‹ La Mère-institutriceChapitre 190 sur 224 · MALHEUR ET PITIÉ · texte numérisé non relu

MALHEUR ET PITIÉ

ÎSon , je n'ai jamais vu les rues et !e marché si déserts. On dirait que la ville est abandonnée! Elle est comme morte.

Une reste pas, je crois, cinquante de tous ses habitans. Que ne fait pas la curiosité ! Chacun court et se précipite pour voir le passage de ces tristes et malheureux fugitifs. D'ici à la chaussée où ils passent , il y a toujours bien une petite lieue, et l'on y court à midi, au travers de la brûlante poussière. Je ne bougerai pas de ma place pour voir l'infortune de ce bon peuple, qui abandonne , hélas ! avec ce qu'il a pu sauver, l'autre rive si belle du Rhin, pour venir vers nous , et qui traverse le recoin heureux et les sinuosités de notre fertile vallée. Tu as très bien fait, ma femme, d'avoir envoyé notre fils pour distribuer à ces pauvres gens du vieux linge, et de quoi boire et manger ; car donner est le devoir du riche. — Que notre fils mène bien ! comme il dompte nos chevaux fougueux ! La petite voiture, celle que nous avons fait faire nouvellement, a une fort jolie apparence; quatre personnes y seraient commodément assises, sans compter le cocher sur son siège. — Cette fois Hermauu y était seul ; il fallait voir comme elle roulait légèrement en tournant le coin de la rue. Ainsi, sous ia porte de sa maison , près du marché, parlait avec bonhomraie à sa femme, l'hôte du Lion-d'Or.

Mon ami , lui répond l'intelligente et sage ménagère, je n'aime pas à donner le vieux linge : il peut souvent être utile, et dans le besoin on n'en trouverait pas pour de l'argent; maisaujourd'hui j'ai donne de bien bon cœur plusieurs de nos meilleures chemises et une partie de nos hardes ; car on me parlait d'enfans et de vieillardis dans le plus complet dénûment. Me le pardonneras -lu? J'ai mis aussi ton armoire à contribution. Particulièrement ta robe de chambre du plus fin coton, cette indienne à fleurs , doublée d'une fine flanelle, je l'ai donnée; elle était vieille, use'e et lout-à-fait hors de mode.

L'excellent hôte sourit. Je regrette cependant un peu, dit-il , cette vieille robe de chambre, véritable indienne du plus fin coton ; on ne trouvera plus rien de pareil. Soit! je ne la portais plus. D'ailleurs on ne veut plus , on ne doit plus maintenant se présenter qu'en surtout et en bottes 5 les pantoufles et le bonnet sont bannis.

Regarde, interrompit la femme ; de ce côté reviennent déjà quelques-uns de ceux' qui sont alle's voir les fugitifs : probablement tout est passé. Comme leurs souliers sont blancs de poussière ! Comme leurs visages sont enflammés ! Chacun, le mouchoir à la main, en essuie la sueur. Je ne voudrais certainement pas, par la chaleur qu'il fait, coui'ii' si loin pour voir un

^ 80 si triste spectacle ; je nie contenterai bien 1 du récit. î

Qu'il est rare, dit le bon père d'un ton expressif, qu'un si beau temps arrive pour une si belle moisson! Nous rentrerons le blé, comme nous avons déjà rentré le foin , sans avoir une goutte de pluie. Le ciel est serein; pas le plus léger nuage, et le souffle du vent de l'est répand une agréable fraîcheur. Voilà un temps durable. Le blé est au plus haut point de sa maturité , et demain nous commençons à mettre la faucille clans la riche moisson.'

Pendant qu'il parlait, s'augmentait à chaque instant la foule des hommes et des femmes qui traversaient le marché, pour retournera leurs demeures. A l'autre coin du marché, le riche voisin, le premier marchand du lieu, mené avec ses filles dans une voiture ouverte, faite à Landau, arrivait rapidement devant sa maison qu'il avait nouvellementréparée. Lés rues devinrent vivantes; car la petite ville était bien peuplée, et l'on s'y adonnait à divers genres de fabrication et de commerce.

Le couple fidèle était assis sous la porte cochère , et , en voyant passer la foule, s'amusait à faire diftérentes observations. Regardez , dit enfin l'estimable hôtesse ; voici le pasteur qui vient à nous. Le pharmacien , notre voisin , l'accompagne , il faut qu'ils nous racontent tout ce qu'ils ont vu, tout ce dont le spectacle est peu l'ait pour inspirer la joie.

Ils s'approchent tous deux amicalement, saluent les époux; et s'assejant près d'eux sous la porte cochère, sur les bancs de bois, ils secouent la poussière de leurs souliers , et s'éventent avec leurs mouchoirs. Après les complimens réciproques, le pharmacien, prenant le premier la parole, dit presque avec humeur : voilà bien les hommes ! ils sont tous de même : qu'il ari'ive un malheur à leur prochain, ils se plaisent à l'aller considérer, la bouche béante. Chacun accouit pour voir les llammes désastreuses d'un

incendie s élever dans les airs, pour voirie pauvre criminel qui marche tristement au supphce. Maintenant encore chacun se promène hors de la ville pour contempler le malheur de ces bonnes gens chassés de leurs foyers : et aucun d'eux ne songe qu'une infoi'tune pareille peut l'atteindre bientôt peut-être , ou du moins un jour. Cette légèreté selon moi est impardonnable ; toutefois elle est dans le caractère de l'homme.

Le sage ei vénérable pasteur prend la parole j il était l'ornement de la ville: jeune encore, il approchait de l'âge mur. Il connaissait la vie humaine; il connaissait les besoins de ses auditeurs^ pénétré du mérite sublime des livres sacrés qui nous dévoilent la condition de l'homme et le fond de son cœur, il avait lu aussi les meilleuis écrivains profanes. Je n'aitue point , dit-il, à blâmer les penchans innocens que la nature, cette bonne mère, a donnés à l'homme ; car souvent un penchant heureux, dont la puissance irrésistible l'entraîne, produit ce que l'intelligence et la raison ne saui'aient toujours opérer. Si la curiosité n'invitait pas l'homme par de puissans attraits, dites-moi, eûtil jamais connu l'étonnante beauté des rapports qui dans la nature unissent tous les êtres ? D'abord la nouveauté l'attire ; il rechei'che ensuite l'utile avec une ardeur infatigable ; enfin il aspire à ce qui est bon, et c'est là ce qui l'élève et lui donne son véritable mérite.

Jeune , il a une joyeuse compagne , la légèi'eté, qui lui cache le péril, et dont la main bienfaisante efface à l'instant les traces de la souffrance et du malheur, dès ([u'ils sont passés. Heureux l'homme chez lequel on voit la raison calme sortir de cette aimable gaîté, et se développer dans un âge plus mur, et dont l'activité se déploie avec succès dans le bonheur comme dans l'infortune ! Les torts produisent le jjien, et corrigent les injustices du sort. , L'impalicnlc hôtesse dit aussitôt avec

amabilité : racontez-nous ce que vous venez de voir, car c est là ce que je désire apprendre.

Après tout ce dont j'ai été le témoio , répartit le pharmacien d'un ton expressif, il sera bien difficile que je me livre de sitôt à la joie.

Et qui pourrait raconter une infortune qui se présente sous tant d'aspects divers? Déjà, avant d'être descendus dans la prairie, nous apercevions de loin un nuage de poussière, et la foule des fugitifs qui se portait de coteaux en coteaux à perle de vue; on ne pouvait presque pas distinguer les objets ; mais après avoir gagné le chemin qui traverse obliquement la vallée, hélas! malgré la presse et la confusion des piétons et des chariots, nous n'avons vu que trop encore de ces malheureux à leur passage. L'aspect de chacun d'eux nous a fait connaître à la fois, combien la fuite a de peines et d'amertumes, et quels doux sentimens on éprouve d'avoir pu à la hâte sauver sa vie. Les effets nombreux que renferme seule une maison bien montée, et auxquels un bon maître de maison assigne une place convenable pour les trouver toujours au besoin , parce qu'il n'y a rien qui ne puisse être utile ; il était triste de voir tous ces objets, qu'on avait sauvés à la hâte, chargés pêle-mêle sur des voitures et des charrettes de toute espèce : sur l'armoire étaient le crible et la couverture de laine, les bois de lits dans la huche , les draps sur le miroir. Et comme nous le vîmes, il y a vingt ans, dans le terrible incendie, le danger trouble si fort la raison, qu'on sauve les meubles les plus vils, et qu'on laisse les plus précieux. De même ici, surchargeant les bœufs et les chevaux , on voiturait, avec une prévoyance peu réfléchie, des effets de nulle valeur, tels que de vieilles planches, de vieux tonneaux, la volière et la cage aux oies; de même les femmes et les cnfans s'efforçaient à se traîner avec des paquets, à porter des paniers et des hottes

l'emplis de choses inutiles : tant l'homme abandonne à regret la moindre de ses possessions ! Ainsi la foule, se pressant en désoidre, s'avançait dans le chemin poudreux. L'un, mené par des animaux faibles , voulait aller lentement, l'autre voulait courir. Là , s'élevaient confusément les clameurs des femmes et des enfans froissés , les mugissemens des animaux , les aboiemens des chiens , et les voix lamentables des vieillards, des malades, assis sur des lits et cahotés au haut d'un chariot lourd et suichargé. Mais la roue poussée hors de l'ornière dévie, et s'approche en errant du bord de la chaussée; le chariot verse, tombe dans le fossé , et par la violence de la secousse , les hommes , jetant des cris effroyables , sont lancés au loin dans les champs. Cependant ils sont encore heureux dans leur chute ; les caisses tombent plus tard et à une moindre distance du chariot. Les témoins de ce désastre s'attendaient à voir ces malheureux écrasés sous le poids des coffres et des armoires. La chariet leste là brisé et les hommes dénués de secours ; car les autres passent devant eux avec rapidité, ne s'occupant que de leui- propre sort, et entraînés par le torrent de la foule. Wous courons vers le fossé; et ces malades et ces vieillards qui, dans leurs domiciles et sur leurs lits, auraient à peine la force de supporter leurs longues soutfrances, nous les trouvons étendus à terre, couverts de contusions, poussant des gémissemens et des plaintes, brûlés par le soleil, e'touffés par les Ilots de la poussière.

Plein d'humanité , et vivement ému ; puisse donc mon fils Hcrmann, dit i'hôie, les rencontrer, les ramener et les vôlir! Je ne voudrais pas moi-même être témoin de leur sort. Je souffre à l'aspect de l'infortune. Touchés au premier récit de si grandes peines, nous leur avons envoyé promplemeiil une partie de notre superflu , afin (ju'au moins plusieurs de ces fugitifs malheureux reprissent dcsfor-

c«s, et noas soulageassent nous-mémesen paraissant plus calmes. Mais cessons de nous livrer à ces tristes pensées; la cruauté et le souci, plusodieux pour moi que le mal même.seglissent aiséuieiitdanslecœur de l'homme. Entrez dans ce salon reculé qui est plus frais; le soleil n'y pénètre pas, et 1 épaisseur des murs en défend l'entrée à

la chaleur de l'air. Ensuite la petite mère nous apportera un flacon de quatre-vingttiois pour dissiper nos idées noires. Ici nous ne boirions pas avec p'aisir; les mouches bourdonneraient autour de nos verres. Ils se rendent dans le salon, et jouissent de sa fraîcheur.

Goethe.

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