LE SEIGNEUR ET LE SERF
C'était un rocher menaçant et bizarre que la haute masse de granit au dessus de laquelle s'élevait le castel du seigneur de Favrau, et de quelque côlé qu'on le contemplât, il offrait la même majesté de contour , la même variété de formes. Les grosses tours crénelées "du manoir seigneurial, les épaisses murailles aux balcons, aux galeries élégantes suspendues au dessus du précipice , présentaient un aspect imposant. Sombres , farouches , comme l'aigle des Alpes qui déploie ses larges ailes au dessus des cîmes de glace et domine la région des nuages , les tours féodales , s'élançant dans les airs , semblaient menacer la contrée environnante et opprimer l'humble vallon, au fond duquel quelques fumées bleuâtres indiquaient de chétives habitations.
Un sentier tortueux, sillonnant l'escarpement aride et creusé dans le roc, conduisait seul à la redou'able demeure du vieux seigneur. A peu près à la moitié du sentier, une peliie chapelle surmontée d'un panache de verdure, coupait gracieusement laiidiié de la montagne. C'était un monument élégant, ornédesculpture de dentelles gothiques d'un travail exquis, et dont les fenêtres à ogives
étaient décorées de brillans vitraux. Une grille de fer richement ciselée en fermait l'entrée, et l'on voyait, à l'intérieur, une vieille madone de bois de cèdre , vêtue d'étoffes d'or et surchargée de couronnes, de chapelets, de colliers précieux, dons des seigneurs du châieau ou des pèlerins, qui y accouraient en foule à diverses époques de Tannée. Les murailles étaient tapissées d'ex- vote, de plaques, de cœurs en argent, de bras, de jambes en bois peint, de béquilles et de tableaux grossièrement ébauchés; on y voyait jusqu'à des poignards rouges encore de meurtres ! Touchantes marques de repentir et de conversion !
Lorsque le soleil eut dispî>ru derrière la montagne, on vit apparaître sur le sentier un homme velu de noir et suivi de quatre gens d'armes. H descendait rapidement vers la vallée, et lorsqu'il fut devant la chapelle sainte, il s'agenouilla, enleva de sa tête sa cape brune surmontée d'une longue plume de pourpre, et fit une courte prièie.
Et les habilans de leur petite vallée tremblèrent; car c'était le seigneur du château, et il ne sortait jamais de sa sombre retraite, que pour exercer quelque
cruelle vengeance, quelqu'exécrable tyrannie , serablable au féroce vautour qui ne quitte les régions élevées, que pour cheicher des victimes pai'mi les timides oiseaux des bois.
Et le village fut alarmé, et chacun se regardait en silence, et ces regards étaient plein d'effioi I
Les gens de corvée,occupég à divers travaux, redoublèrent d'ardeur ; ceux que la maladie avait rendus incapables de travail, saisissaient de leurs bras languissans les pénibles instrumens ; les femmes et les enfans se renfermaient dans leurs maisons de chaume, dans lattente d'un événement funeste.
Le vieux Richard seul, dans sa chétive cabane, n'éprouvait aucune frayeur. Il jouissait, parmi les serfs, d'une vénération et d'un pouvoir supérieur, et le seigneur lui-même lui portait une considération mêlée de crainte , quoiqu'il se fût toujours opposé aux actes de tyrannie et de vengeance dont le comte effrayait tous les environs, et qu'il lui eût toujours refusé son assistance en de pareilles occasions. Tant il est vrai nue la vertu a un ascendant qui subjugue même le crime. Assis sur le seuil de sa chaumière, le vieillard méditait sur les cruautés et les injustices du comte f^e Favrau , et sa belle arae se révoltait à la vue de cet aljus du pouvoir! Dans le cœur de en serf obscur brillait déjà une étincelle de liberté, présage heureux de fuluis changemens.
< Richard ! » s'écria tout à coup une voix injpérieuse, et c'était le comte luimême. Et le serf s'inclina prolondémeni, et puis il releva sa lête vénérable avec la dignité, l'aisance de 1 homme vertueux.
« Richard, » répéta le seigneur : « Je veux le rendre heureux pour te« derniers jours ! On dit que c'est un plaisir de faire le bien ; je veux essayer de retle joie-là et le rendre libre ! Entends-tu , Richard , libre?... et je te donnerai ta chaumière, et ce beau champ de blé là-bas ! Mais il
faut pour ceki qae ta me rendes un grand service et me délivre d'un homme qui me déplaît ! » Et alors le seigneur se mit à lui raconter un long projet de vengeance et de crime, de trahison et de meurtre, et i! lui tendit un poignard avec un air mystérieux. Richard se détourna avec effroi et comme pétrifié d'horreur, il se tut. « Hé quoi? » reprit le comte, avec colère : « Hé quoi, tu me résistes, tu me fuis, et lu me refuses le don de liberté que je l'offre pour prix de tes services? »
Et Richard, animé d'un vertueux courroux , s'écria : u La liberté ! reprends ce don de ta clémence, si c'est par une suite de crimes infâmes qu'il faut te l'acheter ! 11 ne te manquait donc plus que cela, tyran, pour couronner ta hideuse vie ! Tu n'étais donc pas content de tes crimes 5 il fallait encore, pour rassasier les désirs, que je souille mes cheveux blancs du sang d'un malheureux ! et que je ternisse ma vie pure par une lâcheté.' Apprends, misérable seigneur, apprends que si jamais ma main novice devait saisir le fer d'un assassin, c'est vers loi qu'elle dirigerail ses coups, c'est dans Ion cœur qu'elle
l'y plongerait tout entier! t « Holà ,
qu'on le conduise au supplice , il a blasphémé contre son seigneur ! qu'il soit pendu au plus haut pin de la vallée, pour servir de leçon à celle horde de rebt-lles qui mépi ise mon pouvoir, et nue son corps soit la proie des oiseaux sauvages ! » cria le lyran , et l'ordre fut aussitôt exécuté et le vieillard allait péiir.
Alors s'approchant du comte de Favrau, et levant les yeux au ciel comme inspiré de Dieu : a II viendra un jour, ditil, un jour où tous les Français seront égaux, où il n'y aura ni serf, ni tyran; où les grands comme les petits seront jugés par une même loi, on il n'y aura d'autre prérogative que celle de la vertu et du mérite, où la religion et les lois seront les seuls fieins d'un peuple entier! Un jour on entendra retentir puissam-
meut par louie la leire ce mot de peuple, que tu méprises !.... Alors ces grosses tours féodales, ces sombres retraites seront abandonnées ; l'hirondelle y portera son nid, et le hibou y promènera ses pas uocturnes. Alors là France heureuse maudira les tyrans qui l'avaient opprimée.
Ton nom, Favrau, sera abhorré par dessus tout, si du moins il passe aux races futures; pour moi je vais mourir , je te pardonne ton injustice, car le pardon est la loi du chrétien, et mon ame va s'envoler vers la hberté éternelle, vers ce séjour céleste où il n'y a ni serf, ni seigneur, ni pourpre, ni haillons!... ri
Peu de. momens après, R.ichard expirait et le cruel tyran se retirait dans son noir castei.
Mais les habitans de la vallée avaient vu l'horrible supplice; le corps du malheureux vieillard suspendu à des branches élevées animait tous les cœurs de rage.
<• Aux armes , aux armes ! s'écria une voix à travers le tumulte , les sanglots et les pleurs! des haches, des flambeaux!» Et aussitôt , tout se mêle, se pousse et
s'arme! Les hommes ^ les vieillards, le» enfans même se meuvent^ ^isissent les instrnmens de destruction, s'élancent en désordre, se précipitent avec fureur vers le castei ! En un moment le sentier périlleux est escaladé à la lueur rougeâtre des torches. Les tours féodales sont assaillies de toutes parts! La flamme brille, s'abaisse, s'étend, s'agrandit et embrase bientôt l'ûrguoilleux édifice! Le beffroi avec ses lugubres sons ajoute à l'horreur de cette scène de destruction. Le présomptueux tyran cherche en vainàéchapppr au désastre ; une femme le tue d'un coup de pique, et son ame impie s'envole en blasphémant!...
Le château de Favrau n'offre plus main> tenant qu'un monceau pittoresque de ruines, où le lierre et la légère clématite forment des arceaux élégans et de gracieuses colonnes. L'hii'ondelle y porte son nid, le hibou se promène la nuit sur les créneaux ruinés; on dit même qu'à chaque anniversaire de ce funeste événement ...un grand fantôme blanc parcourt les noires arcades et pousse de longs gémissemens !.. M^e Julie de R.
LES SOUYENIRS.
Ah ! qu'ils sont précieux les souvenirs; précieux pour l'enfance, pour l'âge mûr et pour la vieillesse. L'homme est né pour souffrir et mourir , et à peine a-t-il ouvert les yeux à la lumière , qu'il fait eutendre des cris plaintifs. Mais bientôt l'aurore paraît brillante et pure, elle semble annoncer un beau jour. L'enfant sourit au bonheur qui vient un moment se poser sur sa têtt; semblable au papillon léger qui effleure les boutons de rose , hésite, balance pour choisir le plus suave, de même est le bonheur ; il passe comme l'éclair, et alors, il ne reste plus à l'homme que le souvenir.
Mais il n'est pas inconstant comme son frère , il reste et s'établit dans le cœur de Ihomme , il vient comme les premiers rayons du soleil après l'orage relever les têtes languissantes que lemalheura courbées vers la terre.
L'homme s'attache aux souvenirs; il met sa consolation à retracer à son esprit et à son cœur les êtres et les objets qu'il aimait. Pour l'enfance ce sont ses premiers plaisirs , ses premières fleurs cueillies dans la plaine ; pour l'âge mûr , c'est son premier bonheur ; mais des nuages viennent obscurcir ses joies, c'est le commencement des douloureux souvenirs ; pour
la vieillesse , c'esl uuc carrière tout entière , tantôt honorable et belle , trop souvent , hélas 1 triste et amère.
Mais il est encore une autre mémoire qui offre bien des attraits pour ceux qui s'y livrent avec ardeur, je veux dire celle t'es temps , des siècles passés , dont la peinture et les pages immortelles de l'histoire sont les tableaux vivans. L'homme Jes a étroitement liées ensemble par ce besoin , cette nécessité de souvenirs qui agit si puissamment sur ses facultés morales et ses manières sociales.
Venez à l'hôtel de Cluny , contemplez ces monumens antiques , les premiers chefs-d'œuvre de la France. Ici , c'est un fauteuil de chêne couvert de ciselure et de bas-reliefs , où nos rois se délassaient des fatigues de la chasse et des tournois ; leurs armures sont là , comme témoignages de leur vaillance et de leur ardeur au combat ; voici le jeu d'échecs donné à saint Louis par le Vieux de la montagne : ingénieuse idée d'avoir fait ainsi allusion aux échecs que ce roi fît essuyer aux nombreux ennemis de la France Là c'est un lit couvert d'une riche étoffe dont le brillant des couleurs n'est pas d'hier ; un héros y est couché ; sa pose est celle de l'accablement ; sans doute on l'avait choisie la nuit qui suivit ces douloureuses paroles : « Madame , tout est perdu , fors l'honneur. » Les armes qu'il avait à cette fatale journée de sa vie sont là comme monumens desévéneraens passés. Autour de lui je vois rassemblée une foule d'ob-
jets d'arts; c'est 1 époque de lareuaisiauce; les citer serait entreprendre un volume , tant ces curiosités sont répandues avec pjofusion, tant elles se disputent l'intérêt du visiteur.
Passons dans la salle où nos aïeux prenaient leurs repas ; le couvert est mis ; l'on n'attend plus que les convives : une assiette de faïence couverte de paysages en bas-relief, une cuillère, unefourchette à deux dents, un couteau dont le manche est formé des plus délicates sculptures , sont à la place de chacun. On voit un grand vase au milieu de la table : c'est pour lancer un jet d'eau ou de vin. Une coupe de cristal est à côté : elle doit servir à chacun des convives à son tour.
Entrons dans la chapelle antique
Voûte hardie et élancée ! quelle juste idée ne donnez-vous pas et de la grandeur du Dieu que nous servons , et de ses impénétrables mystères ! Vitraux de mille couleursdiversesl quelle sombre clarté ne jetez-vous pas I Pieux aïeux , vous avez mieux compris que nous la maison de prière. Prêtre saint, à genoux au pied de 1 autel et revêtu de vos habits sacerdotaux, l'on vous a placé là oiivous trouviez vos plus chères déUces sur la terre.
Ah ! venez à l'hôtel de Cluny , el se présenteront, à vos yeux étonnés, des merveilles créées par le ciseau et le pinceau ; précieux restes des siècles passés , elles en sont les souvenirs.
M'ie pAUtlSE D.