle sera tombée sous le glaive du sacrifice on demandera dans Israël : Où est la belle Sulémie? Les jeunes hommes diront: Rendez - nous l'épouse que nous avions choisie en notre cœur ! — Et les filles des puissants : Rendez - nous notre amie! — Et ceux qui souffrent: Rendez nous celle qui nous consolait !
« Pleurons, ô filles d'Israël! notre sœur ne sera plus parmi nous, elle va dans une autre patrie !
« Nous ôter notre compagne, c'est arracher de nos fronts la bandelette d'or, c'est rendre nos harpes muettes. Quand elle ne sera plus, la vigne cessera de fleurir, les oiseaux abandonneront les champs, l'agneau bêlera près de sa mère, toute la nature s'attristera de la mort de Sulémie.
« Pleurons, ô filles d'Israël! notre sœur ne sera plus parmi nous, elle va dans une autre patrie !
« Quelques heures écoulées, et il lui faudra dire adieu au soleil, à la mer, aux collines, aux plaines et aux vallées. Ses yeux s'obscurciront, le tremblement saisira ses membres, la nuit de la mort l'enveloppera. Et ceux qui l'aiment fermeront leur porte, ils voileront leurs fenêtres pour ne pas voir
la fille de l'harmonie s'en aller en pleurant dans la demeure de son éternité!
« Pleurons, ô filles d'Israël! noire sœur ne sera plus parmi nous, elle va dans une autre patrie î »
Eliphan parut sur la montagne, il venait chercher la princesse. Elle se leva, embrassa tendrement les compagnes de sa retraite et suivit le messager de Jephté. Oliabeth monta dans le char avec Sule'mie, qui posa sa tête sur le sein où elle avait jadis trouvé la vie et le repos.
Il faisait nuit lorsqu'elles arrivèrent à la maison du prince. Sulémie se rendit dans sa chambre, suivie d'OIiabeth. Elles y passèrent deux heures en d'inexprimables angoisses. Après ce temps, Eliphan entra d'un air affligé, et dit à Sule'mie que son père l'attendait au bosquet de la prière où il avait ordre de la conduire.
Sulémie fit un signe de tète d'obe'issance et se tourna vers Oliabeth pour l'embrasser une dernière fois. Celle-ci, s'adressant à Eliphan, dit :
« Serviteur de Jephté, permets -nous d'être seules encore un moment, afin que j'entende de la bouche de notre maîtresse le secret de la tendresse et de la mort. »
Eliphan se retira.
Alors, avec une vivacité douloureuse, j Oliabeth conjure la princesse de céder à ! ses désirs.
'( Au nom de l'amour que je t'ai porté toute ma vie, fais ce que je te demande, iSulémie ! Ton père, épouvanté d'un tel {sacrifice, veut, pour en diminuer l'horreur, .e frapper dans l'ombre. Le couteau lom- Derail de sa main s'il voyait, en t'immoant, ton regard doux et tendre; c'est ce jui lui a fait choisir la nuit pour l'accom- )lissement de son vœu. Laisse-moi aller à
Ia place, et demain, au lieu de maudire la umière, il verra sa fille sauvée, lui heu- [•eux, Dieu content. >/
Sulémie ne répondit à ce généreux déouemeut que par des larmes de recon-
naissance et de nouveaux embrassements.
Eliphan rentra.
« Me voilà, « lui dit- elle.
Un cri de douleur fut l'adieu d'OIiabeth ; elle tomba par terre en déchirant ses vêtements et se couvrit la tête de sou voile.
Seule dans le bosquet de la prière, Sulémie voulut s'agenouiller sur la marche de l'autel de pierre; elle n'en eut pas la force et s'assit à cette place.
La lune avait percé les nuages et paraissait au ciel comme le flambeau du sépulcre.
Un léger bruit se fit entendre. Sulémie leva les yeux avec effroi; ne voyant rien, elle appuya de nouveau son front sur l'autel.
« C'est le feuillage qui tremble, >> pensat-elle.
Un soupir où semblait expirer la vie lui montra qu'elle se trompait ; Jephté était debout près d'elle.
Elle voulut dire : « Mon père ! » mais sa langue se glaça, ses paupières se fermèrent, elle tomba au bas de l'autel.
L'aurore descendait sur les collines quand les serviteurs de Jephté, avant trouvé sa chambre déserte, allèrent en informer l'intendant Eliphan.
Il secoua la tête et marcha avec eux vers le bosquet de la prière. Jephté v était encore, tenant embrassé le corps ensanglanté de sa fille. En voyant ses serviteurs, il se leva, passa devant eux emportant Sulémie, qu'il alla déposer sur le lit autrefois occupé par elle.
Il donna ordre de creuser un tombeau dans lequel il fit placer la victime avec tout ce qu'il possédait de précieux.
Après celte cérémonie, il retourna aux affaires de son gouvernement. Depuis ce jour il n'assista plus à la bénédiction nuptiale des filles de Galaad, et lorsqu'il s'en rencontrait une sur son chemin, il prenait une autre direction.
Au bout de six ans il mourut, et sa dernière parole fut Sulémie.
M'" Lebasstj d'Helf.
Nota. Cette nouvelle intéressante appartient à
un ouvrage charmant de madame Le Basso , qui a pour titre : Tableaux poétiques. En attendant que nous donnions un article détaillé sur cette dame, qui a consacré à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse sa plume élégante et morale, nous recommandons aux mères et aux institutrices les Tableaux poétiques.