‹ La Mère-institutriceChapitre 139 sur 224 · LA JAMBE DE BOIS · texte numérisé non relu

LA JAMBE DE BOIS

Je passai le mois de septembre de l'année dernière dans une jolie maison de campagne des environs de Paris. Entre les amis qu'avait réunis madame M***, une jeune femme attirait mon attention; je la nommerai Fanny, Quelque petits que fussent deux enfants qui l'appelaient maman , on avait peine à croire qu'elle pût être leur mère, ♦ant il y avait de jeunesse sur ses traits, dans son rire naturel et dans sa voix argentine et pure.

A l'intérêt que m'inspirait cette belle et jeune femme se mêla un mouvement triste quand je vis à quel homme elle était unie. Il me sembla avoir quarante ans; sa figure, excessivement marquée de petite vérole , éîait grave et froide; elle ne manquait, il est vrai, ni d'esprit ni de distinction, mais on n'était frappé d'abord que de sa laideur. De plus, M. de T*** avait une jambe de bois. En considérant cette union disproportionnée, je pensai que Fanny ne possédait sans doute aucune fortune, et que la rai-^on seule l'avait décidée à épouser cet homme.

Cependant le bonheur était écrit sur la joyeuse et douce figure de Fanny. Je me dis: « Elle n'est donc pas moins heureuse pour avoir fait ce que le monde appelle un sacrifice. »

J'étais touchée de la tendresse que Fanny semblait avoir pour son mari ; elle accourait près de lui quand il entrait; elle lui racontait jusqu'à la moindre de ses actions; sans affectation elle prenait son bras avant qu'un autre lui offrît le sien , mesurant son pas au pas inégal et difficile de l'invalide.

« Elle l'aime véritablement, me dis-je; il faut qu'il y ait de nobles qualités cachées sous cette triste enveloppe. » Et je n'attendais que l'occasion de coanaitre quelques détails sur Fanny.

Un jour que je causais avec la maîtresse de la maison , je me pris à dire : « Madame de T*** était sans doute une jeune personne sans fortune, pour qu'on l'ait mariée si jeune et si belle à un homme plus âgé qu'elle, et que la nature a si peu favorisé ? » Madame M*"^* se mit à rire. « Elle n'a guère apporté en dot qu'un million, me répondit-elle.

— Alors ses parents l'ont forcée?

— Trouvez-vous qu'elle ait l'air d'une victime ?

— En ce cas, M. de T*** possède un talisman inconnu , car il est impossible qu'avec un tel extérieur il ait pu plaire à une jeune fille.

— D'abord, me répondit madame M***, vous vous trompez sur leur âge; M. de T*** n'a que neuf ans de plus que sa femme, qui touche à sa vingt -deuxième année ; mais leur histoire est touchante; si vous voulez venir faire un tour dans le parc, je vous la conterai. » Je pris le bras lie mon amie, qui, en marchant lentement, commença ainsi :

« Fanny de Belmont, privée de sa mère en naissant, fut accoutumée dès son enfance à se croire souveraine maîtresse dans la maison de son père, où elle ordonnait, défendait, selon son caprice, sans que pas une âme osât contrarier l'enfant gâtée.

Pour une seule chose M. le comte de Belmont montrait une volonté prononcée. A peine Fanny savait-elle ce que veut dire mariage que son père lui dit qu'il fallait qu'elle regardât comme devant être un jour son mari le fils d'un ancien ami du comte, lequel ami, à l'époque de l'émigration, lui avait rendu d'éminents services. Aussi, en reconnaissance, le père de Fanny jura-t-il , au lit de mort du marquis, que jamais il ne proposerait à sa fille d'autre époux que le jeune Lëopold. Appa-

remment, par cela même qu'on lui intimait un ordre, la volontaire enfant se refusa à ce qu'on exigeait d'elle et -grandit en répétant : « Je n'épouserai jamais Léopold , je ne l'aime pas, il est trop laid. » Quant au jeune homme , il s'attacha à la fille de son père adoptif de toutes les forces de sou âme; mais son affection pour elle fut intérieure et réservée, empreinte de cette mélancolique sévérité qui faisait le fond de son caractère ; et Fanny, entourée de compagnes légères et étourdies , se riant du modeste et timide Léopold, surnommé par elles don Quichotte, Fanny, dont les heureuses qualités s'altéraient faute d'un guide habile, Fanny riait aussi de son fiancé et ne semblait apercevoir ni le noble caractère du jeune homme, ni l'estime que lui portaient ses chefs (Léopold suivait la carrière militaire ). Fanny trouvait Léopold laid, et pour rien au monde elle ne voulait épouser un homme laid, dont on se moquerait, croyait-elle; car pour elle, la société c'étaient les jeunes folles qui l'entouraient. En véritable enfant gâtée , Fanny pleurait chaque fois que son père cherchait à la décider à une union de laquelle il attendait le bonheur de ses vieux jours. « Je déteste Léopold , répondait la mauvaise tète, il y a antipathie entre nous; certainement nous serions très malheureux ensemble , » et autres enfantillages semblables qu'elle ne pouvait appuyer d'aucune raison solide. Par concession cependant elle convenait que Léopold avait un grand mérite, qu'il était même bon enfant, complaisant; mais qu'est-ce que cela jjour un mari? Si M. de Belmont cherchait à ramener sa fille par des causeries, elle s'enfuyait pour ne pas les entendre ; s'il se fâchait , elle lui sautait au cou, mais la conclusion de tout essai était toujours : « Je ne veux pas épouser Léopold ,» et souvent dans une saillie de bonne humeur la maligne enfant ajoutait, en éclatant de rire :« J'aimerais autant épouser La Pipe que son maître. » Or ce La Pipe était un vieux sergent qui

servait dans l'armée de Condé, sous les ordres du marquis de T... ; il lui avait sauvé la vie à une affaire; rentrés tous les deux en France , ils ne s'étaient plus quittés. La Pipe vit naître Léopold, le berça longtemps dans ses bras , lui apprit à faire l'exercice , et, je vous en réponds, il ne lui semblait pas- laid. Sans hésiter, La Pipe aurait donné et donnerait encore sa vie pour le fils de feu son colonel. Ces détails sont nécessaires pour ce qui va suivre.

« Quand Fanny eut seize ans, qu'une ombre de raison commença à luire pour elle, qu'elle vit la tristesse de son père depuis qu'il avait dû renoncer à tout espoir , elle se prit à réfléchir; peut-être commençaitelle à s'apercevoir que Léopold valait la peine qu'on le regrettât; peut-être aussi fut-elle ennuyée de ne plus avoir à contrarier ; car, elle l'a avoué depuis, elle ne refusait que par esprit de contradiction. Bref est-il vrai qu'elle essaya vingt fois de se faire de nouveau prier par son père ; puis quand elle vit que le comte ne cherchait plus à vaincre sa résistance, d'elle-même elle vint lui dire un jour qu'elle prenait son parti et se résignait à épouser Léopold. M. de Belmont, plein d'une joie inattendue , serra sa fille contre son cœur, la bénit, lui prédit des jours heureux, et feignit de ne pas apercevoir avec quelle mauvaise grâce Fanny accomplissait ce qu'elle venait de promettre, se montrant pour son fiancé fantasque, caustique, souvent ennuyée. Léopold, sensé et réfléchi, voyant combien peu il plaisait à la jeune fille, se sentait quelquefois tenté de se retirer, mais il aimait Fanny et ne pouvait se résoudre à renoncer à elle. « Il est vrai que je suis bien laid, se disait-il; comment vouloir lui plaire? mais je la rendrai si heureuse, j'irai tellement au-devant de ses moindres désirs qu'il faudra bien qu'elle finisse par m'aimer; elle est si bonne pour tout ce qui n'est pas moi!...» Et Léopold arrangeait son avenir selon ses vœux.

« Il était alors lieutenant ; il avait été cou-

venu avec M. de Belmont que , lors de son mariage, il donnerait sa démission , renonçant sans peine à un état qui, dans la profonde paix où l'on vivait, n'offrait aucune chance d'avancement; mais comme il n'y avait plus que trois mois jusqu'à ce que Fauny eût dix-sept ans (époque fixée pour les noces), la guerre contre Alger fut déclarée, et l'honneur commanda à chaque militaire de rester sous ses drapeaux. Léopold fut un des officiers d'état-major désignés pour partir ; la distinction dont ou l'honorait put à peine calmer son désespoir de quitter Fanny. Une crainte vague , des soupçons jaloux l'obsédaient; ses larmes coulèrent au dernier adieu. Soit caprice , soit calcul , la jeune fille demeura froide ; Léopold partit l'âme navrée : il ne pouvait plus en douter, Fanny ne l'aimerait jamais. En homme délicat il devait la dégager d'un joug qu'elle ne se laissait imposer que par contrainte.

« Un mois après Alger appartenait aux Français, et une lettre d'un frère d'armes de Léopold annonçait qu'à la première affaire ce malheureux jeune homme avait perdu une jambe.

« La douleur entra dans la maison de M. de Belmont quand cette nouvelle y arriva, et pendant tout le temps que Léopold fut en danger, l'inquiétude de ses amis ne connut aucune trêve. Fanny joignit ses larmes à celles de son père, à celles de tout ce qui connaissait Léopold ; on ne reprit un peu de calme qu'en apprenant de la main même du blessé qu'il était entièrement hors d'affaire, et qu'il reviendrait en France dès qu'il pourrait supporter le voyage. A ces mots Fanny pâlit ; maintenant une juste répugnance se mêlait à ses anciens et capricieux refus; elle jeune fille si vive, si gaie, épouserait un homme à jambe de bois!... Une seule chose aurait dérobé à ses yeux l'infirmité de son fiancé , et Fanny feuilletait tous les journaux pour y chercher des détails relatifs à Léopold ; elle espérait y yoir vne action d'éclat, un éloge donné à

son audace, une norainalion élevée, récompense de sa valeur. « Alors, s'écriait la jeune fille, je pourrais dire : J'aime Léopold parce qu'il est brave ; sa blessure est son titre à sa gloire; je suis fière de porter son nom. » Mais Léopold n'était nommé que comme beaucoup d'autres; dans les avancements obtenus il n'y avait rien pour lui. Alors le cœur de Fanny se serrait, car elle n'aurait aucune arme contre le ridicule que d'autres jeunes femmes jetteraient sur son époux, et son premier éloignement revenait ; mais cette fois il s'y mêlait de l'incertitude, du regret, un certain mécontentement d'elle-même.

« Une lettre du jeune officier arriva; il écrivait de Toulon. Après quelques lignes sur sa santé, ses regrets de quitter le service au moment où l'on était fier d'être soldat, il ajoutait: « Ma position est maintenant tout autre ; découragé , triste , sans espoir pour l'avenir, je ne puis songer à me marier ; et puis il y aurait folie à offrir la main d'un invalide â la jeune Fanny. Si sa bonté la portait à vouloir être la compagne d'un pauvre infirme, ma délicatesse doit s'y refuser ; je renonce donc à une union qui autrefois me promettait le bonheur, mais qui maintenant ne m'offrirait que des inquiétudes et des remords. »

«En lisant cette lettre à haute voix, M. de Belmont tremblait ; il leva les yeux sur Fanny , elle était rouge et agitée ; « Eh bien ! ma fille ? lui dit-il.

— Eh bien ! mon père, répondit vivement la jeune fille, vous le voyez , Léopold se fait lui-même justice. » Le père n'ajouta rien, il baissa la tête avec amertume, car il espérait trouver en Fanny cette générosité, ce dévouement dont les femmes ont donné tant d'exemples. Elle demeura silencieuse; il posa la lettre et sortit, et Fanny resta triste et oppressée. Elle reprit cette lettre, la relut; son cœur se brisa en présence d'un si sombre désespoir; elle eût donné un doigt de sa main pour que Léopold revendiquât ses droits; mais tant de

ao

résignation, tant de délicatesse.... « Oh ! s'écria-t -elle, si je devais vivre seulement pour moi, je l'épouserais , maintenant qu'il est malheureux; jamais je n'ai été si près de l'aimer. »

« Tout est rompu, dit-elle tristement le soir à ses amies; Léopold lui-même me rend ma parole.

— Pauvre petite ! s'écrièrent les amies ; laisse -nous t'embrasser, pour te féliciter d'être quitte de ce vilain homme qui t'a tant persécutée.

— Oh ! je ne puis dire cela, reprit Fanny; il s'est toujours montré soumis et complaisant, tandis que j'ai été si méchante pour lui.

— Pas moins il te voulait de force , ce vilain Don Quichotte.

— Il a été le premier à faire entendre à mon père que je devais être libre.

— C'est qu'il savait bien que tu lui reviendrais toujours; il n'avait garde de renoncer à la dot , qu'il convoitait.

— Il ne faut pas lui faire ce reproche, reprit Fanny mal à l'aise d'entendre calomnier Léopold sans oser le défendre ouvertement ; nul jeune homme ne s'est montré plus désintéressé; d'ailleurs il est lui-même si riche....

— Mais dis-moi donc, ma chère, il n'est pas monté en grade , il n'a pas la croix d'honneur, monsieur Léopold; c'est donc en fuyant qu'il a perdu sa jambe? »

.( Cette mordante remarque blessa Fnnuy; elle sentit qu'elle devrait rejeter loin un semblable soupçon ; mais la force lui manqua, et elle laissa, quoiqu'en soiiffrant, ses compagnes parler à tort et à travers de la surprise générale qu'excitait l'obscurité de Léopold.

n Quinze jours après Léopold arriva, encore souffraut, pâle, amaigri; Fanny se sentit émue en le voyant; elle lui dit de douces paroles comme 11 n'en avait jam;iis entendu d'elle. Quand elle vit sa profonde tristesse elle se sentit triste aussi ; Léopold ne lui parla point de son amour, point de

leur mariage ; il ne semblait plus vouloir être pour elle qu'un vieil ami. Peu à peu sa force d'âme, l'empire qu'il avait sur luimême lui donna le courage de montrer du calme ; même de temps à autre quelque peu de sourire courait sur ses lèvres. Fanny pensa que Léopold s'accoutumait à sa position, que même il ne regrettait que faiblement le passé. Elle accueillit vivement cette pensée, elle eu avait besoin pour vivre en paix avec elle-même. Fanny commençait à être plus réfléchie; elle refusa un brillant parti qui se présenta , puis' un second. Cependant les -prétendants étaient agréables et galants ; Ils lui convenaient d'abord, mais quand arrivait le moment de se décider, elle disait non, et sans se l'avouer elle se prenait à leur préférer la figure austère et le silence rigide de Léopold; puis elle éloignait celte idée. « Il ne pense plus à moi, se disait-elle; ce qu'il aime, c'est à causer avec La Pipe; il m'a bien vite oubliéje ; » et il lui venait du dépit. « Alors M. de Belmont parla à sa fille d'un nouveau mariage. Le nom du jeune homme , ses élégantes manières , son luxe et sa fortune séduisirent Fanny. Elle écouta la proposition; bientôt elle y pensa avec joie; elle était éblouie, montrant une joie d'enfant des avantages de son fiancé futur, ne songeant pas qu'elle devait enfoncer un poignard dans le cœur de l'infortuné Léopold ; et lui restait froid. Mais un jour que, plus oublieuse du jiassé encore que de coutume, elle énumérait en riant les jouissances de son nouvel état , qu'elle parlait bal , fêtes, qu'elle cherchait du temps pour tout ce qu'elle aurait à faire, Léopold saisit sa main. « Ne garderez-vous pas quelques instants pour votre ancien ami, Fanny? ne voudrez-vous plus me voir alors ? Vous le pourrez cependant, ajouta-t-il du ton d'une amère douleur; l'invalide Léopold ne portera pas ombrage au brillant vicomte Ernest, w Fanny éprouva un moment d'indéfinissable angoisse, sa tête se baissa comme celle d'une coupable , et le soir elle refusa

d'aller à un bal où devait se trouver Ernest. Le lendemain il arriva chez son père, lui débita toutes les phrases gmcieuses qui la charmaient tant naguère; elles lui parurent fades et communes ; la belle figure d'Ernest lui sembla sans expression , et quand il fut parti elle se trouva plus légère.

■< Quelques jours passèrent sans qu'elle voulût fixer l'époque du contrat. Un matin , en entrant à l'office pour v donner ses ordres, Fanny trouva le vieux sergent La Pipe; elle lui tendit affectueusement la main. <• La Pipe, lui dit-elle, je suis bien aise de vous rencontrer. Pourquoi venezvous si rarement?

— Dame, mamzelle, reprit le soldat, c'est que, sous votre respect, ça me fait mal de vous voir. » Fanny rougit , elle ne répondit rien. Le soldat continua : « C'est juste , pas vrai ; vous deviez être l'épouse de M. Léopold, ça me réjouissait le cœur à cause de lui; maintenant que vous le plongez dans la peine , je vous estime et respecte toujours, mais en décroissant, à mesure que je l'idolâtre de plus en plus , comme de juste, puisque je suis le sujet du désagrément qui le mènera à la tombe.

— Vous? reprit Fanny troublée.

— Dame , bien sur ; sans cet a-tout qui était pour moi et qu'il a reçu , vous aviez dit oui; et la preuve qu'il en tenait pour vous, c'est que quand ce maudit boulet emporta sa jambe , en continuant sa route mon commandant, au lieu de dire merci, cria : « O Fanny ! Fanny ! je vous perds pour toujours. »

— Vous étiez donc avec lui quand il fut blessé? » demanda Fanny tremblante. La Pipe ouvrit de grands yeux , et reg;irdant la jeune demoiselle avec un mélange de surprise et de douleur : « Si j'v étais, mamzelle! pour le chagrin de mes vieux jours je n'y étais que trop; autrement.... Oui, j'ose m'en flatter, il n'y a que pour La Pipe et poui son colonel que mon commandant aurait fait ce qu'il a fait; et,

grommela le vieux soldat , pour son colonel il aurait aujourd'hui deux épaulettes et la croix; car c'est une belle action. »

n Fannv fut obligée de s'asseoir.

'< Je n'ai jamais su les détails de cette affaire, dit-elle d'une voix (ju'elle s'efforçait de rendre calme.

— Je le crois bien, mon commandant m'a clos la bouche , à cause que ce n'était pas pour la gloire, mais par pure amitié, pir dévouement; c'est, voyez- vous, mamzelle, que La Pipe aurait cent vies dans ce monde et dans l'autre qu'il les donnerait toutes pour monsieur Léopold.

— Mais au fait! au fait ! s'écria Fanny.

— Ah! le fait ! ça n'est pas long. On s'était battu fout le jour ; les Bédouins reprenaient comme le dessus; il leur arrivait du renfort. Pour lors le colonel sonne la retraite, et quand on est rentré au camp il défend que personne ne sorte. Mais v'ià qu'à cause que je n'ai pns la jeunesse pour moi , mes jambes sont raides , et j'étais resté sur la route par oùs qu'accouraient les Bédouins; si bien que sans un fossé où je m'étais blotti je devenais un esclave de ces messieurs. Qunnd on fait l'appel, pas de La Pipe. M. Léopold , qui m'avait vu près de lui à la retraite, savait bien que je ne devais pas être mort ; il se douta de la vérité, et pria, supplia qu'on le laissât sortir pour me chercher; mais comme par mon âge je ne compte plus et suis une manière de volontaire, on le refusa.

« Je peux pas vous dire comment y s'y prit; mais v'ià qu'à la nuit close il parvient à s'esquiver, me cherche, au risque de rencontrer les Bédouins, m'appelle; je lui réponds , sans avancer par rapport d'une bête de blessure que j'avais. Il aciourt, veut me faire marcher, je ne peux pas; pour lors il m'enlève dans ses bras jusque près du camp.... C'est alors qu'arrive ce boulet perdu qui me respecte et enlève la jambe à ce cher enfant, qui pour fout éloge aurait été mis aux arrêts si sa pauvre jambe de moins ne l'eût envoyé à l'hôpital; il

avait manqué à la discipline, et la discipline n'y a que ça à l'armée. V'ià que vous pleurez, raamzelle? Pas vrai que ça remue l'âme? un si brave jeune homme, et pour récompense rien, et quand il revient dans ses foyers, on lui souffle sa femme encore. »

« Ici La Pipe haussa les épaules; puis, honteux d'être sorti des bornes du respect qu'il devait à la jeune demoiselle : <> Pardon, excuse , dit-il , je m'en vas , car je pourrais bien trop parler. » Fanny regagna son appartement, agitée et pâle d'émotion; elle y resta quelque temps seule; puis sonnant sa femme de chambre : « Qu'on mette les chevaux, dit-elle, et apprêtez-vous pour sortir avec moi. »

« Fanny passa toute la journée en emplettes; le soir elle fit défendre sa porte. Le lendemain un domestique porta une lettre de M. de Belmont à l'adresse d'Ernest. Quand Léopold arriva pour déjeuner avec le vieillard, il trouva Fanny entourée de mousselines, de rubans, de dentelles. « Que faites-vous donc? lui demanda- 1- il avec hésitation ?

— C'est mon trousseau , répondit-elle. »

Léopold se troubla. « Quoi déjà! j'ignorais.... je croyais qu'il n'y avait encore rien de décidé... Votre trousseau? le contrat est donc signé?

— Signé! reprit la jeune fille, mais il y a longtemps ; l'avez-vous oublié , monsieur Léopold ? ne devais-je pas me marier à dix-sept ans? et il y a cinq mois qu'ils sont bien comptés.

— Fanny ! s'écria Léopold , vous êtes

bonne, et pour plaisanter .'ûnsi vous ignorez que vous me déchirez l'âme ; c'est que je vous ai aimée si petite, voyez-vous , que je ne puis faire autrement; c'est absurde à moi, je le sais , mais il faut pardonner à un vieil ami. « Il se détourna pour cacher une larme.

« C'est à ce titre que j'implore votre indulgence pour ma folle conduite et ma misérable vanité, répondit la jeune fille en prenant les mains de l'invalide dans les siennes; j'ai été bien coupable, bien insensée; que mon âge soit mon excuse; montrez-vous généreux en permettant que je porte votre nom; vous verrez, Léopold, que le cœur n'est pas gâté et que....

— Quel langage! interrompit Léopold; à quoi dois-je attribuer un tel changement?

— Demandez à notre premier témoin , dit Fanny en courant prendre la main du sergent que par son ordre un domestique introduisait; il vous contera comment le houlet, qui n'en marchait pas moins pour emporter votre jambe, est venu me dire ce qui se passait à Alger. »

« Vous comprenez le reste, me dit madame M***, comme la cloche du déjeuner nous ramenait à la salle à manger. La légère , la frivole Fanny de Belmont est aujourd'hui la digne compagne de l'homme le plus estimable et le plus considéré que le monde puisse avouer. »

M"»" ViCTORINE CotLlN.

Page 1