EUGÈNE
Oui, papa ; mais après les avoir donnés à lécher à Pataud, qui en était bien friand. J'y avais aussi goûté et Caroline aussi.
M. VILLENEUVE
Cette pierre de sel , c'est le sel gemme. On la détache par blocs, puis on la réduit en poudre. Le sel marin est le résultat, comme son nom vous le dit assez, de l'évaporation des eaux de la mer. Rarement elle a lieu naturellement; cependant on trouve quelquefois un peu de sel marin dans les rochers. Notis avons en Bretagne, en Normandie et dans le Bas-Poitou ce (ji^on appelle des menais salants. Là , sont établis des encaissements d'une profondeur de trois pieds, et séparés lesims des autres par de petits murs de terre glaise. Des écluses ne permettent à l'eau de la mer de couvrir le marais qu'à la volonté du propriétaire ou dessurveillants. Bientôt l'action des vents de nord-est et du soleil aide à l'évaporation de l'eau de la mer, et les cristaux de sel se forment partout, à peu près dans le même temps. Aux marais salants de Peccais, dans le Languedoc, les ouvriers prennent plaisir à jeter dans l'eau de mer des branches de bois arrangées de manière à former des croix, des couronnes; le sel se cristallise jusque sur les plus petites branches, et l'on obtient ainsi des objets de curiosité fort jolis.
CAROLINE
Ah ! je serais bien contente d'avoir une croix ou une couronne de sel ainsi cristallisé I
M, VILLENE1\F..
Ailleurs on fait 1o;it simplement évaporer dans des chaudières de plomb, les eajix salées fournies par les lacs, les sources qui contiennent en assez grande quantité du sel en dissolution; ailleurs enfin, en France comme en Allemagne, on a recours à un procédé fort curieux pour obtenir l'évaporation de l'eau et la cristallisation du sel.
Imaginez-vous un grand bâtiment ouvert de tous les côtés, rempli dans toute sa longueur de doubles rangées de fagots divisés en sept parties. Au-dessous de chacune de ces sept parties se trouve un réservoir. Les pompes jouent et arrosent d'eau salée la première partie ; l'eau tombée à travers tous ces fagots dans le réservoir, est reprise par une autre pompe qui asperge la seconde partie, et ainsi de suite jusqu'à la dernière. Pendant ces sept opérations semblables, l'eau très divisée a offert à l'air des surfaces multipliées qui ont rendu l'évaporation facile et prompte; aussi l'eau salée, arrivée dans le dernier réservoir, est-elle bien moindre en volume, et sept fois plus chargée de parties salantes. C'est alors qu'on achève dans des chaudières l'évaporation ainsi commencée.
CAROLINE
Quelle invention !
M, VILLENEUVE
Ce procédé n'est mis en usage que pour les eaux peu chargées de sel. Ce qui est à remarquer en ceci, il me semble, c'est que, pour recourir à de tels moyens, afin d'enlever à l'eau tout le sel qu'elle peut contenir, il faut que le produit apporte aux fabricants de grands bénéfices; et en effet, la consommation du sel est si grande, que des centaines de millions de francs sont annuellement mis en circulation pour ce commerce seul, et que l'impôt auquel le sel est sourais rapporte à l'état de très beaux revenus.
MADAME VILLENEUVE
Il me semble avoir entendu dire que sur nos côtes, dans le Nord dç la France, il y a
encore une manière de recueillir le sel marin; t'en souviens-tu, mon ami?
M. VILLENEUVE
Il est vrai, et tu me le rappelles; et ceci est une nouvelle preuve de l'imporlance de ce genre d'industrie. On a imaginé de recueillir le sable mouillé par les eaux de la mer, de le faire sécher au soleil, et de le laver ensuite dans de l'eau douce, qui se charge de tout le sel dont chaque grain est comme enveloppé. Celte eau, ainsi salée par artifice, est soumise sur le feu à l'évaj.oratîon, et l'on recueille dans les chaudières le sel marin, à mesure qu'il se cristallise.
CAROLINE
C'est singulier que personne ne se doute de la peine qu'il faut prendre pour préparer la moindre de ces choses dont on se sert tous les jours!
M. VILLENEUVE
Espérons qu'avec le temps, cette indifférence, qui est, en qui que ce soit, le propre de l'ignorance, sera remplacée par une curiosité louable; et alors seulement, mes enfants, disparaîtra le sot oro^ueil qui per- ' suade encore à bien des personnes que plus la vie est inutile, plus on mérite d'égards et de respect; que plus au contraire elle est active et remplie par des travaux souvent pénibles, moins on est digne de
considération. Le savoir est la pierre de touche qui aide à distinguer les idées saines des préjugés, de même que la conscience est la pierre de touche qui aide à distinguer le bien du mal, au milieu du clinquant dont les entourent souvent la mauvaise foi et les raisonnements spécieux. Pour vous le faire comprendre, je vous rappellerai ce que nous avons découvert en commençant cet entretien, dans les paroles du monsieur à lunettes, qui prétendait que Dieu lui-même a placé une barrière infranchissable entre nous et le pays aux épiées.
CAROLINE, avec vivacité.
Nous avons trouvé, papa, que, si Dieu avait voulu que cette barrière fût infranchissable, il n'aurait pas donné à l'homme l'esprit de faire des vaisseaux pour aller chercher des épices.
M. VILLENEUVE, €11 riant.
Ce n'est pas absolument dans cette intention que sont partis les premiers navigateurs; mais de leurs découvertes ont résulté pour nous toutes les jouissances que les peuples civilisés se procurent si facilement aujourd'hui. Il faut seulement être assez sage pour en faire usage avec modération.
Mademoiselle S. Ulliac Trémadeure.